un peu de douceur pour les géants

    Voir la traduction du passage, vers 570-680 du livre III de  l’Enéide.

*

 Il y a la mer et il y a la montagne. La montagne est très haute, elle mugit. C’est l’Etna. Au vers 570 on entre, sans précaution, dans une opposition spatiale, une tension entre très bas et très haut –entre très horizontal et très  vertical, du ciel aux sous–sols.

 Le port à l’écart des vents immobile et immense,

Lui. Mais Etna tonne dans d’horribles écroulements.

 Le long vers 570 finit par un rejet au vers 571. Une longue phrase nominale, descriptive, hors du temps et du récit, hors d’intrigue. Tranquillité (les deux adjectifs, coordonnés, pour l’équilibre), horizontalité de la bouche ouverte du port. Le rejet est le pronom personnel, ipse, insistant : le port lui-même. Portus et encore portus. Toujours lui, de droite à gauche. Un port, c’est ouvert. D’ailleurs celui-ci accueille Enée et ses camarades. Dans la phrase le port est clos ; tout large (et ouvert) qu’il doive être, celui-ci fait retour protecteur sur les arrivants et sur lui-même.

Le port est un moment de repos après les catastrophes de la nuit sur la mer en furie qui levait jusqu’au ciel le bateau d’Enée puis sans transition l’enfonçait aux Enfers. Tollimur in caelum / ad manes imos desedimus, nous sommes portés au ciel / nous descendons aux mânes profondes, racontait Enée aux vers 561 et 562. Le repos et l’horizontalité des lignes, c’est juste un instant. Avant, montée et descente sur les vagues de la mer. Après, Etna mugit, monte et descend, on va voir.

La clôture était provisoire, en effet. Le 2ème mot du vers 571, sed, annonce du nouveau. Mais Etna tonne et tout s’écroule. Ce qu’on voit ce sont des morceaux de choses impalpables, des matières brûlantes intouchables. Matières considérées du point de vue de leur mouvement, fumées & tourbillons. Ne sont pas attrapables. On commence par les étoiles et le ciel (qui reçoivent les morceaux en question) et on finit dans les bas-fonds (fundo imo) bouillonnants. Verticalement, de haut en bas et le contraire, ça ne cesse de remuer. En 6 vers.

 Parfois il éclate au ciel un nuage noir

Fumant d’un tournoiement de poix et de cendres incandescentes.

Il porte des bulles de flammes et lèche les étoiles.

Parfois les rocs et les viscères arrachés des montagnes,

Il les érige, vomissant, et les pierres liquéfiées sous les airs

D’un gémissement les amasse ; il bouillonne dans les bas-fonds.

 

Etna est tout à fait un personnage. Il vomit. Il bouillonne. Il gémit. Il dresse. Il est un personnage actif. Les verbes sont  de mouvement : attolit / lambit / erigit / eructans / glomerat. Etna lèche, vomit, gémit – Il a une bouche. Une bouche ouverte non à l’horizon, comme celle du port, mais vers le ciel.

On ne se trompe pas : Etna a un corps, une langue et sait gémir. Sous lui, dit la rumeur (fama), il y a un corps d’homme. C’est ce corps d’homme qui anime le volcan. C’est une fiction, le corps d’Encélade foudroyé, c’est une fiction rappelée par Enée à Didon, Enée narrateur intra-diégétique à Didon destinataire amoureuse. Et si Encélade est le mythe (dit Enée ou dit Virgile que dit Enée), le reste (les aventures d’Enée, avec changements de perspective, passages d’horizontalité à verticalité, de mer à montagne via port immobile), ce nouvel agencement du récit, c’est pour de bon. C’est par-dessus les anciens récits, par-dessus les mythes grecs. Par-dessus Encélade. Qu’y a-t-il donc, par-dessus Encélade ? Il y a Enée, qui débarque sur une rive vieille de 7 siècles. Enée, vaincu parmi les vaincus de Troie.

Chaque fois que l’homme vivant sous l’Etna bouge son corps, la Sicile tremble. Un corps un homme une montagne et un pays bougent en même temps. Fils de Gaia, ce n’est pas pour rien, Encélade est un pays. Un homme est un pays. Sous le minéral, la roche, la montagne bouillonnante, sous le pays, il y a de l’homme souffrant.

 Chaque fois qu’il bouge son flanc fatigué, tremble toute

La Sicile dans un murmure et le ciel est tissé de fumée.

 Le jour vient. L’aurore et sa première étoile dispersent la nuit mouillée. Alors vient quelqu’un. Après la mer, le passage par le port (reposant et provisoire), le tonnerre et la souffrance d’Etna auxquels Enée et ses compagnons ont assisté impuissants, vient quelqu’un. Petite chose, forme indistincte, qui a bien du mal à sortir des bois et à se faire reconnaître.

