Archives de catégorie : Cette France-là

un luxe

 

 

Le moins que l’on peut dire, c’est que le parti socialiste français n’est pas doué. Ou qu’il est doué d’un singulier manque de chance.

Le jeudi 27 mars, après le premier tour sans surprise des élections municipales, le conseil constitutionnel a estimé que la loi Florange, qui prévoit des pénalités pour les entreprises qui ferment un site rentable, « privait l’entreprise de sa liberté d’entreprendre ». Et la censure. Certes.

Le soir même du premier tour, vers 22h, les intermittents qui occupaient le Carreau du Temple ont été violemment évacués.

Tout pour qu’on ait envie de voter PS.

On dirait que la capacité à agir est nulle, elle l’est peut-être, on finit par se demander. Nulle en tout cas la machine à idées. Cependant qu’en Italie, Renzi, social démocrate comme il est, décrète anachronique le plafond du déficit budgétaire à 3% du PIB et le pacte de stabilité un pacte de stupidité. On dirait qu’il est possible de peser, d’agir, réagir.

Pas en France.

On déplore les voix FN, oui, ça pour déplorer on déplore et ça commence à paraître tordu, cette manière de déplorer, de s’étonner chaque fois après, chaque fois après l’élection. Il semble pourtant que les voix FN ne soient pas plus nombreuses qu’elles ne l’étaient il y a deux ans. Et on oublie de dire que le Front de gauche n’a pas fait un mauvais score. On n’oublie pas, on les rend responsables, les 40% d’abstentionnistes. On déplore les voix et les votes FN, on déplore et on bavarde : front républicain, alliances, drôles d’alliances, etc.

En 2002 j’ai voté Chirac, j’étais convaincue qu’il fallait le faire. Aujourd’hui, je ne saurais plus. Je me reproche ce doute et me demande si ce n’est pas un luxe de nantie ou de très relative demi-nantie de ne pas désirer faire face à tout prix, d’éviter le pire à tout prix. Mais peut-être le pire qu’on a redouté, on voit, dix ans plus tard, qu’il n’avait même pas besoin du FN ?

Je ne sais pas. Après tout, si je vivais à Avignon, je voterais PS. A Béziers, ce serait plus compliqué.

Finalement, le luxe que j’ai, c’est de voter à Bayonne, où il n’ y a pas, ni au premier ni au deuxième tour, de liste FN.

Nous avons nos problèmes pourtant, de désistement et de désinvestiture et de second tour.

Et d’incompréhensions.

Mais ici comme ailleurs, la preuve est faite que le PS, qui avait voie royale, a fait tout de travers. Ce n’est pas un manque singulier de chance mais un manque singulier d’idées, de vision, de stratégie.

A Bayonne, au premier tour, la liste MODEM fait 30%. Le PS, 35. l’UMP 18. Le Front de gauche presque 6. Et la gauche alternative abertzale, définition à venir, un peu moins de 11%.

Si vous avez un doute sur ce que signifie abertzale, le PS à Bayonne a l’air d’avoir le même. Or il ne devrait pas – n’aurait pas dû.

Rassembler largement, dans une démarche plurielle et participative, des Bayonnaises et des Bayonnais porteurs d’engagements dans les domaines économique, culturel, sportif, syndical et politique, de toutes les sensibilités de la gauche, écologiste ou abertzale”, c’est ce qu’a souhaité la liste menée par Jean-Claude Iriart.

Point commun entre ceux qui ont participé à cette démarche ? « Le positionnement à gauche, la nécessaire reconnaissance institutionnelle du Pays Basque, l’engagement en faveur de la transition énergétique et l’adhésion aux principes de la démocratie participative. » C’est ça, être abertzale.

A propos de la reconnaissance institutionnelle du Pays basque, demandée depuis des décennies, cadre d’autres revendications culturelles et économiques, chambre d’agriculure autonome, abandon de la ligne LGV, création d’emploi par la transition énergétique, relocalisation de l’économie, université de plein exercice, le PS ne se prononce pas. Remarquons qu’il n’est pas le seul : l’UMP non plus. A propos de la langue basque, le PS est bien timide : « chaque fois que cela sera possible, nous ferons en sorte d’utiliser et de promouvoir nos deux langues régionales« . On se demande quand ce sera et ne sera pas possible. Même la candidate UMP prévoit pour 50.000 euros l’an un plan de formation en basque de ses agents.

Le rêve et le programme de se sentir bien au pays, d’accueillir ceux qui souhaitent y vivre, langues et cultures respectées : le PS n’a pas compris. Encore une fois n’a pas compris. Ou bien son mépris est plus grand que son désir. Ou il ne sait pas compter.

C’était lundi après le premier tour. La liste de gauche abertzale a voté le maintien. Surprise, et joie, espérance que oui, les choses bougent : le Front de gauche ne craint pas la perte ou la dispersion ou l’émiettement de la République et rejoint la liste abertzale. Bien sûr, ça va rendre les choses compliquées au deuxième tour pour le PS. Bien sûr, il y a des remous et le lendemain matin le Parti de gauche retire son investiture. Il n’y a pas qu’au PS qu’on ne sait pas ce que c’est, la gauche abertzale.

Mais on explique, et retour en arrière. Le Front de gauche fera au deuxième tour liste commune avec la gauche abertzale, qui pose que le désir de se sentir bien au pays où on vit, dans la langue qui vit, ne met pas en risque la notion d’égalité. Qu’au contraire, on est bien accueillant au pays où on vit bien.

Au pays basque, des hommes et des femmes de gauche l’ont compris.

A Bayonne, où il n’y avait pas de liste FN au premier tour, des hommes et des femmes l’ont compris.

Ce n’est pas au PS. 

c’était avant Noël et Noël déjà

 

Voiture. Radio. 1500 tonnes de produits chimiques, on dit Gaz Moutarde, embarqués sur des cargos qui doivent, via port secret, Italie ou Danemark ou autre, être détruits en un lieu neutre, extraterritorial, ça plante un décor très lointain et très fictionnel, cependant que se poursuit la guerre civile, ce matin 21 enfants sont morts.

Au travail, la tête des adultes, heureusement il y a celle des enfants. Quoique.

Au reproche que je fais à l’un d’eux de s’éparpiller une fois de plus, Pauline, bonne élève, donne la réplique. Elle renchérit : « ah Madame, ces garçons, quels assistés ».

Assistés, assistés, Pauline, est-ce bien sûr que tu veuilles dire « assistés » ?

Ben, dans notre société, commence la toute jeune fille…

Tu ne veux pas dire plutôt que Gaétan a la tête en l’air ? Moi c’est ça que je veux dire, il a la tête en l’air, c’est mon boulot de le rappeler à nous mais c’est sympathique d’avoir la tête en l’air et surtout surtout je crois que tu t’es trompée de mot, tu en as utilisé un que…

Non non, il est assisté parce qu’il attend que ça lui tombe tout cuit.

Moment de solitude, entre rêveurs et moins rêveurs – mais, c’est plus sûr, reprenons le combat au livre IX de l’Enéide, entre Turnus et Pandarus. La cervelle du géant Pandarus tremblotte tiède sur les pieds de Turnus, et le garçon rêveur, assisté dit Pauline, adore ça, il essaie de nous raconter tous les films d’horreur que la scène lui évoque. Moi je n’y suis plus tout à fait. Et je me souviens.

Au début du mois de novembre, un plombier est venu chez nous réviser la chaudière, je tenais pour l’aider une lampe de poche en direction des tuyauteries moins accessibles.

Alors, contente d’avoir voté Hollande, il disait, satisfaite ? Taxée, taxée, taxée, maintenant, ah bravo. Tandis que tous les assistés.

Je répétais que j’étais satisfaite, oui, de payer des taxes justes qui permettent un peu de redistribution, mais que cet automne, oui, c’est vrai, c’était difficile. Que c’est l’impôt injuste qu’il fallait combattre, pas l’impôt.

Le plombier répondait qu’une prof, comme moi, seule avec ses deux enfants, lui avait confié qu’il lui restait 150 euros par mois pour manger, alors, les pattes et les patates, ça y va, tandis que les assistés.

Il ajoutait : les riches je le comprends, ils s’échappent en Suisse ou à Singapour, hein, on va quand même pas tout leur prendre, eux ils ont la gnaque, c’est pas comme ces assistés…

Alors, la chaudière s’est mise à couler. On n’a jamais su ce qu’a eu la chaudière mais elle s’est mise à protester si fort et si bien qu’en un quart d’heure on avait les pieds dans l’eau, on écopait et le plombier se taisait.

La journée se termine. Voiture. Cartable et courses à rentrer dans la maison. Le voisin m’aide, sympathique. Il entre un moment. Cherche à rédiger un CV. Oui, je l’aiderai. Il se plaint de cet automne, pluie, froid, crise. Il commence : je suis pas raciste.

