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nos corps-pirogues

On ne voit plus une sculpture. Chacune est cachée derrière les fougères hautes. Les orateurs, par exemple, et la structure de verre, de l’autre côté, à l’autre bout du jardin, juste avant la tourbière, disparaissent sous la végétation.
On trouve un espace plat et d’ombre.
On y fera notre premier cercle.
Il y a les âmes du jardin, celles qui t’accueillent, te demandent de ne pas marcher où c’est semé, te font observer les ruches ici, le feu là-bas, te disent que tu peux dormir sous un arbre, marcher pieds nus, toucher les écorces et les bronzes.

Il y a aussi, au jardin, des gardiens de jardin, comme tous les gardiens ils donnent des ordres, de mini-ordres d’ordre, ce sont de ces gardiens qu’on trouve partout, de ceux qui veulent qu’un ordre soit un ordre. Les gardiens du jardin comme tous les gardiens distribuent les ordres pour l’ordre, pour l’ordre qui ne doit à aucun prix virer désordre même s’ils ne se font aucune idée à propos du désordre, à propos de l’ordre non plus d’ailleurs ne se font aucune idée, si ce n’est que l’ordre qu’il faut conserver est triste et morose comme une tête de gardien de jardin et de dragon.
Une tête de soi-même.
Que rien ne vient déplacer.
Déséquilibrer.

Sur un pied.
Sur un pied, c’est nous.
Tête sur pied et pied en l’air.
Sur un pied, c’est nous, au jardin.
On ne voit pas une sculpture.
Dans cet espace d’ombre Camille dit de marcher, d’abord lentement puis vite. De choisir une direction.
Arrivés à destination nous prononçons à voix haute le mot de la chose choisie.
Genou. C’est le genou d’Adam.
Feuille.
Pâquerette.
Fermons les yeux.
Nous pouvons choisir le ciel.
Comment on fait ?
Camille lève la tête, menton entre les branches, là-haut.

Tout à l’heure Christian dira qu’il n’est pas musulman mais il fait le Ramadan avec ses camarades. Il le fait par aide et solidarité, il le fait parce que catholique ou musulman, en trouvant le lien avec les autres tu trouves celui avec l’esprit.
L’Esprit saint, il dit.
On remarquera, tout à l’heure, à la table, que catholiques d’ici, nous ne faisons plus le carême même si enfants nous le faisions. C’est à dire, disons-nous, à la table, pendant que Mohammed, vingt-trois ans, qui n’en boit pas, sert le café, c’est à dire, disons-nous, qu’en une ou deux, au plus, générations, une culture religieuse, des traits communs, l’esprit des autres, comme dit Christian qui vient du Tchad, nous avons tout laissé.
Tout ça va très vite, disons-nous et le disons d’autant plus que nous sommes à la fois celles et ceux qui perdons et avons précipité la perte, celles et ceux qui avons voulu la perte.
Corinne raconte que les enfants qui viennent au jardin ne savent pas qui sont Adam, Eve, le serpent – ni quel rôle joue la pomme.
Ce sont à peu près les mêmes générations qui ont vu se perdre la langue perdue dont parle Camille et que parle Camille – la langue perdue que tu retrouves partout, dit-elle, dans l’océan, le sel, le ciel, la cendre, les champs.

Camille lève la tête et nous levons la tête. Le deuxième espace c’est autour de la structure araignée d’Edith. Le sol est un peu humide malgré le soleil, la terre est noire, de la plante des pieds nus et de la main nous frottons, frottons tout, après l’ouïe c’est le toucher et nous touchons et après c’est le passage du geste et après le passage du geste, dans un sens puis dans l’autre puis dans l’autre encore, ce sont nos rires. Celui qui n’arrive pas à attraper le geste, les autres l’aident, nous marchons vite, quand l’un de nous s’arrête les autres aussi nous arrêtons, dans la sculpture d’Edith nous marchons vite et nous arrêtons aussitôt que l’un d’entre nous s’arrête, aussitôt que le sentons s’arrêter nous nous arrêtons. Et il y a ceux qui marchent dans la sculpture d’Edith à tâtons les yeux clos sans danger sans risque sans peur sans broncher.

Camille donne les mots.
De notre abécédaire, Camille donne les mots.
Il y a les âmes du jardin.
Le premier mot est accueil, le tableau vivant que nous composons ouvre les mains et les bouches ; le suppliant genou à terre tend vers nous, qui tendons vers lui les mains, ses mains et son visage.
Il y a des mots qui amusent, danser et colis, on fait des tableaux légers ou lourds, comme le colis que devient le corps de quelqu’un.
Il y a des mots comme collectif, et les poings sont tendus et les mains dégagées, vers le ciel, issues du bloc réuni de nos corps.
Il y a les mots et les âmes du jardin.
Quand c’est le mot arbre, les corps font tronc et branches, vers là-bas.

Cependant qu’à Calais, aujourd’hui même, des CRS ont empêché des bénévoles de donner de l’eau à des bébés.
Le défenseur des droits envoie un signal d’alerte.
Philippe dit : l’air dont vous avez peur, nous en avons besoin.
Ce n’est pas nous, ici, au jardin, qui le contredirions.
Qu’est ce qui vous rend tous si gentils ? A demandé Mohammed.
Si on m’avait dit que j’irais trois fois en une semaine, dans ma vie, à l’ambassade de Guinée, dit Philippe.
C’est tout cet imprévu qui est arrivé.
On va, dit Pierre, on va recueillir les témoignages de chacun des droits bafoués.
Concernant la santé, on va le faire.
Les PASS qui demandent quand même des ordonnances.
Les hôpitaux qui ne reçoivent plus les enfants non reconnus par l’ASE – qui ne bénéficient donc pas de l’AME.
Parce que « les budgets ne sont pas extensibles », dit l’hôpital.
L’hôtel Dieu qui considère adulte un jeune s’il a plus de 15 ans et 3 mois…
On va collecter les témoignages, les rendre anonymes, ne faire courir de risques à personne. On ne va pas obéir aux injonctions déshumanisantes, on ne va pas y obéir et on va le dire, qu’on n’y obéit pas. Finis, les enfants isolés à qui on ne peut donner un drap pour remplacer les draps très sales de l’hôtel pendant la semaine d’évaluation. On commence par faire semblant de ne pas accompagner un enfant lors de son entretien d’évaluation ? Afin de ne pas lui faire quitter le dispositif d’isolement auquel il est contraint ? On poursuit en montrant sa méfiance devant la personne qui demande à être accueillie ? A-t-elle vraiment besoin d’aide ? Est-elle, comme on dit, éligible à l’asile ? On obéit aux soupçons ? On est entré, pour bien faire, pour ne pas donner d’espoir, pour ne pas fragiliser les plus fragiles, on est entré à son tour dans l’ère du soupçon ?
Mais c’est qu’on va prendre la figure triste d’un gardien dragon de jardin, à force.
Les pommes d’or d’Atlas, le monde, sont bien gardées.
Quand Hercule pénètre dans le jardin, quel air.
Quelle joie.

Aujourd’hui, c’est Camille qui est entrée au jardin.
Les pommes d’or des Hespérides, de main en main elles sont passées.
On les envoyait, les rattrapait.
Puis Camille a proposé les tableaux vivants.
Devant la mosaïque de Fernand Léger.
Une femme tenait sur son bras un oiseau.
Un homme s’accrochait à un radeau, une planche, un radeau.
Le petit banc devant la grande mosaïque dans le jardin, nous pouvions nous y asseoir dessus pour observer, voir venir. Nous avons fait autre chose.

Nous avons besoin de l’air qui vous effraie, disait Philippe.
Raphaël disait, il n’y a pas si longtemps, parlant de l’expérience d’hospitalité basque, à Baigorri : il me semble que les piétés se sont rencontrées.
Des piétés se sont rencontrées.
Pour moi, l’imprévu, c’est ça : rencontrer la piété sous mes pas.
Aujourd’hui, au jardin, Christian a dit : pas de relation spirituelle sans pratique. Je ne mange pas et ne bois pas pour être en relation avec mes camarades, mes frères et à travers mes frères, à l’esprit.

Le petit banc nous nous y sommes installés, à califourchon. Il est devenu une pirogue. Nos corps, ces pirogues. On ramait. Il y avait le bruit des rames, le choc de l’eau, les oiseaux criards, il y avait le souffle de chacun et déjà l’un de nous se fatiguait. Un autre a donné l’alerte. La pirogue prenait l’eau. On a rempli des seaux d’un côté du banc, on les a versés de l’autre, en rythme, ensemble, sur la voix de l’un des nôtres qui psalmodiait un drôle de poème : il y a de l’eau, il y a de l’eau. On a vu s’affaiblir l’un des nôtres. On l’a enlacé. On l’a soutenu. On n’a pas chaviré. Pas tout de suite. On a appelé à l’aide, bouches grande ouvertes. Bras tendus, immobiles, vers la côte et les garde-côtes, vers les jardins et les pommes et les frères, les Hercule, les occidents, les couchants, les Hespérides, vers quiconque n’a pas peur de l’imprévu mais y retrouve ses esprits.

entre les mains et la tête

Bernadette Soubirous tenait bon, enfant, devant les questions. Qu’a-t-elle vu, où, comment, quelle fleur sur le bout des chaussons, dame, vierge, pourquoi, quelles paroles. Vous transformez tout ce que je dis. Pourquoi faut-il que ce que je dis de plus simple et de plus vrai se défigure quand vous le répétez, vous. Quelque chose. Quelque chose de blanc. Une dame. La tête inclinée. Pas comme ça. Pas encore ça. Plus tard elle ne tenait pas si bon : peut-être, après tout, s’était-elle trompée. Le temps créait de l’espace. L’espace entre la vision et elle s’élargissait. Devenait flou. Les espaces sont flous et les temps, n’en parlons pas.
Avec Bernadette, petite fille du meunier pauvre de Lourdes, dans le milieu du XIXème siècle, je touchais mon enfance.
Mon enfance qui n’avait jamais cessé.

Quelque chose m’a réveillée.
Un cauchemar, un tellement vrai, les personnages inquisiteurs y avaient le premier rôle et les larmes, c’était par flots, au réveil.
Rien n’allait les arrêter.
C’est comme ce jour, j’ai une douzaine d’années, je rencontre par hasard le procureur qui a instruit le procès de Christian Rannucci. Il me dit : j’ai vu sa tête tomber, il était coupable, point final. J’avais entre dix et douze ans, plus jamais les têtes n’ont cessé de tomber. Plus jamais.
Tête coupée, on ne pouvait plus rien pour les temps et les espaces. Tu es coupable, coupé, et fin de l’histoire.
Des fins de l’histoire, j’en pleure avec excès, encore et encore, les enfances on n’en revient jamais.
Quelque chose m’a réveillée la nuit.

