un peu voyou

Nous commençons une série de chroniques, polychronies, musique et voix, par celle-ci, que nous vous donnons ici à écouter.

Marie Cosnay & Vincent Houdin

*

Nous en avons assez de devenir des jeunes sérieux
ou heureux par la force ou criminels ou névrosés
nous voulons rire être innocents attendre
quelque chose de la vie demander ignorer

nous ne voulons pas d’emblée être si surs
nous ne voulons pas être d’emblée tellement sans rêves
Grève grève camarades ! Pour nos devoirs !

Monsieur l’instituteur cessez de nous traiter comme des idiots
qu’il faut toujours ne pas vexer ne pas blesser
ne pas toucher. Ne nous adulez pas, nous sommes
des hommes, Monsieur l’instituteur.

Pasolini

cependant

D’une part, les armes exocet les sous-marins les outils de (toujours plus définitives) guerres circulaient, d’autre part circulaient aussi les mallettes, les liasses, trésors de guerre, butins – chaudrons à trois pieds, vases ciselés, tuniques brodées, rivières de diamant, filles pour servir. Circulaient, se divisaient en monceaux de richesses, s’éparpillaient, se planquaient. Des hommes de lettres morts prêtaient leurs noms sous lesquels cacher du très mort en monceaux. D’autres noms de fantaisie et de fumée cachaient en sociétés les avoirs faiseurs de rois et de très morts.

Cependant qu’on s’étonnait : la guerre n’était donc pas ce prétexte servant à faire circuler hautes technologies contre mallettes et noms situés sur la carte entre deux palmiers ?

Cependant qu’on s’étonnait : la guerre ?

Cependant, elle avait, la guerre, des tas d’années, elle était tout à fait une dame plissée, une vieille dame pareille au chien des Enfers, avec sur le cou plusieurs têtes, les têtes géantes se ramifiaient en autant de têtes de complexités, de deuils et d’exils – de têtes de petits arrangements aussi, et de gros profits.

Cependant, les meutes féroces devenaient plus féroces, plus avides, maladie que l’avidité et la férocité, les meutes disaient s’adapter, à ce monde cruel il leur fallait, pensaient les meutes, s’adapter, sortir pour le souper les marrons chauds du feu où elles se brûlaient les doigts, aux marrons chauds les meutes se brûlaient les doigts mais les sortaient du feu pourtant, ce faisant sans surprise elles en piquaient pour les marrons chauds sortis du feu, tout à fait addicts maintenant les meutes recommençaient, sortaient du feu et planquaient les prises, entre deux palmiers.

Chaque fois les éléments se mettaient en place.
Sur ce grossier schéma, qu’est-ce que tu vois ?
Ceux du régime à qui la Russie donne des ailes.
Contre le régime, ceux qu’on dit rebelles.
Contre encore, un mouvement enfant de mouvements que les guerres de guerre froide et que les guerres pas froides, Irak 2003, vieilles dames difformes, alimentèrent. Certains de l’EI étaient côté rebelles, avant, c’est vrai. Tu remarqueras que vu d’ici, du dedans, tu te places et ne te nommes pas toujours si clairement.
Les Peshmerga empêchent l’EI d’avancer.
La coalition des européens contre l’EI fait des victimes armées et des victimes civiles.
Attaque l’EI qui attaque le régime.
N’attaque pas le régime.
Ne le soutient pas.
Attaque, collatéralement, ceux qui attaquent l’EI et le régime, qu’on appelle rebelles.
Cependant.
Des types d’Europe et de partout rejoignent l’EI. Cherchant un royaume mille merveilles, cherchant aussi l’aventure, parfois merveilles, aventures et cruauté font bon ménage. Cherchant un bon royaume de revanche.
Des types d’Europe et de partout rejoignent les Kurdes, parfois de ceux qui viennent crâne rasés contre l’islam les Kurdes sont un peu encombrés.
Infiniment plus nombreux, des hommes femmes et enfants se retrouvent coincés, noyés, dans les criques d’une île. Cherchant non pas un royaume à merveilles mais un toit que les bombes ne déchirent pas – ou ne cherchent pas de toit mais un ciel que les bombes ne pas.
Sont renvoyés. 
Ici, trafic avec la coalition d’Europe : être un bord d’Europe enfin, et tenir les flux et reprendre les flux.
Cependant que rage la guerre de force avec les Kurdes, peuple qui, de temps ancien et de tout temps, etc.
Qui tient tête à l’EI, avec quelque chose comme l’idée que ça peut compter dans l’histoire. 