Lorenzo et moi nous nous regardons. C’est Lorenzo qui trouve tout de suite à répondre au jeune voisin, mimant la complicité  : attention à ce que tu vas dire après « je suis pas raciste ».

ça n’arrête pas le voisin, qui voit « des drapeaux d’Afrique du Nord partout », « on n’est plus en France », « on n’a plus la fierté ». Bientôt, le fondamentalisme à nos portes, etc.

La journée se termine. Et là, une bonne idée : je vais aller nager. Je vais aller nager pour oublier les discours, les perroquets, les automnes et la tête des adultes.

 Une longue file attend pour aller nager. Devant moi, une toute jeune femme, je la connais de vue, elle était au collège avec mon fils aîné, elle a 20 ans, porte depuis peu une burqa marron, sous la burqa on voit ses yeux immenses, très maquillés, sa bouche rouge, cachée puis montrée puis cachée encore, elle attend avec sa jeune sœur dans la file de la piscine, sans doute surveillera-t-elle la petite, elle a de très hauts talons compensés, un jean qu’on devine, sous la robe, moulant, une allure magnifique, un sourire éclatant et tout le monde la regarde.

Je pense qu’on va avoir droit, dans la file qui attend d’aller nager, à du discours encore, cette rumeur-là, des peurs et des peurs.

C’est Patricia qui est à l’accueil. On lui achète la carte qui permet d’ouvrir le portillon d’entrée et le casier. Elle connaît tous les nageurs du quartier. Les confirmés, comme on dit, et les occasionnels. Les jeunes, ceux qui venaient enfants, elle connaît nos enfants. Elle connaît nos prénoms.

Quand c’est le tour de la jeune femme en burqa, Patricia s’exclame : « Que tu es belle, Gemila ! Et comment va maman ? »

Et c’est tout. Que tu es belle, Gemila.

Et Patricia a raison. Elle est belle, Gemila. D’ailleurs, c’est pour ça que tout le monde la regardait dans la file qui attendait d’aller nager, ce soir. 

zone d'attente, Valls & la rétention

fin septembre 2012

Valls : 16 heures de garde à vue non pénales afin que la préfecture puisse procéder à la mise en rétention (puis à l’expulsion) des étrangers – jugés sans délit passible d’une peine de prison par la Cour de justice européenne, donc ne pouvant subir une GAV.

Valls : 16 heures de rétention administrative avant les 45 jours, c’est à dire rien, autre chose, une exception, une loi d’exception pour les étrangers.

Valls : le droit de vote des étrangers pas si important que ça, une petite chose, hein, que de participer à sa vie de quartier de ville de région. Si le projet de loi n’est pas prévu maintenant, en 2013, étant donné qu’il faut modifier la constitution, j’ai compris que ce ne pourrait plus être le cas qu’en 2020. La honte.

Valls : le « vivre ensemble » compliqué, dit-il, avec les Rroms compliqué. Cependant qu’à Marseille les citoyens expulsent eux mêmes une trentaine de personnes, et brûlent leurs affaires. En toute impunité.

Cet été, on ne savait pas encore, on attendait. Oh sans trop d’espoir. Sarah, salariée de la Cimade au Centre de rétention d’Hendaye, évoquait son parcours.

juillet 2012

C’est la baie de Txingudi, à côté d’Hendaye, le café Le Chantier, on sera mieux là qu’au Centre, on va respirer, de petits voiliers sont arrêtés dans le ciel arrêté lui aussi, pas un souffle, c’est rare, pas un nuage, il y a quelques jours un gamin est tombé au péage de Biriatou du camion au châssis duquel il se tenait accroché, tombé, il est passé entre les roues, une chance.

Sarah avait 25 ans quand elle est arrivée au Centre de Rétention Administrative d’Hendaye comme juriste salariée de la Cimade[i][1]. C’était son premier emploi et c’était il y a 5 ans. Le centre de rétention administrative ouvrait, rouvrait, après travaux coûteux et remise aux normes. Il pouvait accueillir, comme on dit, 30 personnes. Aujourd’hui il y a au centre 5 personnes enfermées.

Y être ou ne pas y être, c’est une question qu’on ne posera pas tant on l’a posée. Tout ce qui va avec : la caution d’un système, etc. On y est, point. On permet aux étrangers de faire valoir leurs droits. On y est. Le fait est que souvent on y reste. On y reste jusqu’à ce qu’un accident nous en éloigne un moment, un arrêt de travail. Après on ne peut pas revenir. Le jour où tu as quitté la rétention, tu peux pas y retourner. Tout est tellement anormal. C’est tellement anti-naturel, dit Sarah. Nous buvons un Perrier.

Le plus insupportable c’est de voir des hommes qui ont traversé des terres des pays le monde les mers arriver dans ton bureau et dire : comment je fais pour recharger mon téléphone portable ? La rétention infantilise. Tu es fatigué après les traversées, les galères, l’exil, t’as vu mourir des proches sur le chemin, t’as laissé ta mère, t’as entre 16 et 20 ans, tu te retrouves en rétention et tu te laisses aller. L’horreur du Centre c’est qu’il peut sembler fonctionner comme un cocon, un cocon familial, protecteur. Ça je ne le supporte pas, ne le supporterai jamais, pour personne je ne le supporte, pour moi je ne le supporte pas, je ne le supporte pas du tout pour moi, je ne suis la mère de personne, surtout pas de grands garçons comme ça. Jouer au ping-pong, faire que le temps passe plus agréablement, oui, ça je peux, voir des hommes devenir des bébés devant moi, non.

Y être ou ne pas y être. Depuis la loi du 16 juin 2011, c’est vrai que c’est à désespérer. On se dit à quoi bon. Ce sentiment d’inutilité. Tu es là pour que les retenus aient accès à leurs droits et de fait ils n’y ont pas accès parce que ce n’est pas possible qu’ils y aient accès. C’est juste pas possible. Oui vous avez des droits. Un avocat ? Dans 5 jours, devant le juge des libertés et de la détention. L’asile ? 5 jours pour le faire. En 5 jours il faut faire un récit et le récit ça va avec le temps, le temps de la confiance. Il faut faire traduire le récit. Se procurer tous les papiers. Les faire traduire. Un recours au Tribunal administratif ? Que pouvez-vous faire valoir de plus ?

Alors oui c’est vrai, on est des faire-valoir. L’infirmière, un faire-valoir. Elle saisit le médecin de l’Agence Régionale de Santé. On le prouve : cet étranger malade ne peut pas bénéficier de soins adaptés dans son pays. Et alors ? C’est la préfecture qui a le dernier mot. Elle expulse quand même. Alors ? Pourtant on reste. Très peu sont partis. Le sentiment d’inutilité, tu le dépasses en quelque sorte. Tu n’y penses plus. A partir du moment où tu te concentres sur la façon de présenter les choses. Et sur l’écoute. Tu écoutes, tu écoutes. Quand quelqu’un te remercie il te remercie toujours de ça, de l’écoute. Tu restes. Et tu écoutes.

Je ne suis pas la même là-bas. Sarah qui te parle ici n’est pas Sarah du Centre. Là-bas je n’ai pas le droit de douter. Je n’ai pas le droit de flancher. Je ne veux pas dire qu’il faille s’endurcir, quelque chose comme ça. Juste tu n’es pas toi. Moi je doute beaucoup, c’est ma façon d’avancer. Là-bas je ne peux pas douter. Alors j’adopte des trucs. Je ne demande jamais : comment ça va ce matin ? Plus jamais. Avant oui. Mais j’aurais pas tenu si j’avais continué à demander comment ça va ce matin ?

J’ai fait du droit pour le droit. Pour une idée de la justice. Clairement parce que j’avais des idéaux. Je voulais être magistrate. J’ai fait mon Master 2 sur les étrangers en prison. Je dirais que j’étais plus juriste que militante. Aujourd’hui militante, oui, et toujours attachée au droit. Je ne ferais pas de demandes d’asiles dilatoires, c’est-à-dire des demandes d’asiles que tu sais non recevables et qui permettent à l’étranger qui attend la réponse (forcément négative) de se maintenir un moment ici. Faire de faux papiers, passer à autre chose ? C’est tentant. Quand on empêche l’accès au droit oui on est tenté de faire autrement. Juste je ne m’y vois pas. Pour moi, pour l’instant, c’est le droit.