D’abord, de cette chose, tout est féminin. La maigreur. L’adjectif confecta, épuisée, qui ne s’accorde à rien, d’abord. Plus loin, le substantif : forma. Une forme épuisée. On garde la maigreur. Forme épuisée de maigreur. Et, épithète, nova. Nouvelle forme. Nouvelle & jamais vue. Extraordinaire, étrange, qu’on ne peut pas identifier. Ignoti, inconnu. C’est de pire en pire mais il y a un retournement : on est passé au masculin. Ignoti viri. Une forme nouvelle épuisée de maigreur d’homme ignoré. On aura mis du temps avant d’apercevoir l’homme sorti des bois. Et encore, on peine à le reconnaître tel.

Il restera marqué au sceau de l’indistinction. Quand la forme commence à être définie, elle l’est abstraitement : une saleté effroyable. Puis barba immissa, une barbe très longue. Une saleté et un morceau poilu. L’odeur et l’apparence vagabonde – et toujours pas de traits humains. Puis des haillons cousus d’épine. Progressivement paraît l’image. On pense à Robinson sur une île, qui pue, on pense à Philoctète, qui pue aussi sur l’île de Lemnos, où l’oublia… Ulysse.  Philoctète et Robinson cousent eux-mêmes, avec les moyens du bord, leurs vieilles guenilles. Le personnage hirsute de notre histoire fait de même. Il s’approche. On le voit : un Grec, dit Virgile – dit Enée.

Enée et le Grec viennent de Troie. Ils se sont affrontés, les leurs se sont affrontés, à présent ils se rencontrent sur l’île aux Cyclopes où, les lecteurs (contemporains ou non) de Virgile le savent, Ulysse s’est illustré.

Indistinct, de genre confus, à peine humain : voici un des célèbres vainqueurs de la guerre de Troie. Le voici, le vainqueur, 700 ans après qu’Homère a raconté les peines et les ruses des vainqueurs. A quoi ressemble un héros épique ? Le temps des géants & des héros est révolu, on est rentré dans le documentaire[1], en quelque sorte, et voilà face à face Enée le vaincu et la vraie figure du Grec, l’oublié. Vainqueurs et vaincus face à face, peureux et sales. Le vainqueur est dans l’état le plus pitoyable mais il possède la capacité du récit. Il va raconter cette histoire fameuse de Cyclope. Grossissant le trait de la monstruosité de ce dernier (pus, repas sanglants, morceaux d’hommes déchiquetés), il fait comme toujours quand les vainqueurs racontent : à quel point leurs ennemis  étaient des bêtes, à quel point ils eurent du mérite.

Les vainqueurs grecs ont quitté Troie et des îles les ont plus ou moins bien accueillis. Sous la Sicile un géant était enterré. D’autres géants s’apprêtaient à dévorer les guerriers marins. Le plus rusé des vainqueurs, qui se faisait appeler Personne (ça tombe bien : on va pouvoir confondre), s’occupa de l’un de ces géants effroyables à l’œil unique. Notre vainqueur abandonné sur l’île, saleté repoussante, barbe longue, raconte comment ils ont, les camarades et lui, il n’y a pas si longtemps, creusé dans l’œil unique du Cyclope. On sait bien qui est dans l’Odyssée célébré pour cette ruse. Entre l’oublié à la barbe immense et l’oublieux Ulysse (qui déjà abandonna Philoctète sur une île), l’acte bien connu, l’aveuglement du Cyclope, est partagé. Terebramus lumen, nous éteignîmes sa lumière, le pronom ne renvoie pas à des personnages identifiées, il dit le collectif. Entre l’oublié et l’oublieux il y a une petite, légère, superposition : un vainqueur puant aux formes indistinctes, un Grec, Personne, un indistinct, Ulysse lui-même, en tout cas l’idée qu’on s’en fait, 700 ans plus tard.  Saleté & puanteur, pour notre Grec célèbre – qui commit la ruse célèbre.

 On a fondu et d’un pieu aiguisé on a creusé son œil

Immense caché sous son front plissé.

 Alors que les Grecs prenaient la mer pour rentrer chez eux, une poignée de vaincus s’échappait de la ville en flamme. Enée parmi eux. Et l’errance (les peines et les ruses) des vaincus de cette guerre légendaire, la voilà racontée à son tour, 700 ans après Homère. Racontée par les vaincus ? Non. Par de nouveaux vainqueurs  – les vainqueurs historiques. Parmi eux, celui qui écrit, féminin peut-être, féminisé en tout cas, un qui donne vie au récit, nova forma, nouvelle forme de vainqueur, étrange forme de vainqueur comme était étrange (nouvelle) cette forme grecque rencontrée sur l’île. C’est une forme romaine celle-là. Romaine et écrivaine. Virgile.

