lettre à I., magnifique éditrice papier

Je veux te dire un mot à propos de tout ce qui circule en ce moment et que tu as partagé avec moi, le comité de défense  des métiers du livre, l’appel des 451, celui de la librairie Tropique.

C’est peu de dire que je suis dubitative, je ne suis pas d’accord.

On ne pose pas bien la question.

Il y a évidemment une question. Je ne vais pas la poser exhaustivement mais ici lancer rapidement quelques pistes…

Selon moi, la grande question, avant toutes autres, avant même celle de défendre les libraires (j’en adore certains) c’est pour qui ils bossent et pour quoi (au nom de quoi) les défendre.

Ce qui me peine plus que la disparition des libraires au profit de l’achat via internet c’est… que ce sont toujours les mêmes qui ont accès aux choses que l’on juge, toi et moi, les meilleures

Ni toi ni moi n’avons vraiment besoin des conseils avisés d’un libraire,

On aime trouver en librairie ce à quoi on ne s’attend pas, c’est vrai, et c’est du bonheur, ça arrive, c’est du bonheur en plus, comme ça arrive de discuter avec quelqu’un ou de lire un livre et dans la discussion ou le livre trouver un livre dont on avait eu l’idée mais seulement l’idée, ou bien il est complètement neuf, ce livre-là, et on va y voir de plus près après en avoir reçu l’idée

On le sait, ni toi ni moi n’avons besoin des libraires comme prescripteurs, sauf pour ces rencontres-là, de hasard, belles comme des rencontres de hasard  (mais qu’on a ailleurs, justement, toi ou moi) : d’autres instances sont pour nous « prescriptrices »

Personne ici dans mon quartier (ZUP de petite ville) ne met un pied dans la librairie de la ville (il faut passer le pont et personne n’oserait, de toute façon, non pas passer le pont, mais entrer là-dedans)

Donc, pour qui le libraire est-il prescripteur ?

Pour quelques personnes, oui : pour la femme du toubib, pour choisir entre le Goncourt et le Médicis, pour un cadeau…

J’exagère, hein ! La librairie est très importante pour ce groupe social qui n’hésite pas à rentrer dans la librairie et ne sait pas bien comment s’y diriger. Oui. Je connais des adolescents dont les parents donnent (et aiment donner) des conseils de lecture – et qui préfèrent les recevoir des libraires.  Oui, c’est important. Quand j’étais enfant & adolescente, un libraire m’a offert des bouquins. Je les ai toujours. C’était Sender, Vittorini….

En fait : oui, le libraire a un public, celui entre vous/ moi et mes voisins /amis de quartier qui savent à peine que les librairies existent – et ce n’est ni à cause d’Amazon ni à cause des « livres immatériels »….

Que les libraires ne s’en sortent pas c’est un fait, un triste fait, et c’est, on le dirait bien, la disparition d’un métier, peu à peu.

Mais je ne crois pas qu’on retiendra quelque chose de ce métier en se braquant contre la « dématérialisation » du livre ou en croyant que derrière le numérique il n’y a pas de l’humain.

Il y a de l’humain dans le livre numérique parce qu’il y a des textes et de très beaux textes. Infiniment humains.

Parce qu’il y a du travail.

Du lien, de la fabrication, du lien social, contrairement à ce qu’imagine le comité pour la défense des métiers du livre, dans une grande ignorance.

Je suis engagée dans l’aventure avec le collectif  publie.net / (& publie papier depuis peu – impression à la demande) comme je suis engagée auprès de Cheyne. Toi (et ton beau travail), François Bon & toute l’équipe de publie.net et Cheyne, vous êtes de ceux qui me donnez de l’enthousiasme parce que vous défendez des œuvres et des moyens humains, terriblement humains (travail collectif, respect, beaucoup de paroles, de relectures mutuelles, de temps et de critiques) de proposer ces oeuvres le plus justement possible et de les faire connaître.

Parmi ceux que j’ai cités : tu travailles papier, Cheyne hyper traditionnel (linotypie), publie.net numérique (e-pub) !