Les têtes qu’avaient les petits personnages dans ma nuit. Revêches, sûrs d’eux, agités derrière leur bureau, cous plissés, je me concentrais sur le détail des cous plissés pour tenter de retenir le cri qui suppliait pour qu’on le laisse devenir hurlement, sanglot, sanglot interminable. Les personnages cous plissés exigeaient. Ils exigeaient entre autres choses ma présence, tôt le matin, ils exigeaient que je me lève à un moment où je ne pouvais pas me lever. Ils exigent que je me lève précisément à ce moment où je ne peux pas me lever, je ne commande pas à mes pieds. Mes pieds libres et intelligents, je ne sais pas leur commander. Levez-vous, criaient les bonhommes. Rien à faire. Les bonhommes posaient alors des questions, de nombreuses questions, ils tiraient des questions comme des balles, comme des flèches, il n’y avait pas de réponse à leurs questions ou bien on hésitait entre deux ou trois, il fallait prendre des chemins de traverse pour bien mesurer la complexité des questions, ce n’était pas du mauvais esprit, plutôt un désir de trop bien faire avec la mémoire et le temps qui a passé, le temps d’hier : hier j’ai vu, hier j’ai pris telle route, j’ai libéré une classe entière qui grinçait des chaises et cachait ses yeux, endormait ses oreilles, hier j’ai quitté l’école en disant que je n’y retournerai jamais, hier j’ai pris ce rond-point, laissé mon pays, hier le 15 ou le 16, ou, à moins que. Les bonhommes ricanaient. Si je me trompais d’un jour c’était fichu.
Fin de l’histoire.

Les histoires c’est fait pour commencer. Quand elles s’étranglaient sous le joug de la science sûre de ma vie qu’avaient les bonhommes inquisiteurs, quand ils jouaient de leur couperet, le rêve me réveillait.
En larmes, les larmes feraient monter une migraine pour toujours, je voulais les refouler, les sanglots, c’était dedans.
Mince.

Hier soir, coup de téléphone de S., admis à l’entretien incontournable du DEMIE parisien, l’entretien d’accueil, comme on dit.
Ce qui ne veut pas dire qu’il sera jugé mineur, l’accueil n’est pas l’évaluation.
L’accueil, c’est après avoir effacé de son portable les numéros des téléphone amis. Pour ne pas paraître non isolé.
L’accueil, ce sont les questions dont on le bombarde.
La première ville où je suis arrivé ? Bayonne. Après, Paris.
Je n’ai pas demandé la deuxième. Contente-toi de répondre aux questions.
A la moindre hésitation, qui est la quête d’une meilleure manière de faire la phrase ou d’être plus précis, l’enquêteur se réjouit : mensonge.
Tu n’as pas les originaux. Ton scan imprimé ne vaut rien, nous ce qu’on veut ce sont les originaux.
Mensonges, mensonges.
Que de mensonges, se rengorge l’inquisiteur.

La tête qu’ils ont, ces évaluateurs – et les formations qu’ils suivent ?
Sont-ils persuadés de chercher au plus près du vrai, de l’os ? La chose, le mot. Et point final. Peut-être se disent-ils, le soir, peut-être se disent-ils : il faut bien un cadre, des manières de juger, il faut bien tirer de l’immense nappe floue des mensonges venus d’Afrique et d’ailleurs le bon grain, le vrai, l’os, un point. On n’a pas le choix. Quand il y en a pour trois il n’y en a pas pour quatre, le bon sens. Peut-être aussi reçoivent-ils des consignes, des consignes claires en matière de chiffres ? Il nous en faut tant ce coup-ci. Mettez la pression. Pierre me raconte que pas mal d’éducateurs de la PAOMIE démissionnent. Restent ceux qui font le boulot d’un flic. On peut faire le boulot d’un flic pensant qu’on fait du travail social.

On peut faire aussi du boulot bénévole et social qui soit du boulot de flic, ça arrive quand on croit que les temps et les espaces sont limités, que le flou ou les incertitudes ça n’existe pas, que c’est toi ou l’autre, en face, jamais les deux, qu’il y a une règle qui est plus forte qu’une autre, la mesure, l’âge, le chiffre, l’expression claire. Plus forte qu’une autre règle, celle qui poserait que c’est nous deux, avec nos arrangements et nos conflits, nous deux, et le besoin que j’ai, en ce moment, le voici, vois si tu peux.

Nous deux, et pas si simple de dire en quelques phrases la vie, mes morceaux de vie.
Il n’y a que des commencements.
En voici un.

Et pourtant.
Quel âge il dit qu’il a, déjà ?
La bénévole qui insiste : on dirait qu’il a vingt-cinq ans, ton mineur.
Le bénévole : celui-ci dort dehors, sur des palettes, il ne nous embête pas.
Celle qui loge et dit : il utilise toute l’eau de la douche, je n’ose pas le lui dire, il me terrorise.
Il prie la porte ouverte.
Leur enfant est enfant roi.
Ils dépensent la nourriture qu’on leur donne.

C’est moi ou l’autre mais moi je paye. Ce que je paye, bénévole fatigué, je ne veux pas savoir. Le monsieur qui utilise toute l’eau de la douche et terrorise son hôte est algérien. L’hôte vient d’une histoire où le père, en 57… L’hôte ne veut pas savoir.

Au jardin, l’araignée d’Edith avait gagné de l’espace. Elle ne montait pas si haut que ça mais les fils rendaient les bois et le ciel fait de lourds et beaux gris légèrement flous, des fils il y en avait toujours plus, à hauteur de regard. Le geste de tendre d’arbre en arbre les fils de coton, le mouvement perpétuel d’Edith et du jeune homme qui l’assiste. Quand il pleut, Corinne a l’idée d’épingler au mur la grande feuille. Avec des feutres on dessine les mots dans toutes les langues qu’on a, le premier poème vient, proposé par Nathalie. Rappelle-toi Barbara. Il pleuvait sur Brest ce jour-là. On dit des noms de filles dans toutes les langues. Noms de filles et Dachtee comprend qu’il faut trouver deux filles, ce qui fait rire tout le monde, deux filles, quand même. Rappelle-toi Barbara et il se trouve que Barbara, pas celle du poème mais la Barbara du jardin, filme et ce que Barbara filme, où nous dessinons et écrivons, Ophélie le filme aussi, un plan derrière. Un plan derrière un plan. Dehors Ophélie tout à l’heure a filmé les fils en tissage et le feu qui montait et les corps dans l’espace, à présent nous sommes debout sur la feuille épinglée et debout pour filmer, il y a de l’espace et du corps et si Mohammed est fatigué c’est qu’il a fait une journée test de ramadan, il s’entraîne pour le 27, son premier ramadan en Europe, quatre heures de plus de jour qu’au Soudan, Ophélie dit qu’elle se prive de boire comme ça, pour le plaisir de se priver, elle ne prend qu’un petit verre d’eau par semaine, c’est la chose la plus étrange que j’ai jamais entendue, dit Mohammed, tu veux mourir, peut-être, quelle connerie la guerre, on continue avec Prévert, il pleuvait sur Brest ce jour là, on explique que la pluie peut être d’acier de sang de feu et sous la pluie de fer les filles ruissellent les amoureux éperdus se perdent, on parle de mémoire et de nostalgie, en faisant plein de gestes avec les mains, en faisant plein de gestes entre les mains et la tête, parce que comment dire mémoire et nostalgie, sinon.

Hospitalités…

Texte de la conférence donnée à Baroja le 6 janvier, à l’invitation de Christophe Lamoure, que je remercie.

(avec des textes de Ingeboch Bachman, Ovide, Bernanos, Dostoïevski, John Berger).

***

Il y a presque dix ans, j’écrivais Entre chagrin et néant, récit des auditions de sans papiers devant le juge de la détention et de la liberté au TGI de Bayonne.
Les personnes passaient devant ce juge judiciaire qui vérifiait la légalité de leur rétention, et non détention – puisque leur délit consistait à ne pas avoir les papiers autorisant à se déplacer dans l’espace Schenghen, ou dans ce pays-ci de l’espace Schenghen, ce qui n’est pas un délit.
On était en 2007, la politique européenne d’immigration avait des années de fermeture derrière elle et elle avait de longues années, on s’en doutait, on le sait maintenant, devant elle.
Entre le chagrin et le néant, je choisis le chagrin, c’est ce que dit un personnage de Faulkner à la fin de Si je t’oublie Jérusalem.
Le chagrin est un affect.
Contrairement au néant.
Je choisissais d’être affectée.

Je mettais en exergue de mon livre cette phrase de Cornelius Castoriadis, lue dans La cité et les lois : « par rapport à autrui, j’ai à faire – et non pas au sens de l’aumône et de l’assistance -, j’ai à intervenir, et cela même au plan de l’éthique, indépendamment de toute action politique ».
Au plan de l’éthique, donc.
Qui n’est pas un affect.

J’écrivais, dans les premières pages du livre, pour définir le projet : « la révolte, je ne sais pas la mener. Le chagrin m’envahit. Je le pense insuffisant, agaçant, inquiétant même, s’il n’est accompagné d’une mise en question et de travail – tout modeste que soit ce travail ».

Dix ans après, en relisant ces bribes d’introduction, je me souviens de la conviction qui était ma mienne : le chagrin, l’affect seul, ne suffit pas.

Je pense à un autre affect qui n’est pas nommé ici, au tout début de Entre chagrin et néant, mais très vite après et auquel tout le monde pense, la peur.
L’exclusion de l’autre se fonde sur une panique radicale, existentielle.
La peur d’être mis en danger fondamentalement par l’autre.
Une peur qui met la vie en jeu.

Cette peur qui est un affect travaille l’élaboration des institutions, qui ont pourtant peu à voir avec les affects.
Cette peur joue au niveau des états-nations, débordés par la mondialisation, par la menace planétaire du terrorisme. Ces institutions mettent donc en place une justice spéciale pour les migrants.

Cette peur joue bien sûr aussi au niveau de l’individu et dans les mêmes termes.
J’écrivais dans Entre chagrin et néant, il y a dix ans : « peur des débordements. Peur d’être entamé. Effroi d’être l’autre où l’on pleure. Alors on tourne et on ferme et on devient hors jeu, impitoyable, tous les autres, saisis en masse et en globalité, jetés dans le domaine hors espèce. À l’intérieur, le monstre ».

Soi même comme un autre, et un autre surtout pas comme soi-même, pour jouer avec un titre d’un ouvrage de Paul Ricoeur.

Il y a un autre affect dont on parlera ici en tournant autour de l’expérience ou des expériences d’hospitalités, c’est la joie. On en parle peu, pourtant c’est la joie.