C’est Virgile qui raconte l’histoire. Les nouveaux vainqueurs, les vainqueurs historiques, n’ont pas de fama précédente ; en tout cas, semble dire Virgile, ils n’ont pas de récits de taille, de haute taille, de récits gigantesques. Les géants & les récits géants viennent d’en bas : Encélade sous sa montagne.

Que reste-t-il des vainqueurs de Troie ? Ce géant enfoui sous l’Etna. Ce Grec terrorisé qui en appelle à la mort de main d’homme plutôt que de survivre sur l’île des grands monstres. Il reste : la fama, Encélade, le souvenir d’Ulysse l’oublieux, la sale tête et les pauvres paroles du Grec.

Tout se passe sur cette île comme si le temps des géants immobiles (Encélade, sous son volcan, dotant d’un peu d’humanité la montagne féroce) avait été remplacé, en quelques vers, par le temps des hommes petits en errance : un grec barbu joue à Robinson, des vaincus exilés tentent d’aller fonder une ville, quelque part par là.

Le géant caché sous la montagne, au temps des légendes, souffrait. Il avait une bouche, gémissait et faisait gémir un pays. Maintenant, après que le suppliant, vainqueur de nouvelle forme, sale et bestial, barbu, grec, a parlé, en haut, en haut de la montagne dans l’axe vertical d’Encélade, on voit paraître Le Cyclope.

 A peine il a dit et en haut de la montagne, nous le voyons,

Lui, au milieu de son troupeau, la grande masse, il bouge,

Il est tout en hauteur. Il y a ces espaces entre lesquels le texte ne cesse d’osciller. Le bateau d’Enée montait et descendait – du ciel aux gouffres d’Enfer. Etna se remuait des bas-fonds jusqu’aux étoiles, et maintenant on le comprend, une fois de plus les deux espaces sont marqués, qui abritent l’un un géant enterré et l’autre, tout en haut, un autre géant. Celui-ci est au milieu de ses bêtes. Il descend vers nous, sur la plage. Vers nous, vainqueur robinson & vaincu en exil et conquête. Il est affreux, le géant. Il titube. Il a mal. Il est infiniment humain, avec sa canne et son œil crevé.

 Chose horrible, monstre, difforme, immense, à qui on a arraché la lumière.

 Il se raccroche à ses bêtes, elles sont la consolation de son mal, lui qui mangeait des morceaux d’hommes après les avoir fracassés contre la paroi de sa grotte caresse ses brebis, doucement vient laver ce qui coule de son œil. Il grince des dents et gémit. II gémit comme gémissait Encélade, sous la montagne. Il titube, coule, gémit. Puis il est dans l’eau, comme nous sommes dans l’eau, mais entre lui et nous il y a un espace infranchissable. Il a beau dépasser les flots éternellement (il est au milieu de l’eau et son corps rompt l’horizontalité des flots abruptement comme lorsque les flots clapotaient à ses pieds, il est la verticalité même), il ne peut nous rejoindre. Il appartient à un autre temps. Il est dressé et il crie.

 Déjà au milieu  et les flots ne touchent pas encore ses hauts flancs.

 Peut-être Encélade qui gémit, Polyphème qui gémit, bouche pour l’un et œil pour l’autre, Sicile l’un et terre effrayée d’Italie l’autre, sont-ils, malgré leur monstruosité, le tissu de notre humanité blessée (aux pôles opposés, en bas, en haut) : vaincus vainqueurs, effrayants effrayés, souffrants cruels. Toutes les mers commencent à trembler sous le cri de Polyphème. On s’en souvient, un géant sous la terre, au début, faisait mouvoir la Sicile. C’est reparti, avec la géographie. Un géant à qui appartient le lainage des brebis, la douceur des flots, le haut des montagnes et dont la race s’apparente, c’est Virgile qui le dit, à celle de beaux chênes dressés, pousse une clameur. Les monstres Polyphème et Encélade gémissent, ils coulent, brûlent, lavent leur pus. Ils sont trahis, sacrifiés. Ils ont perdu. Mais ils gagnent pourtant. Voilà, ils sont Sicile, Italie, toute la terre, ils sont montagne et mer et forêt. Une géographie.

 On les voit, dressés, œil vain et de travers,

Frères d’Etna qui portent au ciel leur tête haute,

Horrible rassemblement : comme, tête élevée,

Les chênes aériens, les cyprès porteurs de fruits

Se tiennent droit, haute forêt de Jupiter ou bois sacré de Diane.

 Au milieu sont les débats humains avec leurs erreurs, un homme part à la guerre parce que son père n’a pas de fortune, un autre y va récupérer la femme de son frère, les héros sont oublieux, de vrais salauds, les hommes ont une peur terrible de ce qu’ils ne connaissent pas, de toutes les formes nouvelles. Cependant des géants demeurent, souffrants, dressés, criants. Les hommes s’écartent, filent sur le fil horizontal de la mer de Sicile, finalement se sauvent, et c’est Virgile qui le dit, c’est heureux, et bien mérité.