Tiens, une petite histoire. Qui interroge la question de la responsabilité, de la position de l’individu face à la loi, à la hiérarchie, à soi-même. L’adjoint du Centre de Rétention est un flic antipathique. Son boulot ? Tenir les registres à jour. Tout ce qui est archives. Noter les entrées, les sorties. C’est un homme qui fait son boulot, les gars pour lui ce sont des numéros de casiers. Jamais il ne va les voir. Tu lui dis : pour Monsieur Aténou le Pakistanais ? Tu te reprends : pour le casier n°10 ? Il te sort le dossier. Paradoxalement c’est facile de bosser avec lui : ce sera oui si c’est oui, non si c’est non, indépendamment de ses affects, préjugés. C’était le week-end de l’Ascension, un gars est sorti de prison. Son délit ? Il avait déplacé sa voiture sur un parking en état d’ivresse. Il a fait son temps de prison et quand il sort je le reçois au Centre. Un avion pour le Maroc est prévu pour le lendemain, le jeudi. Et là le gars me dit : j’ai une carte de séjour en Espagne jusqu’en 2015 ! Je cours voir l’adjoint du chef du Centre, le type insensible qui fait son boulot administratif. Il me dit que le gars n’a pas de passeport. La préf était prête à l’expulser sans passeport. Pas possible ? Elle le faisait quand même. Pour le chiffre. Encore ? Oui, encore. C’était tout près du jour où Valls annonçait que la politique du chiffre, c’était fini. Mais ça finit pas comme ça. Alors là, l’adjoint du Centre, je le vois se mouiller. Il appelle la préfecture. Il proteste. Le gars n’a pas de passeport et on peut demander une réadmission en Espagne. Comme par hasard le lendemain la préf a mis la main sur le passeport. Et l’adjoint me dit : ils préfèrent les voir de l’autre côté de la Méditerranée. Sous-entendu : que de l’autre côté de la Bidassoa. De l’autre côté de la Bidassoa, ils reviennent. Je note « ils ». Ils préfèrent. Pas on préfère. Qu’est ce qui a motivé sa réaction ? La petite audace, qu’il eut pour la première fois, de protester auprès de la préfecture ? L’illégalité sur le point de se commettre ? Sans doute. Peut-être

Pendant ces longues 5 années, on a vu, à quelques reprises, le CRA se vider. Le boulot, immense des avocats qui trouvaient les maigres marges de manœuvres pour faire annuler les procédures. Des moments forts dans nos 5 années de rétention. Avant que les tunisiens du printemps arabe arrivent en Italie, pour rétablir des contrôles aux frontières Schengen il fallait évoquer une atteinte à la sécurité nationale. Ça a été fait ici, une fois, au moment du G20 à Rome. Un truc incroyable. Bref, au moment où l’Italie laisse passer les Tunisiens, on s’en souvient, Sarkozy demande à la Commission Européenne de pallier la défaillance de l’Italie qui fait pas son job par la possibilité de contrôler les frontières dans l’espace Schengen. La France demandait, le Danemark suivait. Tiens tiens. La Commission européenne valide les contrôles pour pallier cet Etat défaillant qu’est l’Italie. Ici : blocage de la rétention car le texte français n’est pas conforme à Schengen. Qu’à cela ne tienne, Loppsi II réécrit le texte, ou plutôt l’ajout d’un alinéa suffit : les contrôles étaient rétablis mais « sur un laps de temps de 6 heures ». La rétention reprenait.

La directive européenne, en 2008. Une directive européenne ça donne un cadre, ça ne peut pas être appliqué comme ça. Les Etats doivent la transposer. Passé le délai de la transposition, la directive devient invocable contre l’Etat par le justiciable. C’est destiné à contraindre les Etats à transposer dans le délai imparti. La France a oublié de transposer dans les temps. Occupés qu’ils étaient, tu sais, à s’exciter sur les mariages gris et les Rroms. La loi française n’était pas conforme à certaines dispositions de la directive. La directive dit que les mesures coercitives doivent être graduées. Une mesure coercitive, c’est quand il y a une Obligation à Quitter le Territoire Français. Voici la gradation préconisée par la directive : la personne doit bénéficier d’un délai pour quitter le territoire. Si elle ne le fait pas, elle est assignée à résidence (à condition qu’elle possède un passeport). Après ou à la place de l’assignation à résidence : la rétention. Si malgré tout la personne ne quitte pas le territoire, une peine de prison peut être prononcée.

Le droit français prévoit pour le séjour irrégulier une peine d’emprisonnement. Tu es passible d’une peine d’emprisonnement : tu peux être mis en garde à vue. En avril 2011 la Cour de Justice de l’Union Européenne prend la décision suivante : un maintien sur le territoire ne justifie pas une peine d’emprisonnement. La France proteste : ils ont statué sur l’Italie ! Les avocats saisissent la Cour de cassation. La Cour de cassation saisit le Conseil constitutionnel. Est-ce que la garde à vue des étrangers sans papiers dans le droit français est conforme à la Constitution ? Le Conseil constitutionnel statue : oui, la garde à vue est conforme. Cependant, la Cour de cassation saisit la CJUE de la question de savoir comment interpréter la directive en droit français. Et le 6 décembre 2012 : pas de garde à vue pour séjour irrégulier, parce que pas de peine d’emprisonnement. La décision ne vaut pas que pour l’Italie. Concerne bel et bien la France. Mais La justice européenne n’a pas la même façon de s’exprimer que les cours françaises. Toutes les juridictions se rangent à la décision de la CJUE sauf une, qui l’interprète différemment : Pau…

A la Cour de cassation, maintenant, d’appliquer le droit européen : comme la rétention en France relève du régime civil et non du régime pénal (le régime pénal, c’est le laps de temps au commissariat), la chambre civile est appelée à répondre. Elle demande son avis à la chambre criminelle. L’avis est rendu en juin 2012. Et l’avis, c’est : pas de peine d’emprisonnement pour un maintien sur le territoire. Donc, pas de garde à vue.

Le 5 juillet la chambre civile entérine l’avis de la chambre criminelle. Elle va plus loin : pas d’emprisonnement pour séjour irrégulier, pas de garde à vue donc, et pas d’emprisonnement non plus tant que les personnes n’ont pas fait leurs 45 jours de rétention.

A l’heure qu’il est, nous ne savons pas s’il s’agit de 45 jours d’affilé ou pas. A suivre. Il faudra interpréter. Réinterpréter. Saisir. Statuer.

Ce qui se passe entre l’Union Européenne et les Etats, en l’occurrence l’Etat français, crée des tensions qui peuvent tourner, temporairement, à l’avantage des migrants. L’Union Européenne se prononce de plus en plus sur les questions d’immigration parce que la question devient de plus en plus une question commune. Une peur commune. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle.

Les Centres ne sont pas remplis. Il y a 5 personnes à Hendaye aujourd’hui. Qu’est-ce qu’ils vont faire de ces Centres ? Bordeaux, par exemple ? Un gouffre financier, un Centre refait à neuf. Ils le fermeront ? Ils l’entretiendront, vide ? Il servira à autre chose ? A quoi ? Ici à Hendaye ils ne fermeront pas, avec la frontière, le passage. C’est une question, ces Centres gouffres financiers et cette loi qui graduant les peines et empêchant la garde à vue limite les rétentions …

Plus d’enfants en rétention, a dit Valls ? Laissera-t-on l’enfant dehors avec un de ses parents ? On l’entend… Les familles assignées à résidence ? Pour être assignés à résidence, il faut un passeport. Avec un passeport, on est expulsable. Nombreux ceux qui n’ont pas de passeport. Que dit la circulaire sur les enfants et la rétention ? Que dit-elle exactement ? Que dit Valls ? Que les familles pourront : soit être assignées à domicile (avec passeport), soit être hébergées un établissement de type hôtelier, soit être gardées en un lieu où la police et la gendarmerie ont des facilités de surveillance.

Tu m’expliques ce que c’est un lieu où la police a des facilités de surveillance ? Il faut regarder de près ce qui va se passer. Etre attentif. La rétention va prendre d’autres formes mais la politique d’immigration qui fabrique une xénophobie galopante et européenne est bien la même.

Tu te souviens quand les Tunisiens sont arrivés en Europe ? Il a été question de faire de toute zone d’arrivée d’un groupe d’étrangers une zone d’attente. On a compté qu’en respectant le nombre de kilomètres autorisé entre un étranger contrôlé et un autre afin de considérer qu’il y avait groupe, la France entière devenait une zone d’attente. Une immense zone d’attente. Nous sommes tous en zone d’attente

début août 2012

Quelques jours après notre Perrier, à Sarah et moi, sur la baie Txingudi, les nouvelles sont les suivantes :

Ligne dure en ce qui concerne les Rroms. Le 1er août, 20 familles délogées d’une unité d’hébergement d’urgence à Marseille. A La Courneuve 40 personnes évacuées d’un camp. Dans la région lilloise, menace d’évacuer deux camps. Le 26 juillet, 300 familles Rroms et serbes chassées de leur camp à Aix-en-Provence. Avant ça, en juillet, un camp à Lyon, un autre à Vénissieux, démantelés, et deux autres dans la Loire.