C’est cette joie que donne l’hospitalité que je voudrais installer ici.
Chagrin et joies, des affects dont il me semble, c’est ce que je propose ici, qu’ils sont politiques.

1/

Par rapport à autrui, j’ai à faire, disait Castoriadis en 1983 dans son séminaire La cité et les lois. Beaucoup plus tard, il expliquait, dans Le monde diplomatique, un an avant sa mort, que nous naissons monades, monades psychiques, monades qui se vivent dans la toute-puissance, ne connaissent pas de limites, devant qui tout obstacle doit disparaître. Nous avançons et devenons des individus qui acceptent tant bien que mal l’existence des autres. Nous formulons des voeux de mort à leur égard, qui ne se réalisent pas, bien sûr. Nous acceptons intellectuellement que le désir des autres ait le même droit que le nôtre à être satisfait. Cela se produit grâce au refoulement, toutes les pensées de notre imagination radicale ou meurtrière s’échappent dans l’inconscient.
Refoulées mais à l’oeuvre d’une manière ou d’une autre.
L’autre que j’ai voulu tuer sans doute veut-il ma mort lui aussi.
Les peurs sont enfouies mais prêtes à surgir et quand elles surgissent c’est sous des formes politiques.
Bien sûr je vais vite, je résume et caricature des processus psychique complexes, dans cet article du Monde diplomatique. Castoriadis va vite lui aussi, puisque ce qu’il veut dire, c’est à quel point nous avons intérêt à devenir autonomes, à ne pas subir passivement nos pensées d’imaginations radicales.

Lors d’une psychanalyse, on tente de pénétrer un peu cette barrière de l’inconscient, de repérer les pulsions qui laissent des traces dans la vie et parviennent plus ou moins parfaitement à nous la gâcher.
Mais on ne peut pas amener une classe politique se faire psychanalyser.
C’est bien pourtant elle, la classe politique, qui en aurait besoin, et non les citoyens : c’est la classe politique, le discours d’en haut, comme on dit, qui lance la musique, la musique empoisonnée, après tout est affaire d’agencement, de mise en place, de discours qui suivent les discours, de répétitions.
Psychanalyse pour les uns, éducation pour tous – on peut rêver.

La peur de l’autre est la peur fondamentale, première.
L’autre, le radicalement différent.
Parfois ce grand inconnu, ce tout autre, surgit comme très familier.
Comme étrangement très familier.
Freud a appelé ce phénomène l’inquiétante étrangeté, quand l’intime surgit comme étranger, inconnu.
Tous ces moments qu’il nous semble avoir déjà vécus, ces impressions de dédoublement, ces peurs d’enfance quand ce que je connais si bien risque de basculer et de devenir le grand danger.
Moi comme un autre et l’autre comme moi.
C’est dire que les barrières entre moi et l’autre sont difficiles à établir.
Lacan dira, en commentant le célèbre texte de Freud sur l’inquiétante étrangeté, que l’étranger est au coeur du sujet.
Dans le sujet il y a déjà de l’étranger.
Le sujet où il y a de l’étranger reconnaît cet étranger au-dehors.
Dedans, dehors, on peut ne plus faire la différence.
Les récits fantastiques s’inspirent de ces expériences psychiques-là.
Que le sujet est un autre, il n’y a pas que Lacan qui l’a dit.
Je est un autre.

Quittons la sphère psychique pour rejoindre la sphère du quotidien, comment ça se passe, dans nos affaires de tous les jours : mon petit monde, mon foyer, mes enfants, mon mari, ma femme, mon économie domestique, mon système de repères, mes références, mes bons mots, tout cela peut être bien embêté par la présence de l’autre, d’un autre.

Ce que disait Castoriadis, on le retrouve au quotidien : n’importe qui me gêne. N’importe qui gêne mes habitudes, gêne le monde bien arrangé qui est le mien.
C’est alors qu’il se passe, c’est le philosophe Emmanuel Lévinas qui nous le dit, quelque chose comme une dénucléation. On sort de son noyau. On est tellement gêné par l’autre que ça ne peut pas durer, en quelque sorte, cette gêne, et on transforme la gêne.
L’autre me gêne et m’oblige impérativement et douloureusement ? Oui, il m’oblige, il m’oblige à m’exposer à lui, à sortir de mon noyau cognitif et jouissif.
A ce moment-là, j’ai renoncé à le tuer, dit Lévinas, et puisque je ne vais pas le tuer, je vais faire autre chose, je vais faire radicalement autre chose, j’ai le sens de la mesure : je vais prendre soin de lui, je vais panser ses blessures, je vais le faire passer avant moi-même, bref je vais lui donner l’hospitalité.

Et Lévinas de citer tantôt le Décalogue – « tu ne tueras point » – et Isaïe « partager ton pain avec l’affamé, recueillir dans ta maison des miséreux ».

Ce n’est pas la copie d’une antique loi religieuse qui est en jeu.
C’est un savoir valable pour tout homme, quelles que soient sa culture et sa foi.
Parce qu’il est question de survie.
L’autre m’oblige à l’accueillir et à assumer ma responsabilité.
L’autre me fait devenir ce que je suis déjà, moi-même, c’est à dire un peu autre.
(L’autre est au coeur du sujet).
C’est à dire quelqu’un qui ne tue pas.
C’est à dire un être humain.

Je pense à un poème de Ingeboch Bachman, cette femme romancière et poète qui s’est frottée, elle, à du tout autre. Fille d’un directeur d’école qui avait adhéré, en Autriche, au NSDAP, au parti nazi, elle sera après la guerre la maîtresse, ou une des maîtresses de Paul Celan, poète juif roumain de Bucovine (Ukraine), dont la mère a péri dans ce qu’on a appelé la Shoah par balle et son père dans les camps.

Si ce n’est pas moi c’est quelqu’un qui vaut autant que moi
si un mot ici touche à mes frontières, je le laisse y toucher
si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois à la mer
et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

si c’est moi c’est tout un chacun, qui est autant que moi
je ne veux plus rien pour moi, je veux toucher le fond

au fond, c’est à dire en la mer, je retrouverai la Bohême
ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement
ressurgissant du fond, je sais maintenant et plus rien ne me perd

venez à moi, vous tous, Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires
jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous ?

(Ingeboch Bachman)

C’est un poème qui se passe de commentaires.
Si c’est moi c’est tout un chacun, qui est autant que moi.
C’est la phrase ou le mot de passe de toute hospitalité.

2/

L’accueil, c’est inconditionnel.
On accueille tout un chacun, chacun est exactement autant que moi.
C’est ça ou c’est la guerre sans limite.
Autant que ce soit l’accueil sans limites.
D’ailleurs, pourquoi on mettrait des limites ?
Au nom de quoi ?
Je veux dire : du point de vue de l’éthique (« par rapport à l’autre, j’ai à faire »), du point de vue de ma responsabilité, de tout ce qu’on a dit (moi-même c’est l’autre,) où vais-je poser les limites ?
Je ne peux pas.
La terre et la mer sont deux choses distinctes mais ce qui distinct, différent, ne peut être pensé qu’ensemble.
Si je pense la terre et la mer ensemble, je ne vois pas où sont le limites.
Même chose entre moi et tout un chacun.
D’ailleurs, si je confonds la terre et la mer, si moi c’est tout un chacun, plus rien ne peut me perdre, je suis déjà perdue, c’est ce qu’écrit Bachman.
Plus rien ne peut me perdre, mon noyau s’est élargi à l’infini.

L’hospitalité, écrit Jacques Derrida, c’est ne pas demander son nom à celui qui arrive.
Il arrive, homme, animal, peu importe.
Il n’y a pas de limite à l’accueil. Il ne peut pas y en avoir. On donne à manger, puis un toit, puis un toit pour un jour, puis un toit pour trois jours, puis « fais comme chez toi », dit-on à l’hôte – phrase paradoxale s’il en est.
L’éthique, écrit Derrida toujours, nous commande de ne pas avoir de limites.
Or …
Or l’hospitalité inconditionnelle est impossible, dans le champ du droit ou de la politique. Elle contredit trop de droits, de lois écrites ou non, de moeurs, la propriété, la famille, etc. Bref.
Faire l’impossible ne peut pas être une éthique et, pourtant, faire l’impossible c’est la condition de l’éthique.
J’essaie de penser la possibilité de l’impossible, écrit encore Derrida.
Rendre l’impossible possible.

Un petit détour par la littérature où on verra l’inconditionnel du rapport de l’un à l’autre à l’oeuvre. L’un voit l’autre, l’aime, l’aide absolument, lui donne tout, l’un est l’autre. Il n’y a pas de moralité, dans un cas ça se passe mal mais ça se passait mal de toute façon, le destin de l’homme est tragique, peu de chance que ça finisse bien.

Dans Sous le Soleil de Satan, de Georges Bernanos, deux personnes se font face, la terre et la mer, Mouchette une jeune fille perdue qui a tué son amant et Donissan, le curé qui est tenté par la sainteté et le désespoir.

Pages 159-166, édition de poche.

Voilà jusqu’où peut aller l’hospitalité complète : ce que l’Eglise catholique appelle la communion des saints, ce qui saisit ici Donissan, la vision du secret, de l’affreux secret, un mort, que cache une jeune fille. L’hospitalité absolue, qui va jusqu’à confondre deux êtres, va entraîner la mort de Mouchette qui ne résistera pas à la force de la révélation, elle-même, si connue, si familière à elle-même, qui prend devant elle, face à elle, une figure d’autre. Elle est dedans, elle est dehors, pitoyable et ayant pitié d’elle-même. Elle se tue.
C’est évidemment une expérience radicale, choisie pour montrer l’outrance de ce qui se passe ou peut se passer quand « je suis l’autre ». Je suis l’autre, ou ici je vois l’autre, c’est fascinant et dangereux. C’est un immense plaisir, ou jouissance – la suite des événements prouvera que ce n’est pas vraiment la joie, pas l’affect dont on parlait.

Je pense à un autre garçon comme Donissan appelé à la sainteté. C’est Aliocha, le plus jeune des frères Karamazov, dans le roman de Dostoïevski.

Pages 297-300, 1er traduction, édition de poche Folio.

Ce qui a déclenché le revirement, c’est la parole de trop, l’excès, le toujours plus, c’est Aliocha qui fait son Donissan, si on peut dire parce qu’Aliocha précède Donissan, qui dit : « Catherine Ivanovna vous enverra encore de l’argent, autant que vous en voudrez. J’en ai aussi, prenez ce qu’il vous faut, je vous l’offre comme à un frère, comme à un ami… »

3/

L’autre c’est toujours moi-même qui débarque, un comme moi, comme l’écrit Bachman.
Ou alors, celui qui débarque n’est pas comme moi mais c’est plus terrible encore, il mérite tout, il va m’apporter le bouleversement absolu. Son irruption dans ma vie va tout chambouler, il met la Bohême au bord de la mer.
Par exemple : un dieu, un roi.