 

 


[1] Godard, Notre Musique.

zone d'attente, Valls & la rétention

fin septembre 2012

Valls : 16 heures de garde à vue non pénales afin que la préfecture puisse procéder à la mise en rétention (puis à l’expulsion) des étrangers – jugés sans délit passible d’une peine de prison par la Cour de justice européenne, donc ne pouvant subir une GAV.

Valls : 16 heures de rétention administrative avant les 45 jours, c’est à dire rien, autre chose, une exception, une loi d’exception pour les étrangers.

Valls : le droit de vote des étrangers pas si important que ça, une petite chose, hein, que de participer à sa vie de quartier de ville de région. Si le projet de loi n’est pas prévu maintenant, en 2013, étant donné qu’il faut modifier la constitution, j’ai compris que ce ne pourrait plus être le cas qu’en 2020. La honte.

Valls : le « vivre ensemble » compliqué, dit-il, avec les Rroms compliqué. Cependant qu’à Marseille les citoyens expulsent eux mêmes une trentaine de personnes, et brûlent leurs affaires. En toute impunité.

Cet été, on ne savait pas encore, on attendait. Oh sans trop d’espoir. Sarah, salariée de la Cimade au Centre de rétention d’Hendaye, évoquait son parcours.

juillet 2012

C’est la baie de Txingudi, à côté d’Hendaye, le café Le Chantier, on sera mieux là qu’au Centre, on va respirer, de petits voiliers sont arrêtés dans le ciel arrêté lui aussi, pas un souffle, c’est rare, pas un nuage, il y a quelques jours un gamin est tombé au péage de Biriatou du camion au châssis duquel il se tenait accroché, tombé, il est passé entre les roues, une chance.

Sarah avait 25 ans quand elle est arrivée au Centre de Rétention Administrative d’Hendaye comme juriste salariée de la Cimade[i][1]. C’était son premier emploi et c’était il y a 5 ans. Le centre de rétention administrative ouvrait, rouvrait, après travaux coûteux et remise aux normes. Il pouvait accueillir, comme on dit, 30 personnes. Aujourd’hui il y a au centre 5 personnes enfermées.

Y être ou ne pas y être, c’est une question qu’on ne posera pas tant on l’a posée. Tout ce qui va avec : la caution d’un système, etc. On y est, point. On permet aux étrangers de faire valoir leurs droits. On y est. Le fait est que souvent on y reste. On y reste jusqu’à ce qu’un accident nous en éloigne un moment, un arrêt de travail. Après on ne peut pas revenir. Le jour où tu as quitté la rétention, tu peux pas y retourner. Tout est tellement anormal. C’est tellement anti-naturel, dit Sarah. Nous buvons un Perrier.

Le plus insupportable c’est de voir des hommes qui ont traversé des terres des pays le monde les mers arriver dans ton bureau et dire : comment je fais pour recharger mon téléphone portable ? La rétention infantilise. Tu es fatigué après les traversées, les galères, l’exil, t’as vu mourir des proches sur le chemin, t’as laissé ta mère, t’as entre 16 et 20 ans, tu te retrouves en rétention et tu te laisses aller. L’horreur du Centre c’est qu’il peut sembler fonctionner comme un cocon, un cocon familial, protecteur. Ça je ne le supporte pas, ne le supporterai jamais, pour personne je ne le supporte, pour moi je ne le supporte pas, je ne le supporte pas du tout pour moi, je ne suis la mère de personne, surtout pas de grands garçons comme ça. Jouer au ping-pong, faire que le temps passe plus agréablement, oui, ça je peux, voir des hommes devenir des bébés devant moi, non.

Y être ou ne pas y être. Depuis la loi du 16 juin 2011, c’est vrai que c’est à désespérer. On se dit à quoi bon. Ce sentiment d’inutilité. Tu es là pour que les retenus aient accès à leurs droits et de fait ils n’y ont pas accès parce que ce n’est pas possible qu’ils y aient accès. C’est juste pas possible. Oui vous avez des droits. Un avocat ? Dans 5 jours, devant le juge des libertés et de la détention. L’asile ? 5 jours pour le faire. En 5 jours il faut faire un récit et le récit ça va avec le temps, le temps de la confiance. Il faut faire traduire le récit. Se procurer tous les papiers. Les faire traduire. Un recours au Tribunal administratif ? Que pouvez-vous faire valoir de plus ?