Cependant qu’on entendait : on a toujours été les dindons de la farce.

la fille et le lézard

Débarque quelqu’un sans prévenir. Débarque quelqu’un, la tête d’abord, la chevelure noire et longue jusqu’aux reins, quelqu’un.
Au féminin.
Qui t’annonce que tu es sur son terrain, tu penses à la nymphe des fleuves ou des bosquets, tu dis : d’accord je me suis égarée mais je ne manquais de respect à personne, je vous présente mes excuses, j’étais là par épuisement et la fille gracile, cheveux en tresse sur les reins, grand cou séparant le tronc de la tête, tu ne fais rien remarquer parce que tu n’en mènes pas large, te dit en riant (ce qui te conduit à penser qu’elle se moquait un peu de toi avec son affaire de terrain personnel) : je vais vous montrer quelque chose, c’est bien parce que c’est vous.
Le chemin, là, dont tu aperçois l’entrée, est le chemin que prennent ceux qui ont accumulé tant de matière que la matière s’est ossifiée, te dit la fille.
Notons qu’elle te tutoie.
Elle explique : si la matière se densifie et qu’arrive l’événement de la mort dans la suite des histoires c’est quand même pas pour ça que meurt le reste, l’énergie par exemple ne meurt pas ou si elle meurt c’est quelque chose de complètement à part et de singulièrement triste, certes, mais de très rare, soyons loués.
Là, tu te dis que la fille débloque.
Tu révises ton premier sentiment, nymphe des bosquets, tu n’y crois plus une seconde.
Si on voit les choses de ton côté qui semble un côté plein de tristesse, reprend la fille à l’allure d’indienne au long cou, ce serait radicalement plus simple de mourir d’énergie.
Adieu, alors.
Elle se ravise : viens, emprunte avec moi ce petit chemin. Quant à savoir si on en revient, ah ah ah.
La fille aux longues jambes longs cheveux longs ongles rit puis cesse de rire.
C’est pédagogique comme visite, ajoute-t-elle.
La fille est docte et maternelle. Je remarque le tatouage sur ses reins quand le tee-shirt très court remonte un peu, à force de gestes.
Je fais tout ça ça pour te plaire, dit la fille, tu prends ton air d’outre-tombe or les outre-tombes tu sais quoi, je vais te dire à l’oreille (elle approche, les yeux écartés l’un de l’autre, les pupilles dilatées, son odeur de pluie, de nymphe des bosquets, de fée de rosée matinale), je vais te dire à l’oreille, t’expliquer le processus, ce n’est pas difficile.
Tu es naïve petit moineau.
C’est sa dernière remarque.
Ne pas se vexer.
La fille avance, le lézard sur le rein bouge avec elle, je lui arrive en bas des épaules, j’avance à sa suite, j’en aurai fait, des découvertes, j’en aurai suivi, des pistes, chemin au milieu des graminées, je m’étouffe, éternue trois fois, la fille et le lézard se dandinent devant moi et quand la fille se retourne elle me fait un clin d’oeil.
Elle me raconte ses séances d’hypnose, ça permet, dit-elle, de faire des découvertes, tu ne vas pas en croire tes yeux ni tes oreilles quand tu vas voir les morts.
Comment ils se sont ossifiés. Rien de perdu.
Elle se répète.
Ils sont morts de l’extérieur, les fluides devenus roches, la mort est arrivée, un accident, un emmerdement, un hic dans l’histoire ou alors c’est à force de fluides, à force et à force de fluides ce n’était plus possible, ça ne pouvait pas continuer, ça n’a rien de mortel, la mort n’est pas dedans.
D’accord.