On pense à Ulysse déguisé en mendiant devant Nausicaa.
Les Phéaciens ne font pas la bêtise de le rejeter, ça tombe bien, on le sait après, c’est un roi, ils peuvent rêver d’une alliance, etc.

Ou bien nos amis Philémon et Baucis, qui auront la joie inestimable de mourir ensemble et arbres, liés. C’est pas rien. 
C’est Ovide qui raconte cette séquence d’accueil, d’accueil absolu.

Jupiter, sous visage humain, y vient, et avec son père
vient le petit fils d’Atlas, sans ses ailes, le porteur de caducée.
Ils frappent à mille maisons, cherchant un lieu de repos,
mille maisons sont fermées, à clef. Une seule les reçoit.
Toute petite, couverte de chaume, de roseaux des marais.
Baucis, bonne vieille, et du même âge qu’elle, Philémon,
ensemble depuis leurs jeunes années, la
maison les a vus vieillir, ils avouent leur pauvreté,
la trouvent légère, la supportent sans la trouver injuste.
Ne va pas ici chercher maîtres et serviteurs ;
toute la maison, c’est eux, à la fois ils obéissent et commandent.
Quand les habitants du ciel touchent ces petits foyers,
quand ils entrent, tête baissée, par la porte modeste,
le vieil homme leur dit de reposer ici leur corps, sur ce siège,
où Baucis a posé, délicate, un rude tissu ;
dans le foyer elle remue la cendre tiède, réveille
le feu de la veille, avec des feuilles et de l’écorce sèche elle
le nourrit, de son pauvre souffle l’allume de flammes,
apporte des torches fendues, des branchages secs,
les brise, les met dans un petit chaudron de bronze.
Ce que son mari a cueilli comme légumes dans le jardin bien arrosé,
elle l’épluche, d’une fourche à deux dents soulève
le dos poussiéreux d’une truie, qui pendait à une poutre noire,
de cette peau longtemps conservée coupe une petite
partie, coupée l’attendrit dans les eaux bouillantes.
Les dieux se couchent. Robe troussée, tremblante, la vieille
installe la table. Le troisième pied de la table est trop court.
D’un morceau d’argile, glissé dessous, elle l’équilibre. Plus
de pente. Les menthes vertes essuient la table droite. 
Le fruit bicolore de Minerve la pure, on le pose ici,
cachées dans le dépôt liquide, des cornouilles d’automne,
ici des salades, des racines, des blocs de lait caillé,
des oeufs tournés doucement sous la cendre,
le tout dans des plats d’argile. Après ça, gravé d’un même
argent, on apporte un vase, des coupes faites
de bois de hêtre, creuses, ointes de cires dorées.
Un peu de temps et on envoie les plats chaud sortis du feu,
puis les vins qui ne sont pas de longue vieillesse,
on les met un moment à part, en attendant le deuxième service.
Ici, la noix, la figue et la datte plissée,
la prune, dans les larges corbeilles les pommes odorantes,
et les grappes cueillies aux vignes pourpres.
Au milieu, un blanc rayon de miel ; par dessus tout, des visages
bons, de la volonté, ni passive ni pauvre.
Chaque fois que le cratère est vidé, il se remplit
de lui-même, on le voit, le vin remonte ;
Effrayé par la nouveauté, le couple prend peur ; de leurs mains tendues
Baucis et le timide Philémon font des prières,
demandent pardon pour ce repas sans apprêt.
Il y avait une oie, une seule, gardienne de la petite maison,
à leurs invités divins ils sont prêts à la sacrifier.
Elle, vive, les fatigue, lourds d’âge,
les évite longtemps, et à la fin, on dirait qu’au pied des dieux
elle se réfugie. Ils interdisent qu’on la tue.

D’autres traditions montrent les parents d’un dieu expulsés de partout, qui trouveront le refuge d’une étable.
Le thème de l’autre qui vient sous visage mendiant et qui se révèle plus grand que tout, nous obligeant, nous liant à lui est un thème très ancien. Et l’hospitalité un devoir aussi ancien qu’est ancien l’interdit de l’inceste.

C’est un devoir qui rend possible la civilisation : en effet, comme on le lisait chez Castoriadis et Levinas, sinon on n’aurait qu’une envie, se tuer, en finir avec l’autre.

Pour ne pas devenir fou, saisis entre l’impossible qu’on doit faire et le possible qu’on fait, les différentes traditions ont imaginé des règles, des lois de l’hospitalité.
Si tout donner est impossible, il reste à faire des pactes.

Si faire son possible est la position éthique mais faire l’impossible est ce qui fonde l’éthique, comment fait-on son possible ?
Comment rend-on l’impossible un peu possible ?

Ce pacte entre deux personnes peut passer par un signe de reconnaissance, un tesson, sumbolon, un symbole, que porte l’un vers l’autre : j’ai mon petit objet tiers avec lequel je viens vers toi, nos objets tiers coïncident, nous nous entendons.
Une réciprocité est créée.

On l’a dit au tout début de l’exposé : l’éthique n’est pas un affect, elle est un chemin, une tentative.
Le chagrin est un affect.
A Baigorri, lors du CAO en 2015-2016, l’association Atherbea a posé un cadre où celui qui donne et celui à qui on donne ne peuvent être déçus.
Peut-être qu’aucun des deux ne sera endetté, il y a entre les deux partis cette chose, ce signe de reconnaissance qui est un tiers, ce symbole qui protège, ce point de rencontre.
Si quelque chose, une moindre chose, fait qu’on se reconnaît, on y va.
Une institution est un tiers, est une moindre chose.

A ce propos, si le pays basque a connu l’an dernier cette expérience d’accueil réussi et ne la renouvelle pas cette année ce n’est pas parce qu’on est soudain devenu inhospitalier ! C’est que l’association n’a pas été aidée par l’Etat comme l’an dernier, n’a pas été aidée dans la mise à disposition de logements dignes et salubres, ni dans la trentaine d’euros par jour et par personne que l’association a jugé qu’il fallait pour que l’impossible devienne un peu possible.
L’Etat a tout intérêt à faire comme s’il pensait que la bonne volonté suffit, que la générosité et le degré de civilisation suffit.
C’est tout oublier du travail.
C’est faire comme si le pacte n’était pas nécessaire.

L’hospitalité se cadre, se règle, s’apprend, se met en place, c’est un dispositif et c’est ce dispositif, avec toutes ses questions et ses impossibilités, avec ses désirs de tout, d’absolu, d’absolu qu’il faut contraindre, avec ses chemins, ses erreurs, qui est éthique.
Il n’y a pas de bonne réponse.
Il n’y a pas en tout cas de réponse éthique.
Il n’y a qu’un processus, un chemin, des questions.

N’empêche, on établit des règles, on se met d’accord autour de ses règles – ce sont nos signes de reconnaissance symboliques.

Mais il est très important de poser comme un devoir absolu l’hospitalité inconditionnelle (et impossible): cela rappelle au politique le devoir de civilisation auquel il est engagé lui aussi. Il ne peut pas lâcher. Quoi qu’il légifère, il faut lui dire et redire qu’il y aura toujours cette exigence infinie de l’accueil de l’autre, quel qu’il soit, qui excèdera toutes les restrictions les plus apparemment justifiées qu’il tentera d’y apporter.

4

Du côté des affects.
Ce n’est jamais : les affects d’un côté et le reste de l’autre ; ça ne marche pas comme ça.
On va voir comment la morale (le devoir de civilisation) et les affects sont mêlés.
On est à Baigorri, l’hiver dernier, un conseiller municipal dit : c’est joyeux, on sait qu’on fait un bon truc.
Un bon truc : par rapport aux autres, par rapport à soi-même.
Le sens du devoir, du bon devoir accompli, produit une fierté.
La fierté donne la joie.
Le conseil municipal, me dit quelqu’un, n’a pas refusé nos peurs. On les a exprimées. On a pu les exprimer.
La peur exprimée et reçue, ce n’est pas rien non plus.
Il y a du courage à l’exprimer et à la recevoir.
La peur, un affect à qui on a laissé sa place.
Je vous comprends, vous avez peur, vous avez entendu parler d’insécurité, de chômage, etc. Je vous comprends. 
Il y a cette anecdote d’un coupe récemment arrivé dans le village et offusqué que la misère du monde vienne les poursuivre jusque dans leur retraite basque. Ils ont voulu créer une association de riverains en colère, quelque chose comme ça. 
Le village, le conseil municipal a dit : oui, allez-y, si vous voulez. Mais avant ça, venez avec nous le jour où on reçoit les garçons.
Ils sont venus, ils ont jugé tout de suite que ces garçons n’avaient rien à se mettre dessus, sont partis chercher des vêtements chez eux.
Le réel est le meilleur piège à fantasmes.
Le conseil municipal a écrit une lettre à tous les habitants, renvoyant chacun à une expérience d’exil connu par les grands parents.
Renvoyant également à une autre expérience d’accueil de Bosniaques en 93.
C’est à dire que le conseil municipal a dit : tu as été accueilli et tu as accueilli. Tu es déjà celui-là qui va accueillir, et tu es celui qui va être accueilli.
Pas d’étranger là-dedans.
C’est à dire que le conseil municipal a rappelé le mot d’Ingeboch Bachman : tout un chacun vaut autant que moi. Communauté de destin, tragique, oui. Mais quelle joie de partager un destin. Autant dans l’espace (ici, dans le village) que dans le temps (mes ascendants).
Une horizontalité (la communauté politique au présent) et une verticalité (mes ascendants, mes descendants).

Enfin, une parole m’a beaucoup frappée.
Elle est dans la bouche d’un conseiller municipal.
Tu as peur de quoi, dit-il à quelqu’un ? Que ton quotidien soit dérangé ?
On y vient.
Bien sûr on a peur pour la monade qu’on est. Pour le monde clos qu’on est. Le noyau, comme dit Lévinas.
Le jeune conseiller municipal éclate de rire : ou alors, dit-il on peut adorer que notre quotidien (un peu ennuyeux ? Toujours un peu ennuyeux ?) soit dérangé !
Quelle joie.
Et cette joie, qui est un affect, elle n’est pas morale, cette fois.
Mais elle est comme le chagrin de tout à l’heure, elle fait réagir politiquement, elle est politique.
Au sens très trivial : elle est capable de proposer des modifications des lois écrites de la cité.
Il y a nous, qui accueillons. Il y a l’autre, qui arrive. Qui est peut-être très différent (rites, habitudes alimentaires, danses, chants, couleur de peau, foulard) mais sa différence ne parvient pas à fabriquer, quoi qu’il en soit, une très grande différence. Bien plus de chose sont partageables que le contraire, il faut le dire : les politesses, l’attention, la curiosité, le goût pour les repas partagés, le fait d’avoir des traditions, des douleurs, des soeurs, des frères, des amours, etc).
L’autre arrive et c’est le début de la multiplicité. 1, 2, et 3..
C’est du pluriel.
Un début de communauté politique.