Je ne crois pas qu’on gagne à opposer moyens humains et papier contre numérique et déshumanisation

J’en connais des humains (avec ou sans papiers) affreusement déceptifs et pour qui je n’aurais pas envie de me battre une seconde.

La frontière n’est pas là.

Elle est ailleurs, par exemple à l’endroit de la pensée ou  non pensée de ce qu’on fait (voir ceux qui sont emportés, malgré la qualité de leur catalogue, par « un toujours + » dévastateur, voir cette surproduction d’objets de papier aussitôt pilonnés qu’imprimés, avec tout le ridicule qui va avec, frais de stockage que l’on sait, de distribution…

Il y a quelque chose qui n’est pas juste là-dedans. Cheyne l’a compris depuis longtemps (30ans), il y répond à sa façon. Publie.net le comprend aussi, il innove.

La frontière se trouve aussi à l’endroit  de l’engagement / désengagement. QUI les livres vont-ils atteindre ? Si on ne se pose pas la question, c’est juste une grande erreur (politique).

J’achète beaucoup de livres (trop pour mon budget, et jecontinuerai) et j’achète aussi des e.pub de chez publie.net que je lis sur une petite machine un peu rose – et j’adore ça aussi… Mon plaisir de lecture est intact…. il est grand…

On se trompe de combat, vraiment

Les beaux objets qu’on fabrique et qui portent des textes forts existeront toujours (ce que tu fais, ce que font Cheyne, Attila, Passage du Nord-Ouest, Vagabonde, plein  d’autres !)

Les objets qui portent les textes numériques et qui ont des fonctions différentes selon les gens (moi ils m’accompagnent en voyage et dans mon lit et dans mon jardin,  ils me proposent l’aventure publie.net, ils me donnent accès à des textes contemporains novateurs) continueront à exister…

La question ce n’est pas : sur quel support je lis ?

Ce soir, je vais prendre mon vieux Budé Tome I de l’Enéide et Shakespeare que j’ai en Pléiade.

Puis je finirai Contact, de Cécile Portier, sur ma liseuse.

Puis le petit texte de Claude Ponti, collection Ouvrez, publie.net.

Parce que j’ai envie de Portier de Shakespeare de Virgile et de Ponti, et que ce sont les contenus qui me guident.

La question, c’est comment a-t-on accès aux textes, comment se guide-t-on dans l’océan ou du livre papier ou du livre numérique ?

« On » : mes gamins, mes élèves, mes collègues, mes voisins…

On peut être aussi peu et mal renseigné par quelque « humain » que ce soit (libraire, prof) que par Amazon.

Tu le sais.

Et encore je parle d’Amazon car on a du mal à pardonner leur déloyauté (frais de port non payants) mais il y a sur internet de merveilleux sites d’exploration littéraire et qui informent : lekti où je t’ai découverte, toi et ton catalogue, publie.net où la création française est enthousiasmante, remue.net avec d’excellentes critiques, coaltar, D-fictions, je peux en citer des quantités, et je ne dis rien, ici, des blogs d’auteurs, qui sont d’une richesse qui rend la vie prodigieuse de découvertes et de lectures.

Comment les livres peuvent-ils atteindre des lecteurs partout, je veux dire dans les «cercles » les plus différents ?

Si je regarde à la petite échelle de mon quartier, ce sont les médiathèques qui y arrivent bien – le mieux, avec des clubs de lecteurs… Et l’éducation populaire…

Les libraires ? Sans doute va-t-il falloir que le métier se réinvente. C’est dur, et c’est la raison pour laquelle ici on organise en librairie des ateliers d’écriture. 6 personnes payent et 3 ne payent pas, ou payent très peu, afin de rendre l’aventure possible à ceux qui la souhaitent. Le libraire prend une marge. Il vend ou espère vendre quelques livres.

Autre chose : la critique littéraire. Et si les libraires prenaient le relais ? Des soirées autour de quelques ouvrages ou thématiques qu’ils présenteraint, eux, à leurs clients, après y avoir un peu réfléchi ?