Alors oui c’est vrai, on est des faire-valoir. L’infirmière, un faire-valoir. Elle saisit le médecin de l’Agence Régionale de Santé. On le prouve : cet étranger malade ne peut pas bénéficier de soins adaptés dans son pays. Et alors ? C’est la préfecture qui a le dernier mot. Elle expulse quand même. Alors ? Pourtant on reste. Très peu sont partis. Le sentiment d’inutilité, tu le dépasses en quelque sorte. Tu n’y penses plus. A partir du moment où tu te concentres sur la façon de présenter les choses. Et sur l’écoute. Tu écoutes, tu écoutes. Quand quelqu’un te remercie il te remercie toujours de ça, de l’écoute. Tu restes. Et tu écoutes.

Je ne suis pas la même là-bas. Sarah qui te parle ici n’est pas Sarah du Centre. Là-bas je n’ai pas le droit de douter. Je n’ai pas le droit de flancher. Je ne veux pas dire qu’il faille s’endurcir, quelque chose comme ça. Juste tu n’es pas toi. Moi je doute beaucoup, c’est ma façon d’avancer. Là-bas je ne peux pas douter. Alors j’adopte des trucs. Je ne demande jamais : comment ça va ce matin ? Plus jamais. Avant oui. Mais j’aurais pas tenu si j’avais continué à demander comment ça va ce matin ?

J’ai fait du droit pour le droit. Pour une idée de la justice. Clairement parce que j’avais des idéaux. Je voulais être magistrate. J’ai fait mon Master 2 sur les étrangers en prison. Je dirais que j’étais plus juriste que militante. Aujourd’hui militante, oui, et toujours attachée au droit. Je ne ferais pas de demandes d’asiles dilatoires, c’est-à-dire des demandes d’asiles que tu sais non recevables et qui permettent à l’étranger qui attend la réponse (forcément négative) de se maintenir un moment ici. Faire de faux papiers, passer à autre chose ? C’est tentant. Quand on empêche l’accès au droit oui on est tenté de faire autrement. Juste je ne m’y vois pas. Pour moi, pour l’instant, c’est le droit.

Tiens, une petite histoire. Qui interroge la question de la responsabilité, de la position de l’individu face à la loi, à la hiérarchie, à soi-même. L’adjoint du Centre de Rétention est un flic antipathique. Son boulot ? Tenir les registres à jour. Tout ce qui est archives. Noter les entrées, les sorties. C’est un homme qui fait son boulot, les gars pour lui ce sont des numéros de casiers. Jamais il ne va les voir. Tu lui dis : pour Monsieur Aténou le Pakistanais ? Tu te reprends : pour le casier n°10 ? Il te sort le dossier. Paradoxalement c’est facile de bosser avec lui : ce sera oui si c’est oui, non si c’est non, indépendamment de ses affects, préjugés. C’était le week-end de l’Ascension, un gars est sorti de prison. Son délit ? Il avait déplacé sa voiture sur un parking en état d’ivresse. Il a fait son temps de prison et quand il sort je le reçois au Centre. Un avion pour le Maroc est prévu pour le lendemain, le jeudi. Et là le gars me dit : j’ai une carte de séjour en Espagne jusqu’en 2015 ! Je cours voir l’adjoint du chef du Centre, le type insensible qui fait son boulot administratif. Il me dit que le gars n’a pas de passeport. La préf était prête à l’expulser sans passeport. Pas possible ? Elle le faisait quand même. Pour le chiffre. Encore ? Oui, encore. C’était tout près du jour où Valls annonçait que la politique du chiffre, c’était fini. Mais ça finit pas comme ça. Alors là, l’adjoint du Centre, je le vois se mouiller. Il appelle la préfecture. Il proteste. Le gars n’a pas de passeport et on peut demander une réadmission en Espagne. Comme par hasard le lendemain la préf a mis la main sur le passeport. Et l’adjoint me dit : ils préfèrent les voir de l’autre côté de la Méditerranée. Sous-entendu : que de l’autre côté de la Bidassoa. De l’autre côté de la Bidassoa, ils reviennent. Je note « ils ». Ils préfèrent. Pas on préfère. Qu’est ce qui a motivé sa réaction ? La petite audace, qu’il eut pour la première fois, de protester auprès de la préfecture ? L’illégalité sur le point de se commettre ? Sans doute. Peut-être

Pendant ces longues 5 années, on a vu, à quelques reprises, le CRA se vider. Le boulot, immense des avocats qui trouvaient les maigres marges de manœuvres pour faire annuler les procédures. Des moments forts dans nos 5 années de rétention. Avant que les tunisiens du printemps arabe arrivent en Italie, pour rétablir des contrôles aux frontières Schengen il fallait évoquer une atteinte à la sécurité nationale. Ça a été fait ici, une fois, au moment du G20 à Rome. Un truc incroyable. Bref, au moment où l’Italie laisse passer les Tunisiens, on s’en souvient, Sarkozy demande à la Commission Européenne de pallier la défaillance de l’Italie qui fait pas son job par la possibilité de contrôler les frontières dans l’espace Schengen. La France demandait, le Danemark suivait. Tiens tiens. La Commission européenne valide les contrôles pour pallier cet Etat défaillant qu’est l’Italie. Ici : blocage de la rétention car le texte français n’est pas conforme à Schengen. Qu’à cela ne tienne, Loppsi II réécrit le texte, ou plutôt l’ajout d’un alinéa suffit : les contrôles étaient rétablis mais « sur un laps de temps de 6 heures ». La rétention reprenait.

