Que s'est il passé ?

Le matricule des anges n°45
Le premier livre de Marie Cosnay, née en 1965, est un long poème dans lequel une question lancinante, secrète, va être posée. Une voix, prometteuse, s’ouvre sur l’histoire d’un amour disparu, peut-on penser, lors d’un accident de la route. Le visage de cet homme ne reste là que dans le souvenir éclaté de moments, de gestes, jusqu’à même s’inscrire dans des sensations presque abstraites. On pense parfois, tant les temps
narratifs sont croisés et cadrés telles des photographies, à La Jetée du cinéaste Chris Marker, ou encore, à cause de la lenteur sourde des questions (filiales, paternelles, celles des rapports entre homme/femme) au Retour passeur du poète Jean Daive. La gravité du livre est contrebalancée par une économie de langue manifeste, laquelle a l’efficace de nous confronter au retour d’une vérité simple, celle d’une mémoire de l’autre impossible à effacer : « Forcenée je veux tirer l’eau le visage/ qui dort./ Je pense que c’est notre mesure de passer/ la mesure, s’efforcer, s’appliquer avec/ du courage à fonder ce qui était/ premièrement debout (…) ».
Lucie Clair

Le polygraphe
C’est une histoire d’amour et de mort. Ce n’est pas une histoire. Trop de mots manquent. C’est un secret. (…) Texte enfin tout entier du côté de la poésie, si c’est « entre les lignes » que cela se passe, comme le voulait Pierre Reverdy, entre vivre et écrire, voir et concevoir. Si la poésie est plus acte que dépôt d’écriture, un moment de l’existence en route vers son sens. Cela qui échappe toujours, cela que la narratrice de Marie Cosnay s’applique à saisir, cela qui définit sa posture : « si je faisais un film, je voudrais que l’image s’emporte à la recherche de ce qu’elle ne montrera jamais » ou encore « je pense que c’est notre mesure de passer / la mesure, s’efforcer, s’appliquer avec / du courage à fonder ce qui était /premièrement debout ». (…) Oui, il y a de l’excès dans ce texte (…). Marie Cosnay prend le risque de l’illisible, celui de heurter le sens commun, le bon sens, celui qui aime à lier, à s’emprisonner et à s’endormir au filet de quelques fictions toujours plus ou moins bien ficelées. Ce risque d’illisibilité est aussi celui de la poésie si, selon les mots de Pierre Reverdy, elle « est dans ce qui n’est pas ». Beau risque !
Alain Freixe