Mais je pense à ce que m’a dit il y a une quinzaine d’années, une libraire indépendante (on ne parlait alors pas du tout d’Internet, elle et moi, encore moins de livres « dématérialisés », comme dit le comité de défense des métiers du livre) : je m’installais dans une petite ville de province et je regrettais de ne pas trouver en librairie ce que j’y cherchais, de petits éditeurs diffusés par eux-mêmes, des revues de poésie (en province la revue de poésie n’existait pas ! ) ;je lui proposais une liste d’éditeurs, de livres ou de revues qu’elle ne connaissait pas et avec qui elle pouvait peut-être prendre contact pour une collaboration. Elle m’a répondu : « oui, mais comment je vais savoir si c’est bon ? »

Elle était noyée, c’était un océan pensait-elle – et ce sont les même mots qu’on entend de la part de ceux qui aujourd’hui pensent que l’océan Internet les noie, ils ne savent qu’y trouver, trop c’est trop, et comment dire ce qui est bon et ce qui ne l’est pas ?

Eh bien non, ce n’est pas trop. Ce n’est jamais trop. Parce qu’écrire le monde c’est le rendre un peu vivable. Parce qu’il n’y a pas de raison que si moi j’écris toi tu n’écrives pas (et à quel point j’aime pour cette raison les ateliers d’écriture avec des adultes) et parce qu’après tout pour savoir « si c’est bon », lis.

Lis, lis, dévore, et soit ça te tombe des mains (tu fermes les yeux) soit tu poursuis et il y a une chance que ce soit bon. Après est-ce que ça dessine une œuvre ? Tu le sauras après coup, pas de précipitation.

En fait : une histoire de confiance en soi.

Aux gamins c’est bien aussi de dire ça : vous savez lire. N’ayez pas peur.

 



 

 

 

Juliette Yacine Mathilde Jacques Guillaume

Yacine est lecteur pour fœtus, au Centre.

Cette année — il énumère pour Mathilde — il leur a déjà lu

L’Idiot de Dostoïevski

À l’Est d’Eden de Steinbeck

 Regain de Giono

Et là, il est en train de leur lire Une phrase sur ma mère de Prigent.

Il tend le livre à Mathilde. Elle passe sa main dessus, l’ouvre, elle veut    bien lui prêter main forte.

Yacine Mathilde Guillaume Jacques. Quatre personnages. Le métier que fait Mathilde l’amoureuse de Yacine, c’est du vélo. Et puis aussi quelque chose au Centre, une sorte de petit boulot. Non loin il y a la mer elle y est sentinelle Mathilde, ramasseuse de cadavres clandestins. Les humains font monter le niveau de la mer. Il y a longtemps Mathilde a aimé Guillaume, fils de Jacques. Jacques est gérant d’un centre de beauté – il est  lisse débordé père de sourde et ignorante malveillance. Guillaume ne va pas très bien, essaie de faire sortir le long des couloirs intérieurs de son corps de sacrées images, une petite Mathilde, elle serait sur son vélo, déboucherait là, droite au bout de lui tout droit aussi.

L’action est à Sète et on est dans un roman qui tourne, tourne, il a pour titre Poreuse. C’est Juliette Mézenc qui l’écrit, elle habite à Sète comme Mathilde. Et on le trouve sur publie.net.

Poreuse la lecture : sur une page un mot (un geste) envoie d’un clic de souris vers une autre page, un autre geste. D’images en rêves et en récits on monte : on pourrait être au cinéma, et c’est une histoire d’aujourd’hui. Un fils dépressif caché allongé, un père qu’on n’a aucun mal à imaginer hurlant vers le volcan, sorti tout droit de bourgeoisie et de chez Pasolini, un mec bien, Yacine, qui fait la lecture aux fœtus, une fille qui pédale, se blesse, vient et revient sur la plage où débarquent des migrants comme il en débarque tout l’été sur les rives de notre Méditerranée, et ça fait fuir les touristes – mais ça doit pas gêner assez, les corps défaits, puisque on continue de monter des murs, celui d’Erdine fera 12 kilomètres de long.