Contre la plénitude frelatée du petit-moi…
La joie, c’est politique.

5

L’affect de la joie, qui s’est manifesté de façons très variées et se manifeste encore, et se manifeste à Baigorri et ailleurs, sur les bords du canal saint Martin à Paris, à Stalingrad, à Pajol, au moment où les bénévoles riverains distribuent le chocolat au lait, le café, le pain aux hommes qui dorment dehors depuis des mois, l’affect de la joie, qu’est ce qui le rend possible ? Qu’est ce qui fait qu’on s’y risque ? S’y livre ?

Je pense à tous les bénévoles qui ont dit : on reçoit plus qu’on ne donne. On est sorti de l’isolement. On ne sait pas ce qu’on va faire, après. Quel vide.

Je crois qu’on ne comprend rien à l’exil si on ne comprend pas quelque chose à ce que la philosophe Simone Weil appelait l’enracinement.
Rien à la déterritorialisation si on ne pense pas au territoire.
On ne peut pas penser l’un sans l’autre.
C’est comme la Bohême et le bord de la mer.

Dans l’Enéide, l’épopée latine écrite par Virgile pour donner une identité culturelle et mythique aux Romains d’Auguste, Enée, le jeune héros, qui vient de loin (d’Asie Mineure) porte son vieux père sur son dos et son fils dans ses bras. Il dessine et conquiert une géographie en portant le temps avec lui. Il porte le temps mais ce n’est pas tout : il porte les Pénates. Son foyer. Il emporte son foyer avec lui. Rescapé, réfugié d’une guerre terrible il emporte son foyer en exil et il va le poser quelque part.
Ce sera dans le Latium, pour les besoins de l’histoire…

A Baigorri, lors de la fête des cultures organisée par les accueillis et les habitants du village, tout le monde, chaque groupe a des traditions à partager. On a quelque chose qui s’est transmis, se transmet encore, d’ascendant à descendant. On peut donc le partager, le transmettre horizontalement maintenant à cette nouvelle famille, communauté politique, donc, qui se constitue, là.

On ne peut pas comprendre le foyer sans la perte.
On ne peut pas dire exil sans penser immédiatement à l’amour pour le foyer.
Je pense à ce beau texte de l’écrivain John Berger, qui vient de mourir en ce début 2017, qui s’intitule L’exil.

En voici un extrait :

Le terme foyer a été repris depuis longtemps par deux genres de moralistes, tous deux proches des sphères du pouvoir. La notion de foyer constitue le noyau central de la moralité domestique, qui protège la propriété de la famille (femmes comprises) ; simultanément, elle s’est étendue à la patrie (homeland), a fourni le premier commandement de la loi patriotique, et aidé à persuader les hommes de mourir dans des guerres qui, souvent, ne servaient que les intérêts de la classe dirigeante minoritaire. Et ces deux notions ont effacé le sens original du terme.

A l’origine, le foyer représente le centre du monde, non pas au sens géographique, mais au sens existentiel. Mircea Eliade montre admirablement dans ses nombreux ouvrages qu’à partir du foyer on peut jeter les bases du monde. Le foyer fut établi, dit-il, « au cœur du réel ». Sans un foyer au coeur du réel, on ne sait pas où se réfugier, on est perdu dans le non-être et dans l’irréalité. Sans un foyer, tout se décompose en fragments.

Le foyer est le centre du monde, car c’est là où la ligne verticale croise l’horizontale. La ligne verticale monte au ciel et descend au pays des morts, sous la terre. La ligne horizontale représente la circulation terrestre, toutes les routes qui mènent à travers la terre à d’autres lieux. Ainsi c’est au foyer que l’on est le plus près des dieux du ciel et des morts sous la terre. Cette proximité permet d’espérer pouvoir les atteindre. Et en même temps, on se trouve au point de départ et de retour (si tout va bien) de tous les voyages terrestres.

Le croisement des deux lignes, le réconfort promis par leur intersection sont des idées qui existaient probablement à l’état embryonnaire dans la pensée et dans les croyances des peuples nomades, mais ils emportaient avec eux la ligne verticale, tout comme les montants de leurs tentes. Pareillement, de nos jours, à la fin de ce siècle de déplacements sans précédent, des vestiges de ces sentiments subsistent dans la pensée et le cœur de millions de gens.

J’y insiste car si on ne saisit pas ce que le foyer a signifié à l’origine, on ne comprendra jamais pleinement le sens de l’émigration. L’émigration n’est pas uniquement le fait de quitter un pays, de traverser l’eau, de vivre parmi des étrangers, c’est aussi défaire le sens du monde – et à l’extrême limite – s’abandonner à l’irréel qui est l’absurde.

Chaque émigrant sait au fond de son âme que le retour est impossible. Même si, physiquement, il est capable de revenir, il ne revient pas vraiment parce que l’émigration l’a profondément changé. Il est également impossible de retourner au vécu historique lorsque chaque village était au cœur du réel. Le seul espoir de refaire un centre est de faire un centre du monde entier. Une seule chose peut transcender le manque de foyer moderne ; la solidarité mondiale. Fraternité est un terme trop facile. Sans tenir compte de Caïn et d’Abel, la fraternité laisse espérer que tous les problèmes seront résolus. En réalité, beaucoup sont insolubles.

D’où l’éternel besoin de solidarité.

La grande demeure

Les premiers symptômes d’une maladie mortelle fournissent au professeur le sujet de brillantes leçons, mais toutes les maladies mortelles présentent le même phénomène ultime, l’arrêt du coeur. Il n’y a pas grand chose à dire là-dessus. La société ne mourra pas autrement.
Vous discuterez encore des pourquoi et des comment.
Et déjà les artères ne battront plus.
(Bernanos)

Vous trouverez ICI notre deuxième chronique musicale.
Vincent Houdin & Marie Cosnay

un peu voyou

Nous commençons une série de chroniques, polychronies, musique et voix, par celle-ci, que nous vous donnons ici à écouter.

Marie Cosnay & Vincent Houdin

*

Nous en avons assez de devenir des jeunes sérieux
ou heureux par la force ou criminels ou névrosés
nous voulons rire être innocents attendre
quelque chose de la vie demander ignorer

nous ne voulons pas d’emblée être si surs
nous ne voulons pas être d’emblée tellement sans rêves
Grève grève camarades ! Pour nos devoirs !

Monsieur l’instituteur cessez de nous traiter comme des idiots
qu’il faut toujours ne pas vexer ne pas blesser
ne pas toucher. Ne nous adulez pas, nous sommes
des hommes, Monsieur l’instituteur.

Pasolini

cependant

D’une part, les armes exocet les sous-marins les outils de (toujours plus définitives) guerres circulaient, d’autre part circulaient aussi les mallettes, les liasses, trésors de guerre, butins – chaudrons à trois pieds, vases ciselés, tuniques brodées, rivières de diamant, filles pour servir. Circulaient, se divisaient en monceaux de richesses, s’éparpillaient, se planquaient. Des hommes de lettres morts prêtaient leurs noms sous lesquels cacher du très mort en monceaux. D’autres noms de fantaisie et de fumée cachaient en sociétés les avoirs faiseurs de rois et de très morts.

Cependant qu’on s’étonnait : la guerre n’était donc pas ce prétexte servant à faire circuler hautes technologies contre mallettes et noms situés sur la carte entre deux palmiers ?

Cependant qu’on s’étonnait : la guerre ?

Cependant, elle avait, la guerre, des tas d’années, elle était tout à fait une dame plissée, une vieille dame pareille au chien des Enfers, avec sur le cou plusieurs têtes, les têtes géantes se ramifiaient en autant de têtes de complexités, de deuils et d’exils – de têtes de petits arrangements aussi, et de gros profits.

Cependant, les meutes féroces devenaient plus féroces, plus avides, maladie que l’avidité et la férocité, les meutes disaient s’adapter, à ce monde cruel il leur fallait, pensaient les meutes, s’adapter, sortir pour le souper les marrons chauds du feu où elles se brûlaient les doigts, aux marrons chauds les meutes se brûlaient les doigts mais les sortaient du feu pourtant, ce faisant sans surprise elles en piquaient pour les marrons chauds sortis du feu, tout à fait addicts maintenant les meutes recommençaient, sortaient du feu et planquaient les prises, entre deux palmiers.

Chaque fois les éléments se mettaient en place.
Sur ce grossier schéma, qu’est-ce que tu vois ?
Ceux du régime à qui la Russie donne des ailes.
Contre le régime, ceux qu’on dit rebelles.
Contre encore, un mouvement enfant de mouvements que les guerres de guerre froide et que les guerres pas froides, Irak 2003, vieilles dames difformes, alimentèrent. Certains de l’EI étaient côté rebelles, avant, c’est vrai. Tu remarqueras que vu d’ici, du dedans, tu te places et ne te nommes pas toujours si clairement.
Les Peshmerga empêchent l’EI d’avancer.
La coalition des européens contre l’EI fait des victimes armées et des victimes civiles.
Attaque l’EI qui attaque le régime.
N’attaque pas le régime.
Ne le soutient pas.
Attaque, collatéralement, ceux qui attaquent l’EI et le régime, qu’on appelle rebelles.
Cependant.
Des types d’Europe et de partout rejoignent l’EI. Cherchant un royaume mille merveilles, cherchant aussi l’aventure, parfois merveilles, aventures et cruauté font bon ménage. Cherchant un bon royaume de revanche.
Des types d’Europe et de partout rejoignent les Kurdes, parfois de ceux qui viennent crâne rasés contre l’islam les Kurdes sont un peu encombrés.
Infiniment plus nombreux, des hommes femmes et enfants se retrouvent coincés, noyés, dans les criques d’une île. Cherchant non pas un royaume à merveilles mais un toit que les bombes ne déchirent pas – ou ne cherchent pas de toit mais un ciel que les bombes ne pas.
Sont renvoyés. 
Ici, trafic avec la coalition d’Europe : être un bord d’Europe enfin, et tenir les flux et reprendre les flux.
Cependant que rage la guerre de force avec les Kurdes, peuple qui, de temps ancien et de tout temps, etc.
Qui tient tête à l’EI, avec quelque chose comme l’idée que ça peut compter dans l’histoire. 