Dis-je, suivant la fille qui me semble rajeunir au fur et à mesure que je la suis dans la campagne et la campagne est une crête maintenant, le chemin est un chemin de crête, d’un côté la route, sinuosité goudronnée, de l’autre côté la mer, d’un bleu miraculeux, d’un bleu qu’on n’a jamais vu jusque là, soit on n’était pas attentif soit il n’existait pas. La mer fait des ourlets mousseux, vraiment loin, on pourrait y être, on n’y est pas et entre y être ou pas il n’y a pas une si grosse différence.
La fille porte une tresse jusqu’en bas des reins, le lézard joue de sa chevelure, on avance, descend en zigzags, manque de se casser la figure sur les pentes de bruyère, en bas il y a une crique, la marée est basse qui laisse les pointes des roches saillir, des genoux, viens voir les corps, dit la fille en saroual.
Et ceux qui ont voulu mourir ?
Elle se trouble : c’est une légende. Il n’y en a pas.
Silence.
La fille n’a jamais entendu parler de mélancolie.
Elle revient à l’hypnose, aux quantités d’énergie qui circulent aller-retour et sens inverse, vitesse pas possible, tout droit maintenant, quand on dit droit il faut faire attention parce qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire on se foule une cheville, c’est que les rochers sont escarpés, traitres, de petits crabes se faufilent au-dessous.
Continue, dit la fille qui fait un peu la tête depuis la mélancolie.
Dire que je descends, je descends, je descends encore, dans une caverne d’océan, une caverne de marée basse qu’on appelle chambre, j’hésite, la fille m’a fait un signe de tête pour m’encourager, je n’ai pas eu le choix, les pieds s’enfoncent dans un sable couvert d’algues douces, n’aie pas peur, c’est là que tu verras.
Les corps.
Tu le vois qu’on s’est bien fichu de toi jusque là ?
D’abord, c’est l’odeur qui saute au visage, tracasse.
Ce n’est pas une odeur de mort mais d’herbe. On dirait une réunion de fumeurs de pétards endormis dans de douces positions. La main sur laquelle la tête s’appuie. Les jambes l’une sur l’autre. Les nuques abandonnées. Moi aussi je me suis abandonnée.
C’est ce que je crois du moins.
A mon réveil la fille a disparu. 
Alors, je crie, et l’hypnose ? Et l’hypnose promise ? Il n’y a plus personne autour de moi sauf les corps des morts historiques, ceux que l’accident a pris, il y a, clapotante, la marée montée qui ferme le trou de la caverne où je suis avec les morts.
Les flots ne recouvrent pas le trou naturel, la fille savait ce qu’elle faisait, une nymphe marine, à qui que ce soit que je pense elle a disparu, il me faudra attendre l’heure de la descente de la marée et j’attendrai.
Les morts ont de belles têtes décontractées. Certes en eux de la structure s’est accumulée, jusqu’au point où l’histoire a buté contre la fin. Le résultat ? L’air bienheureux, l’odeur pas désagréable du tout, le corps de roc, d’os pâle, blanc, dur, propre.
De beaux morts.
On a des gueules d’événements, disent-ils. Chez nous rien ne dégouline. Pas un mort une morte ne ressemble à un mort une morte. L’unicité du mort est ce qu’il y a de plus remarquable.
C’est simple, au fond.
Je n’ai pas besoin de séances d’hypnose.
La fille aux hypnoses et lézard et saroual est partie, elle m’a laissé tomber.
Elle m’a laissée dans le paysage.
Les paysages, autrefois, étaient forts comme les objets d’amour.
Plus forts.
Les emmerdes, évidemment, avec des paysages forts comme les objets d’amour, c’était tout le temps.
Je lisais des romans noirs. Je ne me souviens pas trop des aventures qu’ils multipliaient. Des ombres qu’ils suscitaient. Dans mes romans noirs, les corps n’étaient plus un problème. C’était des romans anti-mélancolies.