Il faut l’entendre la langue de Juliette, elle a pris en elle, au-dedans, porteuse et poreuse, le courage des migrations, la douleur des exils, la précision de survivre.

On était cinquante personnes, on est rentrés dans un pirogue, on avait un GPS, qui nous montrait le chemin. Depuis le deuxième jour, le GPS s’est tombé dans l’eau, ça ne marchait plus, on ne sait plus là où on est. Le pirogue, ça bougeait trop, y avait beaucoup de vagues, sur les pirogues et y avait quelqu’un là-dedans, il ne pouvait plus se lever, il avait trop faim, il avait trop froid, il était malade aussi. Même si on le levait, il se tombait. Il est mort. On l’a emmené, au port de Ténérife. Les gens de Ténérife, y nous a vus dans l’eau, avec un hélicoptère. Depuis qu’il nous a vus, on a levé notre main à lui. Après, l’équipe de sauvetage est partie, il nous cherchait avec un bateau, à ce moment-là (rire) j’étais très content, parce que je, j’ai (rire) je croyais que j’étais mort. Quand je suis arrivé à Ténérife beaucoup de prières, pour Dieu, parce que, on croyait tous qu’on était morts.

Physiquement, j’étais mal parce que, mes muscles des genoux, ça me faisait très mal. Et aussi j’avais arrêté de manger, ça faisait trois jours. J’avais trop de faim. Ils ne voulaient pas que je vienne, ils avaient très peur, mais, je les ai forcés, ils m’ont laissé partir, mon père, il est cultivateur. Ma mère, elle est ménagère. Et, la pluie, ça ne pleut pas beaucoup là-bas. J’étais un peu fort en étude, mais, j’avais peur après pour mon avenir, parce que je voyais mes grands frères à la maison, ils avaient les diplômes, ils n’avaient rien.

 

 

 

 

 

fragment du discours amoureux, Enée et Didon

Le pieux Enée dans la nuit a tourné et tourné sa pensée

Et dès que la lumière maternelle s’est ouverte il s’est décidé à sortir,

A explorer les lieux nouveaux – sur quelles rives, poussé par le vent, il a abordé,

Qui possède ces terres, qu’il voit en friches, hommes ou bêtes,

Il veut le savoir et raconter des choses exactes à ses compagnons.

Sa flotte dans un creux des bois, sous un rocher vide,

Fermée tout autour par des arbres et des ombres effrayantes,

Il la cache. Il va, accompagné du seul Achate

Et fait jouer dans sa main deux bâtons au large fer.

Sa mère au milieu de la forêt se tient face à lui,

Elle a le visage d’une jeune fille et le style et les armes d’une jeune fille

De Sparte ou d’une Harpalyce de Thrace qui fatigue

Les chevaux et devance à la course l’Eurus qui vole.

Elle a suspendu à son épaule, comme d’habitude, l’arc facile,

Chasseresse elle a laissé sa chevelure se répandre aux vents.

Nue jusqu’au genou, elle a relevé d’un nœud les plis fuyants de sa robe.

D’abord, « hé, dit-elle, jeunes gens, montrez-vous, est-ce que

Vous avez vu par hasard errant par ici une de mes sœurs,

Ceinte du carquois et de la peau tachetée du lynx,

Pressant d’un cri la course d’un sanglier qui bave ? »

Voilà pour Vénus ; le fils de Vénus répond :

« Je n’ai vu ni entendu aucune de tes sœurs,

Oh, qui me rappelles-tu, jeune fille, car tu n’as pas le visage

D’une mortelle et ta voix ne sonne pas humaine ; une déesse, c’est sûr,

La sœur de Phaebus ? Du sang des nymphes ?

Qui que tu sois, sois-nous heureuse, allège notre peine :

Sous quel ciel, sur quels rivages de la terre

Apprends-nous où nous sommes tombés. Ignorants des hommes et des lieux

Nous errons, menés par le vent et les vastes flots.