Cependant on attend pour la rentrée le projet de loi concernant l’asile et les régularisations. Déjà l’idée de créer un régime spécifique pour les étrangers est annoncée. Impossibles garde à vue ? Créons un régime d’exception pour étrangers. Ça ne fait pas peur à un ministre socialiste. 12 heures de rétention administrative pour mener à bien les procédures. « C’est essentiel pour l’efficacité de notre politique d’éloignement », a insisté Manuel Valls.

[i] [i] La Cimade est une association de solidarité active avec les migrants, les réfugiés et les demandeurs d’asile.

Juliette et Violaine à l'ombre des arbres loin des cochons

L’association au pied de la lettre, Brigitte Bouchu et Jean-Paul Michallet, nous invitaient ce week-end à l’ombre des arbres. Il était question d’ateliers d’écriture, d’enfants à la langue brisée, du chemin des mots et de celui des dessins, de démocratie, de repas partagé, de jazz. Je dormais chez Violaine et Marco. Tout de suite ils ont été mes copains.

Violaine sous les arbres a lu pour tous un bout du Pèse-nerf, et ça tombait très bien, c’était une claque à Millet, à tous les autres cochons.

Toute l’écriture est de la cochonnerie.

Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée sont des cochons.

Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.

Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue…

–          Sont des cochons.

 Merci Violaine.

Je t’ai pas raconté mon amie Delphine, première année d’enseignement, enseignante sans formation comme c’est maintenant, plaisir de préparer lecture de Karl Valentin et Maupassant pour les petits, à qui sa tutrice sans formation dit : oui mais quel est ton objectif ? Du point de vue du bilan des compétences, quel est ton objectif ?

Qu’est-ce que tu vas cocher d’un certain côté de la tête ?

Comme à eu près Yersin dans le beau livre de Patrick Deville, Peste et Choléra, on voudrait juste dire Ne nous  emmerdez pas.

Faire les petites choses qu’on fait, un petit tour, un atelier laverie comme tu disais, Violaine, en fidèle du geste, un petit tour, et on repart. Qu’on ne nous emmerde pas, ok ?

Et puis il y avait Juliette, à Parignargues. Juliette je la connaissais pour ses Sujets sensibles. Tout sauf  de la cochonnerie. Tout le contraire de points de repère fichés dans l’esprit. Quand j’ai lu (complètement affolée de plaisir) Poreuse, avec ces ponts de textes en images et ces textes qui disent l’image quand les images le texte, j’étais tout sauf maître de quoi que ce soit, j’étais avec Mathilde et j’étais bouleversée, j’étais avec son premier amoureux Guillaume, avec le nouvel amoureux et sa collection de fœtus à qui il faut lire l’écriture anti cochonnerie  j’étais avec les migrants qui débarquent dans leur langue toute mélangée j’étais avec  les grands corps noirs avec le corps mort que Mathilde veut enterrer cacher dorloter mais avant mangeons, mangeons au restaurant, en amoureux, en fidèle du geste, Mathilde, en fidèle du geste. J’avais lu un film ou vu un livre j’étais super heureuse.

Poreuse, comme Sujets sensibles, c’est pas publié chez Gallimard. C’est pas pour les cochons. C’est un grand texte, il transforme ma rentrée. Et si jamais, des fois, là, on essaie de m’emmerder…  je le relirai…

Merci, Juliette

 

 

ABCDire

pour faire aimer à nouveau la complexité et la diversité

Appel à manifestation dintérêt et à contributions

(12  juin 2012)

Constat et objectifs principaux

Au lendemain des présidentielles 2012, l’état,  profondément fissuré, de la société française, paraît confirmé. Le vote d’extrême droite, au-delà de considérations de morale et de raison (face au mécanisme du bouc émissaire qui revient en force), apparaît comme le signe, à côté et en renforcement des difficultés socio-économiques, d’un profond ressentiment : affaiblissement du lien social et sentiment de perte à cet égard, doutes de beaucoup sur leur place dans l’ensemble national et mondial, signe aussi d’une relégation, d’une aliénation : perte de compréhension, discrédit des « élites » et anti-intellectualisme (entendu récemment « ils n’ont pas fait les études pour nous éclairer, ils les ont faites pour nous enfumer ») « collage » à des valeurs-refuges, etc..

Faisons retour au « moment Sarkozy » qui a motivé les deux « appels d’air » de 2007 et 2012, recueils collectifs de textes[1] qui entrent dans la généalogie de la présente proposition. On pourrait considérer que Sarkozy battu, il n’y a plus lieu d’en parler. Notre conviction est différente : un retour d’expérience est nécessaire sur cette période, qui, malgré les limites imposées, paradoxalement, par la crise a résumé et brutalisé la dérégulation à l’œuvre depuis  les années 90, a  laminé  les corps  intermédiaires, a représenté un moment  exacerbé d’une certaine communication politique. Nicolas Sarkozy s’est distingué autant par sa pratique du pouvoir que par celle du discours, cette dernière, brouilleuse de repères à force de virtuosité dans l’emploi  des mots, des poses, des expressions, dans l’usage des « volte-faces lexicales ». D’après nous, le masque, volontariste et rhétorique, voire patriote, de cette politique libérale, opportuniste, destructrice d’un certain équilibre social a ajouté au sentiment de perte, à la désespérance, à la tentation du nihilisme, du rejet définitif de la classe politique, au brutalisme généralisé. Il s’agit donc, après un traumatisme sous évalué de reprendre pied, collectivement, sur le terrain du langage.

Une politique « venue d’en haut », même plus juste, comme on peut raisonnablement l’espérer d’un gouvernement de gauche, même plus consensuelle et contractuellle, n’aura pas d’effets assez rapidement sensibles pour contrebalancer les forces de relégation des « pauvres » et de sécession de certains « riches », qui sont à l’œuvre. Autre facteur d’inquiétude, l’anti-intellectualisme « populaire » (comme si les intellectuels, créateurs, etc … ne faisaient pas partie du « peuple »).

A côté de mesures de relance économique et de solidarité, l’espoir réside dans la recréation du lien, à travers le travail des associations, de l’économie sociale et solidaire, dans un dialogue à reconstruire, notamment entre les « intellectuels » et le « peuple ». Relation directe parfois, médiatisée souvent : c’est le domaine  des associations, notamment de celles qui se veulent « d’éducation populaire », des « universités populaires », des regroupements philosophiques et religieux, mais aussi des médiathèques, théâtres, etc… La présente proposition se situe en amont : ces intervenants auront besoin de matériaux. Certains se situeront sur le terrain de l’explicitation et de l’explication rationnelles. D’autres plutôt dans le champ littéraire, philosophique, poétique, humoristique, pataphysique.

L’argumentation rationnelle ne suffit pas : nous souhaitons contribuer à redonner toute sa place au langage, réévaluer l’importance des représentations, des symboles, des récits, des métaphores, promouvoir ce qui peut contribuer à proposer une intelligibilité du monde, donner une prise  à ceux qui les cantonnent dans les causalités simples. Nous pensons qu’il est possible de contrer les discours simplificateurs de certains politiciens, et l’hégémonie de la communication industrialisée, manipulatrice. Nous désirons proposer à tous un réservoir de métaphores, d’histoires, de chansons, de poèmes, d’aphorismes. Tous : les militants du lien social, de l’empowerment des plus faibles, mais aussi  leurs interlocuteurs. Notre approche  assume son entrée culturelle, mais sans  élitisme, ni snobisme… ni ésotérisme. Prenons le risque d’enrichir, de complexifier la rhétorique, y compris celle de nos adversaires. Le dialogue redeviendra peut-être possible s’ils renoncent à la com’ par petites phrases simplificatrices.

 

C’est proche de notre travail à nous, écrivains, romanciers, nouvellistes, chroniqueurs, essayistes, paroliers, poètes, ou lecteurs passionnés, « amateurs » ou « professionnels »  (réserve d’oxymores) même si ça ne se confond pas avec. Nous savons en effet que la condition pour faire œuvre de création authentique est souvent qu’elle soit libérée de l’intentionnalité, qu’elle ose « ne servir à rien ». Et pourtant nous avons nous aussi nos outils, nos ateliers, des notes, des lectures, nous relevons pour nous-même telle phrase dans le journal ou à la radio, telle formulation, telle définition, qui nous renvoie un lieu commun, ou au contraire, ouvre sur un bout d’inouï, nous répondons à une idée par un aphorisme, une pirouette, une liste, etc..

 

La proposition est la suivante : de manière coopérative, mettre à disposition une partie de ces collections, de façon à offrir de l’aide à ceux qui ont besoin de nouer des dialogues, de déstabiliser les certitudes ou les postures, gentiment ou pas, d’inviter à sortir de soi. Comme le disait « Appel d’air », il s’agit peut-être de « réouvrir le langage à la création de nouveaux mondes vivables et respirables ensemble ». L’inspiration fondatrice est aussi celle de Flaubert dans le « dictionnaire des idées reçues », de Barthes dans les « Mythologiques », de Klemperer dans « LTI », etc…

 

Principes et modalités

 

L’idée est celle d’une boite à outils, dont la construction et la diffusion utiliseront les ressources d’internet. Au moins dans un premier temps, se limiter aux ressources qui ont une valeur d’inspiration ou d’illustration dans les champs économique, social, politique. Un vade mecum si les gens veulent l’utiliser ainsi, mais avec des fonds multiples.