Cependant qu’on entendait : on a toujours été les dindons de la farce.

ceux-ci qui attendent 2017

Ceux-ci qui attendent 2017.
Ceux-là, très différents (télévision, chaque fois qu’un enfant passe devant il change de chaîne, cherchant mieux sans doute, toujours plus fort). Le père (flic) craint 2017. Ils vont l’avoir, on va l’avoir.
Il ne se passera rien disent ceux-ci dans la petite cuisine collective. Il y a trop d’enjeux économiques, financiers, l’Europe ne laissera pas faire.
On va l’avoir, et maintenant, au plein des affaires, quand tu entends tous les administratifs qui ont la phobie administrative, quand tu vois ceux qui font les lois qu’ils disent trop dures à appliquer pour eux-mêmes, on va l’avoir, on va l’avoir. Et qu’est ce qu’on peut leur dire à ceux qui voter ? On va leur dire que derrière tout ça, attention se cache le racisme ? On va leur dire mais tu sais, disent ceux-là, chez qui télé et père flic…
Ceux-ci attendent 2017. D’un côté tu n’auras jamais. De l’autre, après tout…
Ceux-là se sont installés à Sceaux pour le lycée et l’ascension sociale. le public mais très bon, pour les grandes écoles, après. On voulait pas me les prendre. Alors on a fait à la française. Piston.
Ceux-ci payent cher pour des écoles où nourrir les chèvres au coeur des bois mais au coeur de la ville. Mes enfants avant tout. Mes enfants ne sont pas mes porte drapeaux.
Après tout, disent ceux-ci, tu l’aurais là, la révolution. 
La révolution ? C’est le lendemain de la mort de Rémi Fraisse. On sent les désirs de violence mais surtout les désirs de forêts et de bonnes, bonnes écoles pour que nos enfants, pas nos porte drapeaux, ne soient en rien retardés, aient accès au meilleur.
Leur rythme respecté.
En fait vous avez peur ? Pas de la télé. D’autre chose. Des pauvres, non, vous avez un peu peur des pauvres ? Du périph de Paris de vous-mêmes de la révolution que vous appelez de vos voeux en 2017.
Peut-être non, peut-être non, n’avez-vous pas peur.
Hello kitty mais hello kitty ou iphone tu sais.
Oh moi c’est pas parce qu’il y avec ma fille les enfants de, et de.
C’est vrai cet entre-soi, tu as raison, mais comment faire quand tu habites à Jaures, à Montreuil, vraiment tu peux pas. Toi la province. La mixité à l’école publique ? Et puis la mixité moi je la vois autrement : on voit tellement de gens, des comédiens, des écrivains, de tous les pays, de toutes les.
Aussi on évite le périph. La pollution.
Et la société de consommation, superman les hamburgers les après midi télé et hello kitty.
Et la révolution.

se voiler la tête

Velantque caput. Ils volent une capote, propose Hugo. Mais non, ils voilent leur tête, parce qu’ils font des rites sacrés et que c’est comme ça quand on fait des rites sacrés, dit Jules, on se met une petit foulard sur la tête. Décapotable, décapiter, capitale, dit Cyllian. La tête d’une voiture, la tête d’une ville et la tête d’un homme. Et quand on dit je suis kaput, c’est du patois ? Mon grand-père il dit je suis kaput quand il est épuisé.

Quand Xabi raconte, on rit. On les voit, les trois jeunes gens, attendre la police française à Marseille, la police n’est pas là, d’abord la Turquie n’a pas prévenu, ensuite le logiciel d’hyper sécurité était en panne, on les voit, les trois, appeler la police, nous nous tenons à votre disposition et on les voit se rendre à la gendarmerie le lendemain, garde à vue pour délit de proximité et jeux de paintball. A l’aéroport personne pour les arrêter, nos trois Djihadistes dont le groupe Etat Islamique n’a pas voulu, d’ailleurs, soupçon d’être infiltrés, d’ailleurs on en reparle un peu du rôle supposé du beau-frère de l’un, dans les services secrets ?

Xabi raconte la scène rocambolesque et on rit. Penser à Fabius (avec soudain, petite hallucination temporelle) et ses égorgeurs, égorgeurs de Daesh, allons-y, en temps de guerre n’ayons pas peur des mots, ça s’appelle propagande, et c’est dommage, là, on n’arrive plus à rire.

Velantque caput. On se voile la tête. Se bouche les oreilles. Chez Ovide, on jette des cailloux derrière notre dos, dans la vieille terre qui est une ancêtre, une grand-mère. Le passé surgit, lui qui était tout dur et décharné, ossifié, le voilà s’amollir, à prendre chair. Jusqu’à la prochaine fois, jusqu’au prochain déluge, quand les dieux auront besoin de recommencer un peu l’espèce qui laisse à désirer. Egorgeurs, barbares, on aura tout entendu. 2014.

Achever la traduction, ce dimanche, du chant XII de l’Enéide, chez Virgile. Les combats de la fin étaient un peu ennuyeux. Jamais Enée et Turnus n’en finissaient. Puis la mort de Turnus, son épaule, son genou que les traductions disent jarret, jarret à terre, animal blessé, la cuisse a été traversée par un trait gros comme un arbre, un trait d’arbre. On voit l’épaule et le genou et on entend son appel à la pitié. On voit sa main, aussi, qui s’élève. Turnus dit : voici la main des vaincus.

J’en avais assez des combats, cervelle qui jaillit par les oreilles et décapitations à qui mieux mieux. Trash, diraient les enfants. C’est ça l’épopée, cette répétition sanglante et la fin, échevelée, triste à souhait, qui émerveille pourtant. Un gamin s’en va sous les ombres, abandonné. La perte, sous les ombres.

Silence sur la guerre, la France entre en guerre, les Français aussi, lit-on quand on lit par inadvertance, on ne peut pas ne pas s’arrêter un moment sur ces Français que Yahoo nous dit en guerre, parce que la guerre posée ainsi, sur les moteurs de recherche, ça tourne forcément à la guerre au-dedans, ici et maintenant -en fait, des égorgeurs ou des trancheurs de tête, c’est encore, même quand on ne traduit pas Virgile, chez Virgile qu’on a le plus de chance d’en rencontrer, du côté de chez nous. La guerre, donc. La France et les Français en guerre.

Mort parce que français, quelque chose comme ça titrait un journal et ça se répétait un peu partout. Velant caput et nous, bouchons-nous les oreilles. Comment un discours pouvait ainsi s’emballer, comment, malgré le drame, ne pas rire de l’évidente propagande, respect gardé pour celui qui est mort affreusement, d’ailleurs d’une manière inimaginable, que nous n’imaginons pas, comment pouvons-nous croire que nous pouvons voir ou imaginer ?

Entendre qu’une personne s’immole en France par le feu tous les quinze jours ? Une personne tous les quinze jours. La guerre ? Entendre que pour atteindre la riche Europe, l’Eldorado, notre jeune fille toute fortifiée, meurent huit personnes par jour, meurent affreusement, asphyxie, noyade – et parmi les huit, des enfants ? Et ce n’est pas imaginable, malgré les (rares) images ce n’est pas imaginable, comme ne sont pas non plus imaginables les raisons qui poussent à aborder aux côtes de la riche Europe où s’immole, il semble que ce soit ainsi en France, une personne tous les quinze jours ?

La barbarie. L’égorgement. Contre quoi partir, excité un peu, presque passionné, en guerre. Tandis que sombrent sub umbras des ombres, en silence.

De mémoire, Yahoo peut-être encore (quant à nous : tête voilée et oreilles bouchées) annonçait que c’était mondial, cette affaire, tiens donc, ce ne sera pas fini de si tôt, ce ne sera pas la der des der, il y a bien, d’un siècle à l’autre, des différences en matière de pub, ce n’est pas le Mali non plus, ce sera long, une guerre sans fin, dit Yahoo, avec de graves conséquences sur les Français qui, le veuillent-ils ou non, se promènent-ils sur les montagnes du Djurdjura ou non, risquent gros. On dit les égorgeurs. On réfléchit, même : dire Etat islamique ou non, faire de la pub à ce qui n’est pas un Etat, à ce qui n’est pas l’Islam. Parfois on dit quand même Etat islamique, justement, pour montrer qu’il y a danger, qu’il y Etat et qu’il y a Islam. On n’hésite devant rien. Parfois, en une phrase, on résume : «cette multinationale de la délinquance religieuse sera tentée d’ouvrir un front extérieur en Europe ». La palme au Républicain lorrain qui mêle tout : fric, délinquance et religion, contre quoi on est en guerre, donc.

Paris est bien entré en guerre contre un ennemi fanatique mais aussi déterminé et puissant / la France est en guerre, il faut en être conscient, les mots sont durs mais réels / l’appel au meurtre lancé par l’État islamique sonne comme un aveu / nous sommes en guerre, faisons-la ! Jusqu’au bout.

Jusqu’au bout ? Quelle excitation. Les points d’exclamation. L’union, la première personne du pluriel. Que peut le discours ? Celui-ci, excité, excitant, que peut-il ? Gorgias, sophiste né autour de 480 avant Jésus-Christ, défend, rhéteur de talent, Hélène l’indéfendable, à cause de qui eut lieu cette longue guerre, dix ans, à Troie. Par le discours il renverse le jugement porté sur la femme infidèle et explique : « le discours a le pouvoir de mettre fin à la peur, d’écarter la peine, de produire la joie, d’accroître la pitié. (…) Le discours est comme la drogue ; certains discours chagrinent, d’autres charment, certains usent de mauvaises persuasions pour ensorceler l’âme ».