La directive européenne, en 2008. Une directive européenne ça donne un cadre, ça ne peut pas être appliqué comme ça. Les Etats doivent la transposer. Passé le délai de la transposition, la directive devient invocable contre l’Etat par le justiciable. C’est destiné à contraindre les Etats à transposer dans le délai imparti. La France a oublié de transposer dans les temps. Occupés qu’ils étaient, tu sais, à s’exciter sur les mariages gris et les Rroms. La loi française n’était pas conforme à certaines dispositions de la directive. La directive dit que les mesures coercitives doivent être graduées. Une mesure coercitive, c’est quand il y a une Obligation à Quitter le Territoire Français. Voici la gradation préconisée par la directive : la personne doit bénéficier d’un délai pour quitter le territoire. Si elle ne le fait pas, elle est assignée à résidence (à condition qu’elle possède un passeport). Après ou à la place de l’assignation à résidence : la rétention. Si malgré tout la personne ne quitte pas le territoire, une peine de prison peut être prononcée.

Le droit français prévoit pour le séjour irrégulier une peine d’emprisonnement. Tu es passible d’une peine d’emprisonnement : tu peux être mis en garde à vue. En avril 2011 la Cour de Justice de l’Union Européenne prend la décision suivante : un maintien sur le territoire ne justifie pas une peine d’emprisonnement. La France proteste : ils ont statué sur l’Italie ! Les avocats saisissent la Cour de cassation. La Cour de cassation saisit le Conseil constitutionnel. Est-ce que la garde à vue des étrangers sans papiers dans le droit français est conforme à la Constitution ? Le Conseil constitutionnel statue : oui, la garde à vue est conforme. Cependant, la Cour de cassation saisit la CJUE de la question de savoir comment interpréter la directive en droit français. Et le 6 décembre 2012 : pas de garde à vue pour séjour irrégulier, parce que pas de peine d’emprisonnement. La décision ne vaut pas que pour l’Italie. Concerne bel et bien la France. Mais La justice européenne n’a pas la même façon de s’exprimer que les cours françaises. Toutes les juridictions se rangent à la décision de la CJUE sauf une, qui l’interprète différemment : Pau…

A la Cour de cassation, maintenant, d’appliquer le droit européen : comme la rétention en France relève du régime civil et non du régime pénal (le régime pénal, c’est le laps de temps au commissariat), la chambre civile est appelée à répondre. Elle demande son avis à la chambre criminelle. L’avis est rendu en juin 2012. Et l’avis, c’est : pas de peine d’emprisonnement pour un maintien sur le territoire. Donc, pas de garde à vue.

Le 5 juillet la chambre civile entérine l’avis de la chambre criminelle. Elle va plus loin : pas d’emprisonnement pour séjour irrégulier, pas de garde à vue donc, et pas d’emprisonnement non plus tant que les personnes n’ont pas fait leurs 45 jours de rétention.

A l’heure qu’il est, nous ne savons pas s’il s’agit de 45 jours d’affilé ou pas. A suivre. Il faudra interpréter. Réinterpréter. Saisir. Statuer.

Ce qui se passe entre l’Union Européenne et les Etats, en l’occurrence l’Etat français, crée des tensions qui peuvent tourner, temporairement, à l’avantage des migrants. L’Union Européenne se prononce de plus en plus sur les questions d’immigration parce que la question devient de plus en plus une question commune. Une peur commune. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle.

Les Centres ne sont pas remplis. Il y a 5 personnes à Hendaye aujourd’hui. Qu’est-ce qu’ils vont faire de ces Centres ? Bordeaux, par exemple ? Un gouffre financier, un Centre refait à neuf. Ils le fermeront ? Ils l’entretiendront, vide ? Il servira à autre chose ? A quoi ? Ici à Hendaye ils ne fermeront pas, avec la frontière, le passage. C’est une question, ces Centres gouffres financiers et cette loi qui graduant les peines et empêchant la garde à vue limite les rétentions …

Plus d’enfants en rétention, a dit Valls ? Laissera-t-on l’enfant dehors avec un de ses parents ? On l’entend… Les familles assignées à résidence ? Pour être assignés à résidence, il faut un passeport. Avec un passeport, on est expulsable. Nombreux ceux qui n’ont pas de passeport. Que dit la circulaire sur les enfants et la rétention ? Que dit-elle exactement ? Que dit Valls ? Que les familles pourront : soit être assignées à domicile (avec passeport), soit être hébergées un établissement de type hôtelier, soit être gardées en un lieu où la police et la gendarmerie ont des facilités de surveillance.