Pour toi devant tes autels une multitude de victimes tomberont, frappées de notre main. »

Alors Vénus : « je ne suis vraiment pas digne d’un tel honneur,

L’habitude, chez les jeunes filles tyriennes, est de porter le carquois

Et de lier à la cheville le haut cothurne.

Tu vois ici les royaumes puniques, les Tyriens, la ville d’Agénor,

Ce sont les frontières de la Libye intraitable à la guerre.

Didon a quitté sa ville de Tyr et dirige l’empire,

Elle a fui son frère. Longue est l’injustice, longues

Les péripéties. Je vais dire les sommets de l’histoire.

Didon avait un époux, Sychée, le plus riche en or

Des Phéniciens. La pauvre le chérissait d’un grand amour.

Son père la lui avait donnée pure, il les avait joints en premières

Noces. Mais son frère possédait le royaume de Tyr,

Pygmalion, le plus abominable criminel, loin devant tous.

Entre les deux est venue la fureur. Le frère, impie,

Devant l’autel et aveugle par amour de l’or,

En cachette frappa du fer l’imprudent Sychée sans se soucier des amours

D’une sœur. Il cacha la chose longuement et le cruel

Mentit beaucoup et trompa d’un espoir vain l’amante malade.

Mais l’image de celui qui n’a pas été enterré vient dans son sommeil,

Porte le visage blanc de son époux d’une façon incroyable ;

L’autel cruel et la poitrine traversée du fer,

L’image les met à nu, retrace le crime de la maison,

Conseille à Didon de hâter sa fuite, de quitter sa patrie

Et pour l’aider sur la route lui révèle sous la terre de vieux

Trésors, un poids inconnu d’or et d’argent.

Bouleversée, Didon prépare sa fuite et ses alliés.

Se joignent à elle ceux qui ont une haine cruelle du tyran

Ou une peur violente. Ils prennent des navires, prêts

Par hasard, les chargent d’or. Elles sont menées,

Les richesses de l’avare Pygmalion, en mer ; c’est une femme qui a fait ça.

Ils descendent aux lieux où tu vois maintenant d’immenses

Remparts et la citadelle de la nouvelle Carthage,

Ils achètent le sol, ils l’appellent Byrsa[1], à cause du sens du mot,

Et tant qu’ils peuvent, entourent la terre de la peau d’un taureau.

Mais vous ? Qui êtes-vous ? De quels rivages venez-vous ?

Où vous mène le voyage ? » Demande-t-elle et Enée,

Soupirant, tirant la voix du fond de sa poitrine :

« Oh déesse, si je devais prendre du début et poursuivre,

Si tu écoutais le récit de nos malheurs,

Le soir enterrerait le jour dans l’Olympe clos avant que j’ai fini.

Nous sommes de la vieille Troie, peut-être à vos oreilles

Le nom de Troie est-il venu. Trainés de mer en mer,

La tempête nous a poussés sur les rives de Libye.

Je suis le pieux Enée qui a arraché nos Pénates à la flotte

Ennemie, je les porte avec moi, je suis connu plus haut qu’au ciel.

Je cherche l’Italie ma patrie et ma race issue du grand Jupiter.

Avec vingt navires j’ai pris la mer de Phrygie,

Ma mère la déesse m’a montré le chemin, j’ai suivi les destins,

Sept bateaux à peine me restent, déchiquetés par les flots et l’Eurus.

Et moi, sans nom, sans bien, j’erre dans les déserts de Libye

Chassé d’Europe et chassé d’Asie. » La plainte,

Vénus ne le supporte plus : elle l’interrompt en pleine douleur :

Qui que tu sois, les dieux célestes t’aiment, je crois, et tu cueilles

Des souffles bien vivants, puisque tu es arrivé ici, à Tyr.

Continue et va jusqu’à la porte de la reine.

Je te le dis, tes compagnons sont revenus, ta flotte est rentrée,

Menée en sécurité par les Aquilons changeants.

– Si mes parents ne m’ont pas enseigné en vain les prédictions.