La propagande de guerre n’a rien inventé. L’âme ensorcelée de ma voisine, Républicain lorrain, Yahoo et cie, vous en répondrez.

avis du conseil légal

quitter K, Maria S et Vaggelis G, mardi soir, avoir entendu d’eux, qui en souffrent, ceci, qui m’est aussi insupportable : tout le monde s’en moque. Tout le monde s’en moque ou fait comme s’il s’en moquait. Nous qui avons un peu de temps de pensée, quelque disponibilité, nous ne parvenons pas à tout mettre en œuvre pour empêcher les conséquences dramatiques et inhumaines d’un monde volontairement, programmatiquement, coupé en deux
la Grèce, Grèce porte et trou, fossé des migrants qui n’y échappent plus. Grèce -prison
d’abord, il y a ce qu’on a compris jusque-là le « décret Dendias » : eh bien ce n’est pas un décret. Ce n’est pas une loi, ce n’est pas une circulaire et ce n’est pas un décret. C’est un avis, un avis du conseil légal grec, me dit M, et je l’écris. Conseil d’Etat ? C’est ainsi qu’écrira T, au camp de Corinthe, quand il rédigera la lettre adressée aux députés européens : le Conseil d’Etat grec. Un avis, est-ce la raison pour laquelle on ne peut pas faire un recours devant la Cour de Justice de l’Union Européenne ? Il faut lire l’avis, il est fou : il promet  la rétention indéfinie, à durée indéterminée, aux sans papiers, aux migrants dont la présence en ville, dehors, serait une atteinte à l’ordre public. Un danger social. Ils ne possèdent rien, sont pauvres dit l’avis que j’ai pris jusque là pour un décret, l’avis 44/2014, signé Chrysofoula Augerinou et Dimitris Katopodis, les migrants sans papiers doivent être retenus jusqu’à l’expulsion, surtout s’ils ne collaborent pas à leur expulsion
on y est
les pauvres, à perpétuité retenus quand on n’arrive pas à les renvoyer chez eux
le droit, donc, et K explique : il était, dans sa jeunesse, un conservateur puisqu’il croyait à la force du droit quand les copains voulaient la révolution. Aujourd’hui, à l’âge de 50 ans, ce n’est pas qu’il ne croit plus au droit, pas du tout, mais il ne s’agit plus de droit, de philosophie du droit il ne s’agit plus par le droit de protéger, distinguer – ce sont des arguties et des interprétations et des interprétations d’interprétations par chaque cour dont il s’agit, K est un peu découragé, il n’a pas bougé, lui, l’ancien conservateur qui croyait au droit et que le droit déçoit, il n’a pas bougé mais les révolutionnaires ont bougé, ou les gauchistes, c’est par le droit qu’il pensent faire bouger, lentement, lentement, les choses
et par l’art, dit Spiros, par les représentations, pour quitter les phobies. Les phobies, on en a deux, celle d’Al-Qaïda et celle des maladies, tous ces migrants qui viendraient pour te contaminer
il faut avoir d’autre rêves
il y a pire que le camp de Corinthos : il y a les ghettos du nord de la ville que les mafias louent à des familles entières, 40 personnes dans 12 mètres carrés, pour y aller on a dû mettre des masques sur la bouche, dit V
et le commissariat à l’ouest d’Athènes (se demander si c’est l’Odapone, dont parlait T, 15 jours en cachot)
changer Dublin 2, c’est la première chose à faire, même si (K) les pays du Nord ne renvoient pas beaucoup de monde en Grèce, il faut changer Dublin 2, c’est essentiel, ce sera cette peur de moins, la Grèce comme porte et non comme trou ou fosse d’oubli
un avis du conseil légal grec, ce n’est rien, ce n’est rien et pourtant elle est effective, la détention illimitée des étrangers à expulser. Si on ne peut pas faire un recours auprès de la cours de justice européenne, on peut en faire viser la constitutionnalité devant les cours constitutionnelles
à Contomini la cour a décidé qu’on ne pouvait pas décider sur une mesure mais sur la détention. Au cas par cas, donc
certes la rétention illimitée est contre le droit et les sans-papiers doivent être libérés après 18 mois de camp (18 mois puisqu’ils sont des menaces pour l’ordre public, 12 mois quand ils ne mettent rien en œuvre pour collaborer à leur expulsion, et 6 mois normalement  – directive européenne, chapitre IV, paragraphe 5 : « la rétention est maintenue aussi longtemps que les conditions énoncées au paragraphe 1 sont réunies et qu’il est nécessaire de garantir que l’éloignement puisse être mené à bien. Chaque État membre fixe une durée déterminée de rétention, qui ne peut pas dépasser six mois ») mais la cour de Contomini ne peut juger que de la rétention, pas d’une mesure
et la réponse à la question des avocats grecs sur l’interprétation de l’avis est la suivante : les 18 mois grecs de rétention peuvent être prolongés d’une peine de prison indéterminée de détention (punissant le fait que le migrant enfermé n’a rien fait pour collaborer à son expulsion). La meilleure, c’est que cette détention peut se faire dans le même lieu que le premier temps d’enfermement
on a bien noté la différence : rétention et détention
et on a bien noté que les 18 mois, qui comprenaient déjà prolongation de 6 mois pour non collaboration et prolongation de 6 mois de plus pour menace à l’ordre public, ce temps très long, prévu et encadré n’est plus rien, et on recommence, cette fois sans cadre, cette fois sans terme. On a glissé, ce qui n’était pas un délit, être sans papier, était puni d’un temps de rétention ; le délit, ne pas collaborer à la fin de sa rétention est puni sans fin
tu demandes l’asile, comme T, parfois, pour avoir en tête l’idée d’un terme. Demandeur d’asile, en Grèce, tu es enfermé. Ce qui, dit K, empêche des réfugiés qui y auraient droit, de le demander – la rétention, même limitée, est longue et insupportable
il y a les degrés de l’insupportable
si comme T tu as été arrêté, pour une durée illimitée, sans papier sans demande d’asile, tu préfères devenir alors demandeur d’asile à durée de rétention, longue mais limitée
et encore : à supposer qu’on en soit encore aux 18 mois, le gars fait ses 18 mois de rétention. A Corinthe. Il sort. Dans les heures qui suivent on le rattrape, ça recommence
tu es libéré de Corinthe, le soleil blanc de Corinthe, les 11% Aube dorée de Corinthe, et tu es rattrapé : qu’est ce qu’on fait, là
les juges ne voient pas les retenus, dans le meilleur des cas leurs avocats mais on a trop honte de leur état, maigreur, barbes, saleté, maladies pour les conduire devant le juge
selon les jurisprudence en Grèce tous devraient être libérés, tous (dit K), pas un qui devrait rester en camp
il y a une question qu’évoquent K, Maria, Vaggelis, Effy : l’économie parallèle que crée la politique d’immigration. A Corinthe, au début, les gens râlaient de voir s’installer un centre de rétention sur l’ancien camp militaire. Bientôt, ils y ont trouvé des avantages, c’est finalement beaucoup de boulot : pour les travaux publics, qui réparent et construisent, l’aubaine. Pour les restaurants, comme dit T, Korinthian ou Pietis, c’est l’aubaine. Korinthian et Pietis qui servent des repas qui ne rassasieraient pas des enfants de 3 ans, dit T, sans sel, alors que les fonds européen prévus pour les repas des sans-papiers sont le double du budget prévu en Grèce pour les prisons
M qui travaille comme avocate dans un comité qui étudie le droit d’asile sait que l’Europe verse 2000 euros pour son salaire. Elle en reçoit la moitié
il faut changer les représentations, a dit K. Il y a tout ce qui tourne autour de la maladie, de la phobie des maladies apportées par les pauvres, les migrants. L’ex- ministre de la santé, ministre de l’éducation nationale aujourd’hui, dit Effy, déclarait que les femmes africaines étaient responsables de l’expansion du VIH et autorisait des listes, avec photos, de personnes porteuses du virus
l’école ? Ecoles publiques et collèges, regroupé(e)s. Les parents payent le chauffage. Le gouvernement préfère octroyer à chaque famille une somme afin que les parents envoient leurs enfants dans le privé
après 20 ans de travail, comme indépendante, pour un salaire de 800 euros par mois, je paye 500 pour la sécurité sociale ; sur 765000 personnes en Grèce, plus de 500000 vivent sans sécurité sociale
ceux / celles qui disent : je m’occupe de trois personnes ma mère, ma grande tante, sa sœur
ces policiers que tu vois au coin des rues (main sur la hanche, adossés aux voitures, gardant Alpha Bank ou la place Syntagma ou les alentours d’Exarchia, sirotant cafés frappés, les cagoles, dit M, les play-boy, lunettes de soleil, inactifs et surarmés), ces jeunes policiers gagnent plus qu’un prof : 900 euros par mois
ce jour même où Effy nous parle, à Kolonaki, on apprend que les employeurs qui ont ouvert le feu sur les clandestins bengladais qui ramassaient les fraises à Manolada  n’ont pas été condamnés
les représentations, comme dit K, avocat au conseil grec des réfugiés, il faut les changer rapidement
en 1944 la France libérée faisait tirer ses gendarmes sur les tirailleurs sénégalais, appelés tels, qui osaient réclamer leur solde après 4 ans de guerre, dont 3 en camp de prisonniers dans la France de Vichy. C’était à Thiaroye

des bulles, des noeuds, des nuées

Le récit me pose question, questions, besoin de raconter et fatigue à raconter quand le dialogue que suppose le récit semble empêché, que le monde auquel le récit est attaché ne semble pas touché par lui – ou bien quand on a l’impression qu’il faudrait, le monde, le griffer pour de bon, à coup de récits qu’on ne sait pas mener et à coup de bien d’autres choses.

Du vague à l’âme, en ce qui me concerne, du vague à l’âme en ce qui concerne l’activité d’écrire, alors injustement opposée aux faits, à l’événement, à l’actualité. Au monde non raconté mais commenté, selon les termes du linguiste Harald Weinrich1. Le monde commenté ? Le dialogue dramatique, l’éditorial, le testament, le rapport scientifique, toute forme de discours rituels, les improvisations – y ajoutera-t-on l’information, les informations, ces commentaires radiophoniques ou télévisuels de l’actualité ?

Monde commenté, c’est partout où l’interlocuteur est en jeu, en jeu autant que le locuteur qui organise, lui, la narrativité. Dans le monde raconté, la fiction, le roman, on trouve à se détendre, se relâcher. Le commentaire, au contraire, va de pair avec cette tension qu’on peut dire engagement et risque : ni celui qui parle ni celui qui reçoit ne sont tranquilles. Tout commentaire est un fragment d’action2.

Joannes Etxebarria, bertuslari3 : le bertsu n’est pas de la poésie parce c’est la présence du public qui permet le surgissement de la parole, parce qu’il s’agit ici de communiquer, de le faire d’une manière subtile, belle et efficace. Ajouter que parfois un bertsu atteint la poésie. Quand il dit autre chose que ce qu’il avait pour visée urgente de communiquer. C’est donc en outre et dans un deuxième cas et à condition que. Quand la petite œuvre tient le coup hors de la présence de l’autre. Quand il tient le coup dans la détente, le relâchement. Poésie populaire, ça m’irait, dit Joannes Etxebarria.

Quant à moi, dire comme j’ai mal avec mes textes fermés, je ne sais où, juste là, écran, livres, bibliothèques ou blogs, fermés. Poser autrement la question du récit. Bouleversée à l’idée du danger, au moment de dire, du risque fou de l’abîme, là, aux pieds du diseur-improvisateur.