Tu m’expliques ce que c’est un lieu où la police a des facilités de surveillance ? Il faut regarder de près ce qui va se passer. Etre attentif. La rétention va prendre d’autres formes mais la politique d’immigration qui fabrique une xénophobie galopante et européenne est bien la même.

Tu te souviens quand les Tunisiens sont arrivés en Europe ? Il a été question de faire de toute zone d’arrivée d’un groupe d’étrangers une zone d’attente. On a compté qu’en respectant le nombre de kilomètres autorisé entre un étranger contrôlé et un autre afin de considérer qu’il y avait groupe, la France entière devenait une zone d’attente. Une immense zone d’attente. Nous sommes tous en zone d’attente

début août 2012

Quelques jours après notre Perrier, à Sarah et moi, sur la baie Txingudi, les nouvelles sont les suivantes :

Ligne dure en ce qui concerne les Rroms. Le 1er août, 20 familles délogées d’une unité d’hébergement d’urgence à Marseille. A La Courneuve 40 personnes évacuées d’un camp. Dans la région lilloise, menace d’évacuer deux camps. Le 26 juillet, 300 familles Rroms et serbes chassées de leur camp à Aix-en-Provence. Avant ça, en juillet, un camp à Lyon, un autre à Vénissieux, démantelés, et deux autres dans la Loire.

Cependant on attend pour la rentrée le projet de loi concernant l’asile et les régularisations. Déjà l’idée de créer un régime spécifique pour les étrangers est annoncée. Impossibles garde à vue ? Créons un régime d’exception pour étrangers. Ça ne fait pas peur à un ministre socialiste. 12 heures de rétention administrative pour mener à bien les procédures. « C’est essentiel pour l’efficacité de notre politique d’éloignement », a insisté Manuel Valls.

[i] [i] La Cimade est une association de solidarité active avec les migrants, les réfugiés et les demandeurs d’asile.

bouillonne dans les bas fonds

Virgile

L’Enéide

Livre III, vers 570-681

 

Le port à l’écart des vents était immobile et immense,

Lui. Mais Etna tonne dans d’horribles écroulements.

Parfois il éclate au ciel un nuage noir

Fumant d’un tournoiement de poix et de cendres incandescentes.

Il porte des bulles de flammes et lèche les étoiles.

Parfois les rocs et les viscères arrachés des montagnes,

Il les érige, vomissant, et les pierres liquéfiées sous les airs

D’un gémissement les amasse ; il bouillonne dans les bas-fonds.

La rumeur dit que le corps d’Encelade demi-brûlé de foudre

Est pressé sous cette masse, que par-dessus lui l’immense Etna

Est posé, qui exhale la flamme de ses fourneaux fissurées.

Chaque fois qu’il bouge son flanc fatigué, tremble toute

La Sicile dans un murmure et le ciel est tissé de fumée.

Au long de la nuit, cachés dans les forêts, nous supportons

Les prodiges monstres sans voir la cause du fracas.

Ni feux des astres ni clarté dans cette région

D’étoiles, mais des nuages dans le ciel obscur,

Et la nuit malveillante qui tient la lune sous la nuée.

Déjà le jour d’après surgit avec sa première étoile

Et l’Aurore a écarté du ciel l’ombre humide

Quand soudain, sorti des forêts, épuisé de maigreur suprême,

Une forme nouvelle d’homme ignoré, d’apparence pitoyable,

S’avance et suppliant tend les mains vers le rivage.

Nous reculons : une saleté abominable, une barbe longue,

Un habit cousu d’épines : un Grec.

Et un de ceux jadis envoyés à Troie avec les armes des pères.

Quand il voit nos allures de Troyens et plus loin les armes

De Troie, il semble un peu effrayé, s’arrête, retient

Son pas ; bientôt se précipite sur le rivage

Avec des pleurs et des prières : « par les étoiles mes témoins,

Par les dieux d’en haut et par la lumière du ciel qu’on respire,

Prenez-moi, Troyens. Emportez-moi n’importe où,

Cela m’ira. Je sais, j’ai été de la flotte des Grecs,

Et j’avoue, j’ai cherché la guerre pour la maison d’Ilion.

Si l’injure de mon crime est trop grande,

Jetez-moi dans les flots, immergez-moi dans la vaste mer.

Si je meurs, que je meure de la main des hommes.

Il dit et embrasse nos genoux, se roule à nos genoux,

Il y reste. Qui est-il, qu’il le dise, de quel sang a-t-il grandi,

Quel sort le tourmente-t-il, nous le pressons de le dire.