Regarde, des cygnes, deux fois six, joyeux, en ligne,

Que l’oiseau de Jupiter glissant dans les plages de l’éther

A dispersés dans le ciel ouvert ; maintenant ils ont pris terre, en rang, dirait-on,

Ou bien ils regardent où ils prendront terre :

Ils sont de retour, ils jouent de leurs ailes stridentes,

En troupe ils ont fait le tour du ciel, ont poussé leurs chants :

C’est la même chose pour tes bateaux et tes petits marins :

Ou ils sont au port ou à pleine voile ils y entrent.

Continue et où te mène le chemin, dirige ton pas. »

Elle dit. Elle se détourne ; elle brille à sa nuque de rose,

Sa chevelure d’ambroisie souffle une odeur divine,

Tout en haut. Sa robe coule à ses pieds, jusqu’en bas.

La vraie déesse paraît, à sa démarche. Lui quand il reconnaît

Sa mère il la suit qui s’en va, avec cette voix :

« Pourquoi si souvent, avec ton fils, cruelle toi aussi, tu joues

De fausses images ? Pourquoi je ne peux de ma main toucher ta main

Et entendre et répondre de vraies paroles ? »

Il proteste ainsi et presse l’allure vers les remparts.

Vénus encercle d’un air obscur les marcheurs,

La déesse les couvre d’un manteau de vapeur

Pour que personne ne les voit ni ne les touche

Ni ne les retarde ni ne leur demande la cause de leur venue.

Elle, par les airs, s’en va à Paphos et revoit, joyeuse,

Son séjour où un temple et cent autels brûlent pour elle

D’encens de Saba, où embaument les fleurs juste tressées.

Eux ils prennent le chemin, le petit sentier qu’elle a indiqué.

Et déjà montent la colline, la grande, qui surplombe

La ville et regarde d’en haut les citadelles qui font face.

Enée admire le centre, autrefois des huttes,

Admire les portes et le vacarme et les pavés des rues.

Les Tyriens ardents se pressent : certains montent les murs,

Bâtissent la citadelle, font rouler de leurs mains les pierres,

D’autres choisissent le lieu d’une maison et l’entourent d’un fossé,

On élit les juges, les magistrats, le sénat intouchable.

Ici on creuse le port ; ici sur des bases profondes

On installe le théâtre. On taille d’énormes colonnes

Dans la roche, haut décor d’une scène future.

 

Il y avait au milieu de la ville un bois, délicieux d’ombre,

Où les Carthaginois, ballotés par les flots et les tourbillons,

Ont tout de suite déterré un signe, que la reine Junon

Leur avait indiqué : une tête de cheval sauvage. Ainsi ils seraient

Une famille heureuse à la guerre, de vie facile pendant des siècles.

Ici l’immense Didon de Sidon fonde pour Junon

Un temple riche de cadeaux et de puissance divine :

En haut des escaliers, des entrées de bronze, des poutres

Que le bronze fixent et des gonds crissant aux portes de cuivre.

Pour la première fois, en ce bois, quelque chose de neuf, de bon, consola

La terreur d’Enée, ici pour la première fois il espéra le salut,

Et après un grand abattement crut en un avenir meilleur.

Sous l’immense temple, comme il regarde tous les détails,

Attendant la reine, comme il admire la fortune de la ville,

Les mains des artisans, leur peine et leur ouvrage,

Il voit, en ordre, les batailles d’Ilion,

Les guerres révélées au monde entier par la rumeur,

Il voit les Atrides et Priam et Achille, sauvage pour tous,

Il s’assied et pleure : « Quel lieu, dit-il, Achate,

Quelle région en quelles terres n’est-elle pas pleine de notre peine ?

Voici Priam ! Et il y a ici les récompenses de sa gloire.

Il y a les larmes pour nos malheurs, les choses des hommes touchent les cœurs.

Laisse ta peur, Enée : la rumeur te portera le salut. »

Il dit et nourrit son âme de vaine peinture,

Gémissant beaucoup, mouille son visage comme d’un large fleuve.