 

Des mots et locutions à railler-dérailler (excellence ! cœur de cible ! pépite ! management !  gérer ! gouvernance ! etc)

ou à sonder, maltraiter, essorer, revisiter : (dette, compétition, croissance, projet, évaluation, richesse, main invisible, , etc..)

Mais aussi l’accès à des romans, à des pages d’essais, en privilégiant la médiation d’un lecteur (ce que ça m’a appris, à quoi ça peut répondre, qu’est-ce que ça peut illustrer).

 

Non pas la recherche de  l’exhaustivité, de  l’unification du discours (pas une approche encyclopédique, mais la polyphonie, l’humour, le contrepied, l’impertinence, le déplacement, la poésie… dans l’exigence.)

Bien entendu, c’est « en marchant », que nous affinerons progressivement la ligne éditoriale éventuelle, que l’on cherchera à « articuler », à  mettre les approches  en perspective. Nous voulons constituer cette ressource sans que cela pèse trop ni sur les auteurs, ni sur les éditeurs, en installant notre coopération  dans le temps, en  ne demandant à chacun que des efforts marginaux, compatibles avec ses activités principales. La structure du document, tout au moins pour les premières versions, sera celle d’une compilation alphabétique. Le choix est celui de l’additivité plutôt que celui de la synthèse, en favorisant le mode dialogique à l’intérieur même des entrées.

 

Sont invités à participer tous types d’auteurs, de tous types de littératures, y compris des amateurs. Transcendons les étagères, les étiquettes, les genres, à l’image des deux « Appel d’air ». On a d’ailleurs indiqué plus haut la possibilité d’inclure des notices de lectures (brèves et subjectives !), ce qui ouvre le champ à la participation de lecteurs souhaitant faire partager une œuvre.

 

A ceux qui s’étonneront de nous voir juxtaposer des propositions contradictoires, nous répondrons comme Walt Whitman :

Je me contredis ? Tant mieux, je contiens des multitudes !

 

Seront admises les propositions :

–          en adéquation avec les objectifs définis plus haut

–          témoignant d’une cohérence formelle et d’un désir de transmission

–          délestées des passions négatives (haine, ressentiment, attaques personnelles)

Toutes les contributions seront signées, les pseudonymes étant, bien entendu, admis. Les textes seront mis gratuitement à disposition du public dans un blog autonome de la revue de poésie en ligne Sitaudis. Toute participation sera bénévole.

 

 

Marie Cosnay, Michel Chantrein, Alain Damasio , Pierre Le Pillouër,

Jérôme Vincent , Vincent Wahl



[1] Editions ActuSF. Appel d’air 2, de mai 2012, peut-être gratuitement téléchargé à l’adresse suivante : http://www.editions-actusf.fr/anthologie/appel-d-air-2

Nathalie Loubeyre à Patras

sur le site de Politis

Nathalie Loubeyre est réalisatrice. Elle revient aujourd’hui de Patras (Grèce), où elle tourne un film sur la politique européenne de « maîtrise des flux ».

À l’heure où la « bêtise systémique » qui gouverne le monde menace sa propre survie, où le projet européen dévoile son vrai visage, antidémocratique et inégalitaire, où se profile une forme de « fascisme financier » dont les institutions européennes sont le fer de lance, il est une réalité dont personne ne parle ou presque. Pourtant, elle dessine bien plus sûrement que d’autres le visage de cette Europe en marche vers le pire.

Cette réalité, tout le monde la connaît, mais nous sommes très peu à la voir. Tout le monde en voit des images, mais très peu en prennent la véritable mesure. Pourtant, elle n’est pas difficile à observer de visu, pour qui s’en donne la peine. Car même si elle se joue souvent loin des regards, elle se donne néanmoins à voir en de nombreux endroits du territoire de l’Europe, inhumaine, coercitive et violente.

Pourtant, en dehors des « initiés », militants associatifs, politiques ou religieux, qui se démènent comme ils peuvent pour la combattre ou soulager les souffrances qu’elle génère, elle n’arrive à provoquer dans le grand public qu’une grande indifférence ou, au mieux, une indignation passagère, une déploration convenue, une résignation presque complice.

Moi, je l’avais déjà touchée du doigt (ou plutôt de la caméra) en 2008, à Calais [1]. J’avais vu et filmé des hommes, des femmes et des enfants venus en Europe pour échapper à leurs destins de misère, d’arbitraire ou de violence, considérés sur notre sol comme indésirables, laissés dehors sans protection, harcelés par la police. À mon retour, j’avais ressenti ce terrible décalage entre mon indignation et le peu d’écho qu’elle rencontrait auprès de mes concitoyens, même les plus avertis, semble-t-il résignés au pire. J’avais constaté l’impuissance des mots, voire des images, à faire partager les choses éprouvées. J’avais connu cette interrogation anxieuse qui taraude : quelle est la vision juste ? Celle qui s’est frottée au réel et qui pressent l’ampleur du crime ? Ou bien celle qui, à l’abri des écrans et des écrits, peut relativiser ? Le temps a passé et fait son œuvre sinon d’oubli, du moins de mise à distance. J’ai monté le film, je l’ai accompagné, toute une année durant, dans toute la France, j’ai participé à des débats, j’ai inlassablement témoigné.

Je reviens aujourd’hui de Patras, où je tourne un nouveau film, et ma colère est plus grande encore. Mon sentiment que le pire est à l’œuvre, dans cette Europe qui décline, est décuplé. Car je l’ai revue de près, cette hideuse réalité qui indiffère tellement mes concitoyens, occupés aujourd’hui par la crise, avec son cortège légitime d’angoisses individuelles, d’indignations et de révoltes collectives. Je l’ai vu de nouveau, ce miroir tendu sur ce que nous sommes devenus et qui m’avait tellement ébranlée. J’y ai vu des hommes et des enfants venus d’Afghanistan, du Soudan, d’Érythrée, et d’autres zones de conflits pourtant reconnues, empêchés de faire-valoir leur droit à l’asile. Je les ai vus survivre comme des chiens dans une immense usine désaffectée, dangereuse, envahie d’immondices et de rats.

Des hommes courageux, déterminés, souvent éduqués, parfois même bardés de diplômes, en guenilles, sales, réduits depuis des mois, parfois même des années, à fouiller les poubelles pour se nourrir, à boire de l’eau non potable pour ne pas mourir, à charrier de lourds bidons sur des centaines de mètres pour pouvoir se laver et se faire à manger, à dormir dans des trous pour échapper aux rafles. J’ai vu des pères de famille, des maris empêchés de rejoindre leur femme, leurs enfants restés en Angleterre alors qu’ils avaient été rejetés sur les routes par des décisions administratives absurdes ou criminelles. Ils passaient leurs soirées dans un cybercafé, sur Skype, pour maintenir vaille que vaille avec leur famille les liens qui s’effilochent, mois après mois, année après année. J’ai vu un jeune homme devenu mutique détruire chaque soir la flûte qu’il avait fabriquée la journée. J’ai vu un enfant descendre en rappel la façade de l’usine où il survit pour échapper à la police.

La situation à Patras est pire encore qu’à Calais. D’abord parce que ces réfugiés n’ont aucune chance d’obtenir l’asile. En vertu du règlement européen dit de « Dublin II », la Grèce est le seul pays où ils sont autorisés à le demander, mais, aujourd’hui saturée et à genoux, elle en accorde très peu. Ensuite parce qu’ils y sont prisonniers, la Grèce n’ayant pas de frontière avec le reste de l’espace Schengen, sinon la mer. (Et les frontières du reste de l’Europe sont très bien gardées.) Enfin, parce qu’ils n’ont aucune chance de survivre dignement, même dans l’illégalité à laquelle ils sont acculés. La crise qui secoue si durement le pays les a privés des petits boulots au noir grâce auxquels ils survivaient. Les associations ou ONG qui tentent de les aider, aujourd’hui privées de moyens ou tout simplement débordées, sont incapables, malgré leur bonne volonté, d’assurer une aide humanitaire minimum.

Le piège s’est refermé sur ces hommes, qui ont pour beaucoup vécu le pire chez eux, au Darfour, en Afghanistan ou en Érythrée. Ils ne peuvent y retourner, sont sans espoir d’être régularisés, sans moyen de subsister dignement et sans possibilité de sortir de ce pays. La perspective d’une vie normale et digne s’est évaporée pour toujours.