Un monde ? Qu’il soit commun et hors langage ? Ce n’est pas le cas : toute expérience est médiatisée, diversement, par des systèmes symboliques, par des récits. En tout cas, nous n’avons accès aux drames des hommes que par les histoires racontées. Nos vies, par épisodes, sont des histoires racontées. Ou des histoires pas racontées. Ou des histoires pas encore racontées mais qui pourraient l’être : des histoires potentielles. Paul Ricoeur4explique que le choc du possible n’est pas moindre que le choc du réel. Ces histoires qui vivent là, au-dessus, racontables, toujours racontables, sont aussi fortes que celles qui font événement et sont déjà racontées. Les histoires, toutes les histoires, sont inextricablement mêlées à l’expérience. S’il n’y a pas d’un côté le fond et de l’autre la forme, il n’y a pas non plus ici le récit et là le monde. Circularité ou continuité entre monde et discours : l’un est touché par l’autre. Syntaxe, temps verbaux, modalités, chronologie, sens de l’épisode, visée d’un but, d’une chute, expression d’une crise, ce sont les outils qui servent à commenter et à raconter. C’est de cela que le monde est pétri. Un monde qui ne serait pas dit ? C’est la béance, un trou, du réel nu, un zéro que rien ne viendrait symboliser. Le néant.

Le monde, un immense récit. Que ce récit s’adresse dans un moment de danger, du moins de risque et de tension, à un public lui-même en tension. Ou que ce récit vise la détente, la remémoration des histoires passées ou des histoires possibles.

La radio. Le bruit que fait le monde. Un sentiment partagé je crois, d’ahurissement ou d’hallucination, que ces jours-ci on appelle, entre nous, sentiment de déréalisation. On ne sait pas bien définir mais impression d’un monde coupé, d’un monde coupé de ce qui le fonde : le récit.

Le jour du dernier tour des élections européennes : Marine Le Pen apparaît aux téléspectateurs devant des affiches déjà prêtes sur lesquelles le Front national est nommé premier parti de France. Les résultats étaient sus ; les sondages valaient résultats. De là à dire que l’opinion avait été si bien préparée et fabriquée que l’acte de voter était déjà joué.

L’ombre d’autre chose : la preuve d’un récit à l’envers. Voilà bien ce qu’est une histoire, c’est quelque chose qu’on peut raconter à l’envers, c’est ce dont on connaît la fin et qu’on peut à tout moment re-raconter. On connaissait la fin ou le résultat des élections européennes en France avant le résultat du 25 mai. On pouvait dire la fin avant le début.

Premier glissement : on est dans le monde commenté, avec semblant de moments de tension et semblant d’interlocuteurs, avec mise en scène du danger, avec engagement dans la situation d’énonciation et engagement du récepteur ; pourtant on connaissait la fin. La tension est soudain relativisée. On disait la fin avant le début ? Non qu’on la connaisse mais qu’on, un on très sombre, très flou, très indéterminé, la souhaite ?

Ce n’était pas une histoire commentée mais ce n’était pas non plus une histoire racontée ; c’était de la pub. L’affaire importante du vivre ensemble était traitée comme de la pub, c’est à dire au moyen d’un autre discours, un qui anticipe sur le désir et le besoin. Dès le début on nous vendait la fin, à force d’annonces, de bruits et rumeurs, de sondages d’opinion. La situation avant l’événement est la même qu’après l’événement : le monde est intouché, inchangé, il n’y a pas d’événement. Le monde peut paraître bousculé mais ne l’est pas : il est tel qu’on l’a dit au début, qu’on l’a proféré.

Certes le Front national faisait un gros chiffre (mais dans cette histoire même les chiffres étaient trompeurs, l’abstention choisie et l’abstention subie par les travailleurs étrangers résidents en France venaient un peu changer la donne). Certes le FN serait représenté au parlement européen. Certes il s’était passé quelque chose ; pourtant ce quelque chose n’avait pas eu lieu ce jour-là : la preuve, les affiches étaient déjà imprimées le jour du résultat. L’événement, le moment de la crise, ça faisait longtemps qu’il traînait, rampait. Il ne s’était rien passé qui ne se fût déjà passé. De là à dire qu’il ne s’était rien passé. L’acte (de voter) n’avait rien changé à l’affaire.

De là à dire qu’il ne s’était rien passé.

On avait une de ces gênes, un de ces malaises.

De comprendre qu’il n’y avait aucun événement et que pourtant on posait dessus les mots de l’événement majeur, de la crise telle qu’après elle le monde dût changer et les personnages n’être plus jamais les mêmes : on entendait choc, séisme, bouleversement.On l’entendait de la bouche même de ceux qui avaient préparé, qui avaient dit, au début, la fin. On entendait, rien ne changeait.

Il y avait alors le monde du langage. Il était parti là-bas, bien loin.

Et ici, nous engloutissant, risquant de le faire en tout cas, le monde-monde.

Le monde séparé des mots.

« On nous a volé les mots. »

On ne voyait plus le monde ; on en devinait le trou irreprésentable.

On se sentait déréalisés, on le disait entre nous. Ce bruit que faisait la répétition et les contradictions du discours organisé en sophismes pervers. En réalité, nous comprenions que loin d’être déréalisés, nous étions au contraire poussés au réel, jetés dans le vide que fait le réel, c’est à dire dans l’absence, l’horreur de l’absence des mots qui signifient. Nous étions dé-symbolisés – mais c’est d’une telle évidence de vivre dans un monde que le discours habille et permet qu’il nous semblait que nous tombions dans le non sens, que nous perdions notre réalité, nous nous disions déréalisés.

Retour à la contradiction, posée par le linguiste Harald Weinrich, entre monde commenté et monde raconté. On l’a vu, la rumeur de notre actualité ne renvoie ni au commentaire ni au récit. Il s’agirait d’histoires possibles, vendues bien cher (merci Bygmalion), dont la structure narrative copie les histoires passées, la fin vendue avant l’événement. Bon, on a un vrai problème de récit. On ne sait pas du tout ce que c’est que ce récit qui annule l’événement. Qui le remplace.

Problème de récit -dans le temps de la composition narrative. Il n’y a tellement pas d’expériences en dehors de ce qui se bâtit ici, en écrivant. A partir d’images et de ces idées qu’on tord, bien qu’indicibles, dans les mots. Pas d’expérience sauf quand on noue l’abrupt à l’abrupt- mes souvenirs sont contradictoires, en pagaïe, et cette sorte d’émotion à joindre l’inconciliable. Que la chronologie soit bousculée, tu parles, ce n’est pas le signe sûr qu’un récit foute en l’air le récit en annulant l’événement. Tu ne sais pas la fin ? Tu ne sais pas la fin ? Tu ne sais même pas le début, idées et images et cette forme d’absence à soi, maladie, à partir de quoi tu montes ton petit bâtiment.

Ce n’est pas l’inversion des temps qui fait du discours médiatique, puisqu’il faut dire ainsi, un discours qui dé-symbolise le monde. L’inversion, c’est dire aujourd’hui ta mort de demain. C’est imaginer. C’est subir par métaphore. Ici, où ça parle bruyamment, ici, on on produit les affiches affirmant le Front National avant que les électeurs en décident, ici, où un ancien président UMP poursuivi par plus d’affaires que toute la Vème république réunie se propose nouveau chef de l’UMP, ici, où l’après est dit avant, ici, où il n’y a pas d’événement, ici, où on l’affirme pourtant, et d’autant plus fort qu’il n’y en a pas, ça n’inverse pas : ça écrase.

Un vrai problème de récit, donc. Greimas, linguiste et sémioticien, lie la théorie de la communication au problème de la véridiction. Dire vrai et croire vrai sont les deux éléments du contrat liant entre eux les parlants. Chaque message donné / reçu se présente ainsi : il paraît ou ne paraît pas vrai. Il est ou il n’est pas. C’est un jeu de vérité que le jeu ou l’exercice de la communication. Ce qui s’énonce dépend, du point de vue de la vérité, tant de celui qui parle que de celui qui écoute et croit, ou non.

Voilà qui donne aux auditeurs concernés que nous sommes une responsabilité énorme. Pas question de se laisser dé-symboliser ( monde sans mots parce que les mots ont filé, dénués de sens, loin de nous, mensonges donnés comme vérités, comme des histoires archisues et finies, racontées, passées).

Dans Les Nuées, pièce comique qu’Aristophane écrit au Vème siècle avant Jésus-Christ, un paysan, pour échapper à ses dettes, veut « apprendre le discours sophistique qui dit à la fois une chose et son contraire, qui démontre que les mots dette, jour du terme n’ont pas de sens »5. Le débiteur n’est lié par rien. Il n’est pas relié. Plus de monde. Les mots ont quitté le monde et le débiteur l’a quitté aussi. Des mots, des mots. Organisés et cohérents et en quoi on croit comme des fous. Ce qui se passe pour le paysan du Vème siècle avant Jésus-Christ est à l’opposé de ce qui se passe pour moi, qui écoute les informations. Les conséquences sont les mêmes pour nous deux.

Chez Aristophane, le discours crée les conditions d’un monde tout autre et tout faux. Un monde de pure fiction, inventé, dont il ne faut jamais sortir à moins de se prendre un grand coup de réalité dans la figure. Quant à moi, je crains de perdre la possibilité du récit, de l’invention du monde mais je risque aussi un gros coup de réalité : ce fascisme en quoi je ne crois plus, à force, il en profitera bien.

Ce n’est pas rien si c’est le besoin économique (échapper aux dettes) qui pousse le paysan d’Aristophane à apprendre l’art de dire blanc ce qui est noir, bon marché ce qui est cher, rendu le dû et passé le futur. Dans le film de Scorsese Le loup de Wall Street, le héros, trader de talent, commence avec quelques illusions : s’il s’enrichit, les autres s’enrichiront aussi. Le personnage qui l’initie à la vie dans les nuées lui explique tout de suite : on se fiche que les autres s’enrichissent, le tout est qu’il faut que ça tourne, tourne tout le temps, en haut, il ne faut pas que quelqu’un vienne un jour te réclamer son paquet d’argent. Il ne faut pas que les mots et le monde coïncident. En haut, dans les nuées, c’est ce qu’on appelle une bulle. On la connaît économique – elle est permise et doublée par une autre bulle, celle du discours qui a décidé, ici et là, de quitter le monde. De faire fiction, une fiction qui empêche toutes les fictions. Une qui tue le récit.

Alors il faut refaire les nœuds, rapiécer, nouer sans fatigue l’abrupt à l’abrupt.

1 Harald Weinrich, Le temps.

2Paul Ricoeur, Temps et récit, tome II, p 127.

3 Bertsulari : improvisateur en langue basque.

4Paul Ricoeur, Temps et récit, tome I, page 150.

5Pierre Judet de la Combe, le jour où Solon abolit la dette des Athéniens. Libération, 31 mai 2010.