se voiler la tête

Velantque caput. Ils volent une capote, propose Hugo. Mais non, ils voilent leur tête, parce qu’ils font des rites sacrés et que c’est comme ça quand on fait des rites sacrés, dit Jules, on se met une petit foulard sur la tête. Décapotable, décapiter, capitale, dit Cyllian. La tête d’une voiture, la tête d’une ville et la tête d’un homme. Et quand on dit je suis kaput, c’est du patois ? Mon grand-père il dit je suis kaput quand il est épuisé.

Quand Xabi raconte, on rit. On les voit, les trois jeunes gens, attendre la police française à Marseille, la police n’est pas là, d’abord la Turquie n’a pas prévenu, ensuite le logiciel d’hyper sécurité était en panne, on les voit, les trois, appeler la police, nous nous tenons à votre disposition et on les voit se rendre à la gendarmerie le lendemain, garde à vue pour délit de proximité et jeux de paintball. A l’aéroport personne pour les arrêter, nos trois Djihadistes dont le groupe Etat Islamique n’a pas voulu, d’ailleurs, soupçon d’être infiltrés, d’ailleurs on en reparle un peu du rôle supposé du beau-frère de l’un, dans les services secrets ?

Xabi raconte la scène rocambolesque et on rit. Penser à Fabius (avec soudain, petite hallucination temporelle) et ses égorgeurs, égorgeurs de Daesh, allons-y, en temps de guerre n’ayons pas peur des mots, ça s’appelle propagande, et c’est dommage, là, on n’arrive plus à rire.

Velantque caput. On se voile la tête. Se bouche les oreilles. Chez Ovide, on jette des cailloux derrière notre dos, dans la vieille terre qui est une ancêtre, une grand-mère. Le passé surgit, lui qui était tout dur et décharné, ossifié, le voilà s’amollir, à prendre chair. Jusqu’à la prochaine fois, jusqu’au prochain déluge, quand les dieux auront besoin de recommencer un peu l’espèce qui laisse à désirer. Egorgeurs, barbares, on aura tout entendu. 2014.

Achever la traduction, ce dimanche, du chant XII de l’Enéide, chez Virgile. Les combats de la fin étaient un peu ennuyeux. Jamais Enée et Turnus n’en finissaient. Puis la mort de Turnus, son épaule, son genou que les traductions disent jarret, jarret à terre, animal blessé, la cuisse a été traversée par un trait gros comme un arbre, un trait d’arbre. On voit l’épaule et le genou et on entend son appel à la pitié. On voit sa main, aussi, qui s’élève. Turnus dit : voici la main des vaincus.

J’en avais assez des combats, cervelle qui jaillit par les oreilles et décapitations à qui mieux mieux. Trash, diraient les enfants. C’est ça l’épopée, cette répétition sanglante et la fin, échevelée, triste à souhait, qui émerveille pourtant. Un gamin s’en va sous les ombres, abandonné. La perte, sous les ombres.

Silence sur la guerre, la France entre en guerre, les Français aussi, lit-on quand on lit par inadvertance, on ne peut pas ne pas s’arrêter un moment sur ces Français que Yahoo nous dit en guerre, parce que la guerre posée ainsi, sur les moteurs de recherche, ça tourne forcément à la guerre au-dedans, ici et maintenant -en fait, des égorgeurs ou des trancheurs de tête, c’est encore, même quand on ne traduit pas Virgile, chez Virgile qu’on a le plus de chance d’en rencontrer, du côté de chez nous. La guerre, donc. La France et les Français en guerre.

Mort parce que français, quelque chose comme ça titrait un journal et ça se répétait un peu partout. Velant caput et nous, bouchons-nous les oreilles. Comment un discours pouvait ainsi s’emballer, comment, malgré le drame, ne pas rire de l’évidente propagande, respect gardé pour celui qui est mort affreusement, d’ailleurs d’une manière inimaginable, que nous n’imaginons pas, comment pouvons-nous croire que nous pouvons voir ou imaginer ?

Entendre qu’une personne s’immole en France par le feu tous les quinze jours ? Une personne tous les quinze jours. La guerre ? Entendre que pour atteindre la riche Europe, l’Eldorado, notre jeune fille toute fortifiée, meurent huit personnes par jour, meurent affreusement, asphyxie, noyade – et parmi les huit, des enfants ? Et ce n’est pas imaginable, malgré les (rares) images ce n’est pas imaginable, comme ne sont pas non plus imaginables les raisons qui poussent à aborder aux côtes de la riche Europe où s’immole, il semble que ce soit ainsi en France, une personne tous les quinze jours ?

La barbarie. L’égorgement. Contre quoi partir, excité un peu, presque passionné, en guerre. Tandis que sombrent sub umbras des ombres, en silence.

De mémoire, Yahoo peut-être encore (quant à nous : tête voilée et oreilles bouchées) annonçait que c’était mondial, cette affaire, tiens donc, ce ne sera pas fini de si tôt, ce ne sera pas la der des der, il y a bien, d’un siècle à l’autre, des différences en matière de pub, ce n’est pas le Mali non plus, ce sera long, une guerre sans fin, dit Yahoo, avec de graves conséquences sur les Français qui, le veuillent-ils ou non, se promènent-ils sur les montagnes du Djurdjura ou non, risquent gros. On dit les égorgeurs. On réfléchit, même : dire Etat islamique ou non, faire de la pub à ce qui n’est pas un Etat, à ce qui n’est pas l’Islam. Parfois on dit quand même Etat islamique, justement, pour montrer qu’il y a danger, qu’il y Etat et qu’il y a Islam. On n’hésite devant rien. Parfois, en une phrase, on résume : «cette multinationale de la délinquance religieuse sera tentée d’ouvrir un front extérieur en Europe ». La palme au Républicain lorrain qui mêle tout : fric, délinquance et religion, contre quoi on est en guerre, donc.

Paris est bien entré en guerre contre un ennemi fanatique mais aussi déterminé et puissant / la France est en guerre, il faut en être conscient, les mots sont durs mais réels / l’appel au meurtre lancé par l’État islamique sonne comme un aveu / nous sommes en guerre, faisons-la ! Jusqu’au bout.

Jusqu’au bout ? Quelle excitation. Les points d’exclamation. L’union, la première personne du pluriel. Que peut le discours ? Celui-ci, excité, excitant, que peut-il ? Gorgias, sophiste né autour de 480 avant Jésus-Christ, défend, rhéteur de talent, Hélène l’indéfendable, à cause de qui eut lieu cette longue guerre, dix ans, à Troie. Par le discours il renverse le jugement porté sur la femme infidèle et explique : « le discours a le pouvoir de mettre fin à la peur, d’écarter la peine, de produire la joie, d’accroître la pitié. (…) Le discours est comme la drogue ; certains discours chagrinent, d’autres charment, certains usent de mauvaises persuasions pour ensorceler l’âme ».

La propagande de guerre n’a rien inventé. L’âme ensorcelée de ma voisine, Républicain lorrain, Yahoo et cie, vous en répondrez.

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