De la frontière turque, relativement facile à traverser, il en arrive tous les jours un peu plus, affluant de contrées hostiles, papillons affolés attirés par la flamme à laquelle ils vont se brûler. Ils sont donc tous les jours un peu plus nombreux, abandonnés de presque tous, condamnés à une vie de parias, ignorés, voire rejetés par une grande partie de la population locale. Ils sont acculés à une vie quasi animale faite de lutte quotidienne pour la survie, mais aussi d’humiliations et de violences policières. Depuis les résidences voisines de l’usine où ils survivent, des gens leur tirent dessus avec du plomb de chasse. Les policiers débarquent régulièrement, brûlant les maigres affaires, pourtant vitales, qu’ils ont pu accumuler : couvertures, vêtements, ustensiles de cuisine. Certains sont arrêtés, emmenés à Athènes puis relâchés, ce qui les oblige à revenir parfois à pied, faute d’argent pour payer un billet de train ou de car. À l’heure où les camions traversent la ville pour embarquer sur les ferries vers l’Italie, Patras grouille d’ombres noires qui se glissent sous les camions arrêtés aux feux rouges, pour se cacher sous les essieux et tenter d’embarquer. Un spectacle auquel les habitants de Patras, blasés, ne s’attardent plus.

De nombreux camionneurs, les apercevant dans le rétroviseur, leur reculent dessus pour s’en débarrasser. La veille de notre arrivée, un migrant est mort écrasé. Quand ils sont découverts, aux contrôles du port, la police les bastonne violemment et ils sont mordus par les chiens dressés pour les débusquer. Quelques-uns, très peu, finissent par réussir, après des mois, parfois des années, de tentatives quotidiennes, échappant ainsi à ce vaste camp de rétention à ciel ouvert, sans gardiens ni barbelés, mais redoutablement bien fermé, que la Grèce est devenue. Lorsqu’ils arrivent en Italie, ils sont chargés d’appeler les autres, histoire d’entretenir un espoir qui a tellement de mal à subsister.

Aujourd’hui le pays parle de se lancer dans un vaste plan de construction de centres de rétention. Une trentaine sont prévus sur tout le territoire, qui seraient financés par l’Europe. Les arrestations ont commencé, pour « nettoyer » Athènes et remplir le premier d’entre eux, aménagé dans une ancienne caserne militaire. La prison à ciel ouvert va donc peut-être se transformer en prison fermée. La Grèce en crise va peut-être finalement trouver un nouveau débouché : l’industrie de la rétention administrative, dûment appointée par l’Europe. Quelques milliers d’emplois en perspective, n’en doutons pas. Même si nul ne sait ce qu’il adviendra des « retenus » une fois le délai de rétention maximum dépassé (renvoyés chez eux ? Rejetés à la rue ?), d’aucuns pourront penser qu’au moins pendant leur rétention ces hommes, ces femmes et ces enfants seront nourris, vêtus, soignés.

C’est sans connaître les conditions de rétention en Grèce, qui ont déjà été dénoncées par de nombreuses ONG. Un logisticien de Médecins du monde, qui leur rend régulièrement visite et que j’ai interviewé, parle de corps si entassés dans les cellules qu’il peut à peine les approcher sans marcher sur les uns ou les autres. Il raconte l’absence de promenade, le repas unique, l’odeur pestilentielle parce que la cellule ne peut jamais être vidée et donc lavée ou désinfectée, les maladies de peau, les affections respiratoires qui prolifèrent, la loi du plus fort qui s’installe pour vendre aux plus faibles la place pour se coucher ou la nourriture abandonnée par les gardiens à l’entrée de la cellule.

Cette situation en Grèce est connue, puisque la Cour européenne des droits de l’homme, statuant sur une affaire individuelle en janvier 2011, a déclaré que la Grèce violait les droits de l’homme d’un réfugié en le détenant dans des conditions inhumaines et en le laissant sans abri. À la suite de cette décision, certains pays ont d’ailleurs suspendu ou limité les renvois en Grèce exigés par les accords de Dublin (l’Allemagne, la Belgique, la Hollande, les pays scandinaves, le Royaume-Uni, par exemple, mais pas la France).

Mais quid des migrants qui y sont coincés depuis des mois, parfois des années, et pour longtemps encore sans doute et dont les droits sont tout aussi bafoués ? Ils sont environ 900, rien qu’à Patras, des dizaines de milliers ailleurs dans le pays. Personne en Europe ne semble s’en soucier, comptant sans doute qu’ils s’extraient par eux-mêmes, au prix d’années de souffrances et au risque de leur vie, de cet enfer où ils sont tombés. Et quid des renvois en Afghanistan, exécutés par la Grande-Bretagne, contre toutes les conventions internationales ? Un charter par semaine ! Les renvoyés n’ont alors d’autre option que de repartir et de finir de nouveau coincés à Patras, un jour ou l’autre.

Selon le Dictionnaire de la culture juridique, un « crime contre l’humanité », c’est la « violation délibérée et ignominieuse des droits fondamentaux d’un individu ou d’un groupe d’individus, inspirée par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux ». Comment appeler autrement ce que j’ai vu à Calais, à Patras, et que j’aurais pu voir en bien d’autres endroits en Europe aussi ? Cette violation manifeste et continue des droits fondamentaux, reconnue par la Cour européenne des droits de l’homme à propos de la Grèce, ne tombe pas du ciel comme la pluie ou la grêle. Elle est le résultat d’une politique délibérée décidée à Bruxelles. Celle qu’on nomme avec cynisme « maîtrise des flux », un euphémisme déshumanisant qui raconte bien, à lui seul, le crime en train de se commettre à l’abri des mots.

Enfin, comment ne pas voir le caractère « raciste » de ce crime, arc-boutés que nous sommes derrière notre « droit » à fermer nos frontières, dût-il nous conduire à nous renier, à cautionner le pire, voire à provoquer une hécatombe ? (Plusieurs dizaines de milliers de morts, noyés en Méditerranée ou ailleurs aux portes de l’Europe, selon les ONG qui tentent de les comptabiliser.) Car je me pose la question : qu’en serait-il si ces réfugiés, qu’ils soient politiques ou économiques, étaient blancs et chrétiens ? Nous feraient-ils aussi peur, au point qu’on leur refuse l’accueil et l’assistance dont ils ont tellement besoin ? Cela nous indifférerait-il autant de côtoyer leur désespoir et leur misère sur notre propre sol ? Parlerait-on à leur sujet de « flux » à « maîtriser » ? Les entasserait-on comme des animaux des mois durant dans des cellules sans jamais les faire sortir ? Les camionneurs reculeraient-ils sur eux ? Les riverains leur tireraient-ils dessus ? Ne verrait-on pas se dresser plus de personnalités médiatiques pour dénoncer, alerter, venir en aide ? Au vu du nombre de morts, n’aurait-on pas érigé des monuments, un peu partout aux portes de l’Europe ? (Seule Lampedusa l’a fait.) N’aurait-on pas imposé des minutes de silence dans les écoles pour les nombreux enfants qui figurent parmi ces victimes ?

Bien sûr, de nombreux militants de l’ombre, qu’ils soient associatifs, politiques, religieux, tentent depuis longtemps d’alerter l’opinion, de faire bouger les lignes, ou de soulager les souffrances. Mais que ne sont-ils davantage entendus, relayés, médiatisés ? Bien sûr que de nombreux journalistes rendent compte de ce qu’ils voient sur le terrain, mais pourquoi le terme de « crime contre l’humanité » n’est-il jamais prononcé ? Pourquoi ce problème n’est-il jamais déclaré « grande cause nationale » ? Au même titre que l’autisme ou la mortalité sur les routes ? Pourquoi ne prend-on pas acte de l’impossibilité qu’il y a à fermer les frontières sans provoquer des dizaines de milliers de morts et d’infinies souffrances, contraires à nos valeurs et à nos principes ? Devant l’importante mortalité des femmes avortées dans la clandestinité, n’a-t-on pas fini par accepter qu’elles le fassent légalement, malgré la réprobation morale que cela inspirait à l’époque ?