Il voyait que, combattant autour de Pergame,

Par-là fuyaient les Grecs harcelés par la jeunesse troyenne,

Par-là les Phrygiens, qu’Achille casqué poursuivait de son char,

Non loin de là sont les tentes aux voiles de neige de Rhésos.

Il sanglote : elles ont été trahies dans le premier sommeil,

Le fils de Tydée, sanguinaire, les a dévastées, en grand carnage,

Puis a détourné dans son camp les chevaux ardents de Rhésos

Avant qu’ils ne goûtent aux pâturages de Troie et ne boivent au Xanthe.

Ailleurs, Troïlus, armes perdues, s’échappe,

Pauvre enfant, il n’est pas l’égal d’Achille qu’il affronte,

Porté par ses chevaux, cloué au char vide, tête la première,

Il tient encore les rênes, sa tête et ses cheveux traînent

Sur la terre et la pointe de sa lance écrit dans la poussière.

Cependant les femmes allaient au temple de l’injuste Pallas,

Cheveux défaits, elles portaient le péplos,

Suppliantes, tristes, se frappaient la poitrine de leurs mains :

Mais la déesse, les yeux fixés au sol, se détournait.

Trois fois autour des murs d’Ilion Achille a traîné Hector

Puis, le corps sans vie, il le vend pour de l’or.

Alors Enée pousse un immense gémissement du fond de sa poitrine :

La dépouille, le char, le corps même de son ami

Et Priam qui tend ses mains sans armes, il les voit.

Il se reconnaît dans la mêlée avec les princes achéens,

Il reconnaît les troupes d’Orient et les armes du noir Memnon.

Avec son bouclier en croissant elle conduit les lignes d’Amazones,

Penthésilée la furieuse, elle s’échauffe au milieu des soldates,

Elle a noué le baudrier d’or sous son sein découvert,

La guerrière, une vierge, et elle ose courir avec les hommes.

Tout ce qu’il y a à admirer, Enée le Dardanien le regarde

Et comme il est immobile, attaché à l’image, figé en ce lieu,

La reine, de beauté merveilleuse, Didon, vers le temple

Avance, suivie d’une foule compacte de jeunes garçons.

Comme sur les rives de l’Eurotas ou sur les monts du Cynthe

Diane entraîne ses chœurs, et mille Oréades, ses suivantes,

Venues d’ici, de là, la retrouvent, et elle porte

Le carquois à l’épaule et avance et dépasse toutes les déesses

Et la joie tente le cœur silencieux de Latone :

Voilà Didon. Voilà comme joyeuse elle se tenait

Au milieu de tous, pressant l’ouvrage et son règne futur.

Aux portes de la déesse, sous la voûte du temple, au-dehors,

Entourée d’hommes armés, elle prit appui sur le trône élevé, et s’assit.

Aux hommes elle donnait le droit et les lois, le travail et l’ouvrage

Elle les partageait en parts égales ou les tirait au sort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Byrsa : cuir, en grec.

revenir à vivre

comme si on avait perdu un mot dans les sous-sols, impossible de traverser, le hall retient toute une généalogie, les uns piétinent les autres dans un espace qui ne s’élargit pas sous la pression des corps ; prenant appui sur les genoux et les fesses on cherche l’air en surface cogne au plafond et de corps en corps on est allé jusqu’à ma mort Elle est venue la mort je ne dis pas ça à cause d’un printemps mais après un trop plein de printemps, mon âge ma saison toute une époque, je n’avais qu’une solution, transformons ces corps entassés dans le hall que je dis en lettres que je dis, en histoires et récits Evaporons-nous en récits dirais-je Passons par le trou de la serrure mais personne n’y arrivait