Mon père lui-même, Anchise, sans attendre, donne sa main droite

Au jeune homme et consolide son cœur d’une preuve concrète.

Enfin celui-ci laisse sa terreur et dit :

« Je suis de la patrie d’Ithaque, compagnon malheureux d’Ulysse,

Mon nom est Achéménide, de père pauvre, Adamaste,

(Ah, si j’avais eu un peu de fortune !), je suis parti pour Troie.

Ici, tout tremblants ils quittaient ces rivages cruels,

Mes camarades oublieux et dans la grande grotte du Cyclope

Ils m’ont laissé. Une maison de pus, de banquets sanglants,

Sombre, immense. Et lui, le gigantesque, qui frappait les hautes

Etoiles. Dieux, écartez de terre ce fléau !

Pas facile de le regarder, impossible de lui dire un mot :

Il dévore les viscères et le sang noir des misérables.

Je l’ai vu, moi, il en a pris deux des nôtres et les corps,

Qu’il a pressés dans sa grande main, allongé dans la grotte,

Il les a brisés contre un rocher, sa porte éclaboussée nageait

Dans le pus. J’ai vu quand il mastiquait les membres coulant

De sang noir pourri ; tièdes les chairs tremblaient sous sa dent.

Mais il l’a payé, Ulysse n’a pas supporté cela,

Il s’est souvenu de lui-même, l’homme d’Ithaque, en ce moment critique.

A la fois tout empli de chairs et noyé de vin

Le Cyclope a reposé sa tête, il est tombé dans sa grotte,

Enorme, il vomissait du pus et en dormant des morceaux

Mêlés de vin et de sang et nous, on priait  les grands

Dieux et on tirait au sort et ensemble, venus de partout, autour de lui

On a fondu et d’un pieu aiguisé on a creusé son œil

Immense caché sous son front plissé.

Son œil, comme un bouclier d’Argos, comme la lumière du soleil !

Enfin, heureux, on a  vengé les ombres de nos camarades.

Mais fuyez, pauvres de vous, fuyez, rompez les amarres loin du rivage.

Pareils, aussi grands que Polyphème qui dans sa grotte creuse

Enferme ses brebis laineuses et presse leurs mamelles,

Des centaines d’autres habitent ici, sur le rivage sinueux, partout,

D’ignobles Cyclopes, errant dans les hautes montagnes.

Trois fois les cornes de la Lune se sont remplies de lumière

Depuis que ma vie se traîne dans les forêts, parmi tanières

Et niches de bêtes ; les grands Cyclopes je les vois sortir

De leur rocher et je tremble au bruit de leur pas, à leur voix.

Pauvre nourriture, des baies, des cornouilles comme des cailloux

Me donnent les arbres, et les herbes me nourrissent de racines arrachées.

Je surveille tout et tout de suite sur le rivage j’ai vu votre flotte

Venir. A elle, quelle qu’elle soit,

Je me suis livré. Tout, pour fuir un peuple criminel.

Prenez ma vie, c’est mieux que n’importe quelle autre mort. »

A peine il a dit et en haut de la montagne, nous le voyons,

Lui, au milieu de son troupeau, la grande masse, il bouge,

Le berger Polyphème, il vient vers le rivage où nous sommes,

Chose horrible, monstre, difforme, immense, à qui on a arraché la lumière.

Un tronc de pin le guide et assure ses pas.

Ses brebis laineuses l’accompagnent, son seul plaisir, la consolation de son mal.

Il a touché les flots profonds et marche dans la mer,

Il lave ce qui coule de son œil creusé, le sang,

Grinçant des dents, gémissant, il avance dans la mer,

Déjà au milieu  et les flots ne touchent pas encore ses hauts flancs.

Nous, vite,  terrifiés, nous nous échappons avec le suppliant,

Il l’a bien mérité, sans bruit nous larguons les amarres,

Et demi-tour ! Tout droit vers la mer, avec nos rames qui luttent !

Il le sent. Et il tourne ses pas vers nos bruits de voix.

Mais impossible de nous atteindre de la main,

Impossible d’égaler les flots ioniens à la course, alors

Il pousse une immense clameur, et l’eau et toutes

Les mers commencent à trembler, et jusqu’à la terre effrayée

D’Italie, et dans ses cavernes sinueuses Etna mugit.

La race des Cyclopes, inquiétée,  des forêts et des montagnes hautes,

Se précipite vers le port, elle emplit le rivage.

On les voit, dressés, œil vain et de travers,

Frères d’Etna qui portent au ciel leur tête haute,

Horrible rassemblement : comme, tête élevée,

Les chênes aériens, les cyprès porteurs de fruits

Se tiennent droit, haute forêt de Jupiter ou bois sacré de Diane.