C’est qu’il faut bien voir les choses en face, même si ça fait mal : oui, ces hommes et ces femmes qui fuient leur pays sont presque tous noirs et basanés, et pour la plupart d’entre eux musulmans. Et dans notre peur de l’immigration, instrumentalisée par les politiques, il y a bien, derrière les alibis économiques, celle de voir ce « flot », qu’on imagine souvent constitué d’analphabètes, de polygames ou de terroristes potentiels, envahir notre belle Europe, métisser notre blanche population, salir nos belles coutumes, affaiblir notre niveau éducatif, et peut-être même ternir notre civilisation tellement supérieure. Comment ne pas voir que c’est au nom de cette « pureté » raciale et/ou culturelle à conserver, au nom de ce sentiment de supériorité, avoué ou inconscient, au nom de ces fantasmes les plus primitifs, bien plus que pour des considérations économiques, que sont bafouées les valeurs que nous brandissons comme les nôtres ? Plus personne aujourd’hui ne peut sérieusement soutenir que, dans une Europe en dépression démographique, l’apport humain que constituent les migrants ne soit pas une richesse, même s’il impose des défis à relever. D’aucuns disent même qu’il est indispensable, et qu’à vouloir s’en priver, l’Europe risque un jour ou l’autre de s’éteindre. Si c’est le chemin qu’elle choisit, c’est tout ce qu’elle aura mérité. Je suis de ceux qui pensent qu’elle peut encore en prendre un autre et que tout dépend de nous. Nous devons tous, chacun à notre place y travailler avec acharnement. Déjouer derrière chaque mot qui euphémise, chaque image qui banalise, chaque propos qui justifie, ce qu’Hannah Arendt a appelé la « banalité du mal ». Nous devons dénoncer, jour après jour, ce qu’il ne faut pas hésiter désormais à appeler par son vrai nom : un crime contre l’humanité. Et nous dresser pour empêcher qu’il se poursuive.

Pour notre avenir à long terme, bien sûr, mais aussi pour celui, bien plus proche, qui nous guette, celui d’un fascisme rampant et mortifère, dont ce crime est l’un des premiers forfaits, mais qui nous brisera tous, nous aussi, à plus ou moins brève échéance.

Nota Bene :

Nathalie Loubeyre est réalisatrice. Elle a obtenu le prix du documentaire de création au Festival du film des droits de l’homme de Paris en 2009 pour No Comment. Elle est en train de tourner la Mécanique des flux, sur la politique européenne de « maîtrise des flux ».

[1] No Comment, qui a obtenu le prix du documentaire de création au Festival des droits de l’homme de Paris en 2009.

le corps de Merah

L’Algérie n’a pas voulu du corps de Mohamed Merah, Toulouse non plus.

A propos de l’affaire Merah, j’ai entendu Henry Guaino répéter plusieurs fois que ce serait indécent de tenter des explications et j’ai entendu que Nicolas Sarkozy qualifiait Merah de monstre.

Monstre s’opposant à « fou » non responsable de ces actes.

Monstre au corps caché : un paradoxe. Enterré pour finir à Cornebarrieu, tout près de l’endroit, c’est une coïncidence, où se trouve le Centre de Rétention Administrative où sont enfermés les étrangers sans délit et sans papiers.

Enterré dans un bout de cimetière musulman, prié par une vingtaine de proches sous l’œil des forces de police.

Monstre montré à force d’être ainsi refusé : d’Algérie à Toulouse, corps de nulle part, de 24h en 24h repoussé. 

On se souvient du corps jeté à la mer de Ben Laden.

On se souvient moins des corps de Lasa et Zabala, deux jeunes basques enlevés à Bayonne en 1983, torturés et tués par le GAL, organisation dirigée par le ministre de l’Intérieur de Felipe Gonzalez et son directeur de la Sécurité.

Le GAL se faisait passer pour une organisation proche d’ETA et semait la terreur dans le Pays basque nord.

Les corps des jeunes gens, Lasa et Zabala, furent retrouvés 11 ans après leur disparition, ils avaient été enterrés dans 50 kilogrammes de chaux vive.

La situation de crise était jugée si grave par l’Etat espagnol que celui-ci s’arrogeait des moyens exceptionnels et exceptionnellement violents en visant une fin jugée juste : l’arrêt de la violence.

Une balle finale frappe Merah à la tête au moment où il s’évade par la fenêtre.

L’assaut, le corps criblé de balles, l’homme seul contre les hommes du raid.

L’événement dessine des images, quand bien même on n’en aurait pas vu.

On peut, sans indécence, penser à Roberto Zucco. Dans la représentation que donna de lui Koltès il s’échappait par les toits de la prison avant d’être abattu. 

Jusqu’à la mort de Merah, malgré « l’image » ou l’imaginaire soulevé, malgré le malaise et la question (: n’aurait-on pas pu faire autrement), on pouvait presque y croire : il fallait absolument mettre hors d’état de nuire un criminel dangeureux, tout était tenté dans ce but. On fit mine d’interrompre la campagne électorale. On répéta qu’on ne récupérerait pas le drame à des fins électoralistes.

La question du corps qui reste (du corps en reste) prouve ce que la disparition sordide des corps de Lasa et Zabala avait prouvé : c’est d’un état de guerre qu’il s’agit. C’est bien sûr l’infime point commun entre les deux exemples.

La guerre dit son nom ou elle ne le dit pas. La guerre contre ETA disait son nom, même si pour la mener l’Etat espagnol utilisait ces moyens illégaux qui font horreur. La guerre menée au nom d’un islam perverti, celle qui appelle les combattants de la foi à semer la terreur  par des actes aveugles de spree-killers, est nommée elle aussi. La guerre entreprise par Bush disait son nom.

C’est lorsqu’on est en guerre que le sort fait aux corps se dispute, se discute – qu’on salit ou décide au contraire de ne pas salir le corps de l’ennemi.

Nicolas Sarkozy dit : monstre. Il dit et fait dire qu’il serait indécent de chercher à expliquer. Cependant, les arrestations dans les milieux islamistes se poursuivent. Cependant, les discours se succèdent, présentant l’immigration et la sécurité comme problème n°1 des français.

Pas de guerre nommée, tout se passe sournoisement. Cette chose rampante, en place depuis des années, cette guerre-là qui ne dit pas son nom, qui avance sa gueule moche de grenouille bancroche, racisme culturel et islamophobie attisés pour besoins électoraux ou par conviction, cette chose rampante nous poursuit depuis 2007. Elle grossit, ridicule – il y est question de minaret, prières voiles, viande. Elle nous poursuit depuis 2007 sous forme de politique d’immigration à quota absurde et inutile. Elle autorise la rétention d’étrangers dans les centres modernes de l’Europe crispée. Cette guerre n’a pas dit son nom. Cette guerre de repli identitaire et de peur hystérique ne dit toujours pas son nom. Elle a pourtant réussi à éclipser, en pleine période électorale, la crise économique et la crise écologique, capitales pourtant.

Certes, si l’Algérie refuse le corps de Merah, si le maire de Toulouse le refuse à son tour, c’est pour ne pas participer à la sacralisation de ce corps-là. Pour que les idées de Merah, (ou ce qui en tient lieu), ne fassent pas boule de neige. Afin que nul ne soit tenté de célébrer Merah en victime ou héros. Afin que nul corps social en souffrance ne puisse s’identifier à Merah.

C’est donc qu’il y a des idées derrière l’acte de Merah. Il faut comprendre lesquelles, d’où, de quoi elles naissent, à quoi elles se confondent.

C’est donc que la définition du monstre, selon Sarkozy (homme responsable d’actes criminels extrêmes qui ne s’expliquent pas) ne s’applique pas à Merah, peut-être ne s’applique à personne.

Au bout du compte, il y a surtout une souffrance sociale. Il y a des gens qui croient se construire (ou reconstruire) autour d’une façon, radicale et violente, de pratiquer le petit djihad.

Pourquoi, pourquoi un jeune français, Mohamed Merah, se laisse-t-il séduire par la violence de ceux qui se disent combattants de la foi ? A quelle paranoïa répond-il ainsi ?  A ces questions, il faut nécessairement répondre.

Indignés et murés

Pendant les vacances de Toussaint, Monsieur P., prof de sport à Bayonne, réunissait un peu d’argent pour permettre à un de ses élèves sans papiers ni toit de dormir quelques nuits, avec ses parents, à l’hôtel. Dans le même temps, Thierry, Txetx, Florent et moi trouvions une solution provisoire pour les trois enfants K. inséparables de leurs parents. Chantal téléphonait au Point accueil jour, qui partage avec le Foyer des jeunes travailleurs une grande maison aux vingt-quatre couchages. La maison était libre de travailleurs saisonniers et libre d’urgences hivernales. Mais rien ne permettait de prêter aux déboutés de l’asile les chambres réservées, par contrat avec la mairie, aux travailleurs précaires et SDF français. Il y avait bien cette maison que les Indignés, en été, occupèrent quelque temps. C’est Castorama qui porta plainte. Ce sont les violences policières qui les délogèrent.

 

Aujourd’hui, personne n’aurait l’idée d’aller s’abriter là. Aujourd’hui, il pleut. Mouraz a l’âge de mon fils, il fréquente le même collège et ce soir il dort sous la tente que Chantal a achetée. Dans la forêt, dit-on. En ville, à côté de nos zones d’urbanisation prioritaire, il y a des forêts, elles sont tout près, on n’avait pas fait attention jusque là. Et elles sont habitées.

C’est pas comme la maison voisine de Castorama, celle que les Indignés occupèrent cet été. Personne vraiment n’aurait plus l’idée de s’abriter là. Ni l’idée, ni la possibilité.