 d’autant plus que le désir de liberté lui-même mourait que je ne savais plus nommer ; restaient les listes de poètes les prénoms  d’accompagnantes les filles sœurs Elise et l’autre celle qui fuit et Noémie Pantxika Marie et Juliette et jusque-là je tenais m’agrippais cherchant l’idée pour survivre, il y avait ce hall rempli de souffles qui m’étouffaient et il semblait, plus que tout autre chose, dégueulasse, mon élan de survivre mais je m’agrippais à la dégueulasserie c’est-à-dire que malgré la mort qui me fonçait dessus je tenais par la bride les prénoms des accompagnantes et les idées qu’elles donnaient et ça pouvait pas être si moche puisqu’elles étaient belles, adamatae (dans un sursaut de mémoire), avaient la grâce ou bien si pourtant c’était dégueulasse j’avais dans l’idée (d’un tout autre coté) une mort parfaite parfaitement déboitée, c’était déjà ça, la perfection. Tout ce qu’on n’imagine pas couler comme humeurs sur un sol de briquettes rouges coulait et collait, parfait. On le voit je résistais grâce aux listes aux prénoms et aux filles (et à l’idée venue ici-même et dans le pire des moments de relire Vie et destin.) Je luttais c’est bien ça ; pas un fichu poète pour m’aider à récupérer le tout, le porter une fois de plus, le tout, à l’hôpital avec des mots du genre : tu vas voir comment ça se passe comment ça passe comment c’est doux et triste mais triste alors d’une façon attachante, de revenir à vivre

Juliette et Violaine à l'ombre des arbres loin des cochons

L’association au pied de la lettre, Brigitte Bouchu et Jean-Paul Michallet, nous invitaient ce week-end à l’ombre des arbres. Il était question d’ateliers d’écriture, d’enfants à la langue brisée, du chemin des mots et de celui des dessins, de démocratie, de repas partagé, de jazz. Je dormais chez Violaine et Marco. Tout de suite ils ont été mes copains.

Violaine sous les arbres a lu pour tous un bout du Pèse-nerf, et ça tombait très bien, c’était une claque à Millet, à tous les autres cochons.

Toute l’écriture est de la cochonnerie.

Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée sont des cochons.

Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.

Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue…

–          Sont des cochons.

 Merci Violaine.

Je t’ai pas raconté mon amie Delphine, première année d’enseignement, enseignante sans formation comme c’est maintenant, plaisir de préparer lecture de Karl Valentin et Maupassant pour les petits, à qui sa tutrice sans formation dit : oui mais quel est ton objectif ? Du point de vue du bilan des compétences, quel est ton objectif ?

Qu’est-ce que tu vas cocher d’un certain côté de la tête ?

Comme à eu près Yersin dans le beau livre de Patrick Deville, Peste et Choléra, on voudrait juste dire Ne nous  emmerdez pas.

Faire les petites choses qu’on fait, un petit tour, un atelier laverie comme tu disais, Violaine, en fidèle du geste, un petit tour, et on repart. Qu’on ne nous emmerde pas, ok ?

Et puis il y avait Juliette, à Parignargues. Juliette je la connaissais pour ses Sujets sensibles. Tout sauf  de la cochonnerie. Tout le contraire de points de repère fichés dans l’esprit. Quand j’ai lu (complètement affolée de plaisir) Poreuse, avec ces ponts de textes en images et ces textes qui disent l’image quand les images le texte, j’étais tout sauf maître de quoi que ce soit, j’étais avec Mathilde et j’étais bouleversée, j’étais avec son premier amoureux Guillaume, avec le nouvel amoureux et sa collection de fœtus à qui il faut lire l’écriture anti cochonnerie  j’étais avec les migrants qui débarquent dans leur langue toute mélangée j’étais avec  les grands corps noirs avec le corps mort que Mathilde veut enterrer cacher dorloter mais avant mangeons, mangeons au restaurant, en amoureux, en fidèle du geste, Mathilde, en fidèle du geste. J’avais lu un film ou vu un livre j’étais super heureuse.

Poreuse, comme Sujets sensibles, c’est pas publié chez Gallimard. C’est pas pour les cochons. C’est un grand texte, il transforme ma rentrée. Et si jamais, des fois, là, on essaie de m’emmerder…  je le relirai…

Merci, Juliette