 

 

 

 

Le sommeil de la raison…

Hobbes, écrit Jacques Rancière dans Le maître ignorant, alors qu’il trace la biographie de Joseph Jacottot, révolutionnaire français exilé en Belgique, Hobbes, écrit Jacques Rancière dans le chapitre intitulé la société du mépris, a fait un poème plus attentif que celui de Rousseau : le mal social, ce n’est pas lorsque quelqu’un dit « ceci est à moi ». Mais lorsque quelqu’un dit : « tu n’es pas mon égal ». La passion inégalitaire, en dépit de toute raison (seul un égal peut me parler et m’entendre) naît d’une sorte de paresse, de la peur de la tâche à laquelle l’égalité et l’émancipation contraignent. Ce qu’un être raisonnable se doit à lui-même n’est pas de tout repos.

Quand le siècle chien-loup, écrivait Mandelstam, se jette sur nous, on cherche les renards bleus et les grands pins frôlant les étoiles. Parce qu’on n’a rien à voir avec un loup. Parce que seul pourra me tuer mon égal.

Il est plus facile de se comparer, de s’établir « inférieur de supérieurs » ou « supérieur d’inférieurs ». Les êtres raisonnables sont égaux ; citoyens, ils versent dans l’inégalité. Toute convention sociale (fiction, écrit Rancière) se construit à partir de la déraison de chacun, du désir de soumettre l’autre et de se soumettre à lui. Déraison – ou passion d’inégalité. Cette production de déraison, nous y consacrons un temps certain, tout notre art, beaucoup de travail. A l’école, évidemment.

Ce qu’enfante le sommeil de la raison, par ailleurs, on le devine. Les zinzins, dans le jargon de la crise économique, sont les Z’investisseurs Z’institutionnels. Banques, compagnies d’assurances et fonds de pension. Ce sont eux qui ont acheté des titres grecs en mars 2010 et qui cherchent à s’en défaire aujourd’hui sur le marché d’occasion de la dette. L’être raisonnable, qui n’est ni celui de la convention sociale ni celui de la convention économique, sait que la Grèce est dans l’incapacité totale de rembourser la dette. L’être raisonnable qui résiste à la fiction sait même, car c’est évident, que la dette est en grande partie illégitime. Hobbes, disait Rancière, a écrit le poème le plus attentif. Mais Rousseau n’est pas loin : la passion de posséder semble irrésistible. Et écrase toute raison.

C’est un rêve, il me vient de lectures mélangées, dans une aube particulière, Scintillations, le bois empoisonné de Burnside et cette phrase qui s’entortille à quelque chose d’autre, que je cherche : les gens qui adorent les livres n’ont pas les moyens de s’en acheter pendant que les gens bourrés de fric font des études commerciales pour gagner plus d’argent encore et maintenir les liseurs de livres dans l’impuissance. Je connais des variantes. Où les gens qui possèdent les livres ne les lisent pas, ou n’ont pas de plaisir à le faire, où les gens qui peuvent acheter les livres voyagent plutôt que de les acheter ou de les lire – mais ne renoncent pas à en parler, plus que jamais ou mieux que quiconque, c’est selon.

On était le 20 octobre ; c’était une journée historique au pays basque, l’arrêt de la violence a été déclaré. 1961-2011. Un cinquantenaire. Le temps de vie de quelques-uns.

Quant à moi je confonds tout, les petits hôpitaux de Verlaine, ses prisons, l’Intraville et Navalcarnero. Elle demande des efforts, la raison du matin. Regarder le siècle chien-loup ou monstre tétraplégique, qui tente de nous sauter à la gorge. Le regarder, l’impuissant. Suivre les renards et les étoiles bleus. Heureuse de ce 21.

La flamme de Béziers

Le thème des Littorales, à Marseille, est large, antique, contemporain, politique et poétique : la frontière. Dans l’avion j’ai lu qu’une enseignante d’un collège de Béziers s’est immolée, à la récréation, devant ses collègues et élèves, par le feu. A France Télécom, à Sidi Bouzi et à l’école. Le corps réduit traqué empêché impossible s’expose en lambeaux et langues de lumières, explose et s’éparpille spectaculairement sur le corps social. Je m’agace de lire que l’enseignante était fragile psychologiquement. Nous sommes fragiles psychologiquement, c’est-à-dire : nous avons des poussées immenses de joie, de conscience et de désirs. Et des poussées et passions tristes, des désespoirs empathiques, des découragements. Table ronde à la Boate, je m’explique sur l’épuisement qui me saisit à la fin de l’écriture de Entre chagrin et néant. On n’y arrive pas, pas tout seul, pas encore, il y a tant de raisons qu’on ne peut en faire la liste, chacun dans son coin du monde refuse de voir l’absurdité petite où il est enfermé. Ces dizaines de livres, devant nous qui sommes assis à la table des écrivains, attendent, intouchés pour l’heure. On les enverra dès demain au pilon. C’est une farce absurde. Ici comme là. Je suis épuisée, écrivais-je en 2008, le 11 septembre, le jour où les parents de Shanee étaient présentés au TGI à la Juge de la liberté et de la détention. Epuisée, je comprends le corps traqué empêché interdit impossible. Le corps réduit, muet, ne risque plus rien. S’il prend feu on l’ôtera du réel où il s’est empêtré : c’est bien une langue que sans savoir il récupère.

A la table des écrivains, on explique que l’entre-deux siècles est le temps des monstres et catastrophes. On pense à la chute des tours jumelles. Moi, à la flamme de Béziers. Aux Géants du livre I des Métamorphoses d’Ovide : ils entassaient les montagnes sur les montagnes pour toucher les astres. Zeus leur envoya une belle et fracassante foudre, un feu bien comme il faut. Les géants dégringolèrent, éparpillés, brûlés et collés à la terre d’où quelque chose d’autre, comme race humaine, surgit. Que des monstres et catastrophes, de grandes images épiques nous habitent, signifiantes, que les coulées et les feux et les destructions évoquent nos désastres privés (nos fragilités psychologiques et les forces qui vont avec, en sont inséparables) et nos désastres collectifs, c’est un fait. Quand nous reconnaissons ces figures autour de nous, quand Jean qu’attend l’avion dans lequel il sera expulsé en RDC après de douloureuses tentatives d’Europe, s’enduit, pour se faire intouchable, de ses excréments, quand Lise ou Mohamed s’immolent par le feu, il nous faut être très précis et pleins de précautions. Il nous faut tenter d’éviter, même si les histoires nous tentent ou justement parce qu’elles nous tentent (la fama, écrivait Ovide, la rumeur, l’histoire incessante, récit augmenté de récits, va partout, terres, mer et airs) de regarder trop les feux, les monstres et les catastrophes de fin de siècle pour mieux regarder, derrière le feu et la merde, derrière le corps de l’un et de l’autre, ce que fait le corps social. Et ce qu’il faut y faire, absolument, urgemment.

Cela suppose que nous quittions l’épuisement. Quittions la table ronde. Quittions les peurs. Mangions un peu moins lourd. De l’école, d’où s’est retirée lumineusement Lise de Béziers, peut-on proposer un début de bilan concret, après cette rentrée 2011 ? Peut-on, ici même, ailleurs, dessiner le chemin qu’elle prend ? Qui peut nous dire où l’école marche encore ? Et pourquoi, et comment ? En ce dimanche de Primaires socialistes, avez-vous signé l’appel mondial des Indignés contre la dictature financière ? Des bus s’organisent pour aller manifester, à Nice, en réponse au G20, au tout début novembre, notre bon sens.

Depuis que la nouvelle loi sur l’immigration, celle que Sarah appelle la loi HBG (Hortefeux Besson Guéant) est appliquée, les personnes arrêtées à notre frontière avec l’Espagne sont enfermées 45 jours au CRA. A l’issue, ils poursuivent leur voyage, presque tous quittaient la France. Ils sont abîmés, maigris, le corps injustement réduit traqué empêché. Trois ans après l’écriture de Entre chagrin et néant, aurais-je voulu dire à la Boâte à Marseille, nous savons ce que nous pensions alors sans oser complètement le croire : la politique d’immigration en France est avant tout question de communication. La plupart des personnes contrôlées, arrêtées et enfermées à Hendaye sont réadmises dans les pays européens où elles sont en situation régulière. Malgré cela, la Police aux Frontières ne leur accorde pas le type d’OQTF prévu par la loi qui leur permettrait de faire (en huit jours) ce qu’elles sont en train de faire au moment du contrôle : quitter la France. Non, elles sont ramenées à Hendaye, côté français, sont emprisonnées puis réadmises en Espagne au Portugal ou ailleurs, et c’est ainsi, entre autres, que Claude Guéant fait ses annonces publicitaires. Et c’est ainsi qu’il tente de nous épuiser…