(accroche-toi, poupée, on décolle !)

Le lézard sur les tuiles du toit, le soleil se laissait voiler, l’idiot.
Le soir tombait déjà, ça faisait des toiles et des poings et des doigts dans le ciel, super lumineux le tout, gigantesque, on n’a plus l’habitude d’écouter les oiseaux, les grenouilles. Dans l’enfance et l’été c’est peut-être les grillons ; pas ce soir : les grenouilles.
On marchait.
Je marchais, seule. J’avais hérité, pour ma marche solitaire dans les grenouilles, les oiseaux et les lacs du ciel épouvantablement élargis, d’un fardeau singulier : l’enfant d’autrefois, sur la même route, portant les pensées, les ennuis, les mêmes. De petits équilibrages ? Ils avaient disparu, comme les grillons avaient disparu.
Restaient les grenouilles, ça m’allait mais ça m’allait un peu triste.
Le soir tombait, j’avançais sur la route où quelque chose devait se passer, avait dû se passer, j’avais une peur panique d’y aller voir, c’était irrésistible.
Le premier bruit m’a terrifiée, celui d’un chien dans le fossé : il devait être pris dans un piège, à moins qu’il ne remue à dessein les herbes hautes avant de me bondir dessus, m’écorcher comme il faut qu’on le soit à la fin. Une scène comme ça dans mes scènes-bestiaires. Tout pour la panique, surtout le soir, soir du retour à l’enfance ou soir du retour sur la route d’enfance. Le bruit-chien me terrifiait si bien que je faisais semblant, en appelais gaiement à la largesse du ciel, alors que le soir tombait, toujours pire je disais, je niais le chien et le bruit froissé dans le fossé, pire et pire le soir, je tournais la tête, si je devais finir écorchée eh bien je ne verrai pas la mort en face ni la peur, pas question.
Ce n’était pas un chien.
J’ai regardé l’écran du smartphone : il ne répondait plus.
J’ai voulu autre chose. C’était urgent, ça n’a rien donné. J’ai voulu de toutes mes forces parler à quelqu’un qui me reviendrait du passé, ça n’a rien donné. 
J’ai fait un bond. J’ai bondi à la place du chien. C’est que dans la nuit qui tombait, sur le chemin de pierres que j’appelle la route, à droite le champ labouré et à gauche les peupliers et les pins et les pins, c’est que dans la nuit qui tombait (on distinguait les formes), une biche a surgi, m’a heurtée comme ça, au coude, m’a frôlée, rasée, a sauté, j’ai accompagné la course jaune et les bonds côté peupliers, la tache rebondissait.
Le bruit d’un chien : tu parles.
Le deuxième bruit est un craquement. Il n’y a pas d’origine au craquement. Pourtant, quel raffut, mon premier mouvement est de regarder mes pieds et l’écran noir du smartphone et rien – la biche, qu’est-ce qu’elle est devenue, s’il y a dans mes scènes-bestiaires une ou deux biches, celle-ci sera la troisième ; la fureur du ciel est telle qu’une biche-bestiaire de plus ou de moins, peu importe, l’une d’entre elles est jeune fille soumise à la malédiction, ça en fait, des filles, sur la route de pierres.
Le craquement est identifié : le tonnerre. Il est arrivé comme ça, pas gêné, dans le ciel qui faisait jusque-là des vagues et des dessins dorés. Le tonnerre a explosé avec des zigzags de feu, pour de bon il n’y avait rien de plus repérable que ces bons vieux zigzags, des zigzags qui n’avaient rien à envier à ceux des enfants et des dessins.
Puis le feu.
Le feu, j’insiste.
Pour un peu je voyais la mer ici-même ici dans les champs je voyais la mer et les langues de feu par-dessus, fâchées, serpentantes, rouges.
Puis les roches. La roche nue alors que tout à l’heure, c’était à étouffer dans le vert des peupliers et des chênes – les fossés verts regorgeaient de scènes de chiens cachés ou de biches cachées sautant à l’aventure. Les roches nues comme si soudain, dans le feu qui hurlait, on avait tourné la page vers une autre géographie, un orient, pas un occident – pas un accident, la lettre a me tombait dessus dans le bruit du tonnerre et dans la lumière et dans les éclairs flamboyants.
J’allais rentrer à la maison ou plutôt j’ai voulu rentrer à la maison, j’ai marché à tâtons, accrochée au smartphone d’écran noir, bâton ramassé au cas où, j’ai marché longuement, un paysage désolé, mer, canyons, feu alentour, un arbre déraciné, la lune rasant le sol brûlé, rouge rouge, j’ai voulu rentrer, la pluie s’était invitée qui n’arrangeait rien, je voulais rentrer mais au lieu de rentrer j’allais trouver l’abri d’une grotte, une fissure dans la roche, ouverture étroite certes mais je passai quand même, tête en avant.
La gorge était étroite, ça n’en finissait pas, à un moment, je ne sais lequel, sans doute une fois tombée dans la salle confortable de l’intérieur de la grotte, j’ai dû m’assoupir.
Je n’ai rien vu.
Je me suis assoupie dans la grotte. Dans mon rêve, il y avait une jeune femme : blonde comme les blés elle interrompait une scène de théâtre, la scène était mal jouée, spectateurs nous étions au bord de la crise de nerfs tant la scène était mal jouée. La fille blonde comme les blés hurlait, le théâtre était convoqué, il renaissait, le théâtre était une sorte de bâton, de sceptre ou de thyrse, le théâtre frappait trois coups – il frappait bien plus que trois coups.
Dans mon deuxième rêve figurait un homme mort qui participait activement à ses propres obsèques, il riait à la folie et ça donnait à tous les participants de la fête funèbre un élan endiablé, une joie hors du commun. Figurait aussi dans la scène-rêve numéro 2 un autre homme, âgé, de mèche blonde, je pense après coup : de mèche. De complicité.
Réveil dans la salle du fond de la grotte où par soir de tempête je me suis glissée, tête première, smartphone en main, j’entendais encore les craquements du tonnerre mais c’était le noir absolu, pas une lueur, rien. 
Les explosions de tout à l’heure étaient de purs souvenirs, le gémissement des flammes régnait dans le ciel et le monde. Je me retournais douloureusement, j’avais mal à la hanche, l’épaule ne me disait pas grand chose qui vaille, la tête résonnait de douleurs précises, crabes ou scorpions prenaient la place.
J’étais au fond d’un trou, dans le noir, blessée.
J’avais fait une promenade sur la route de l’enfance aux pins maritimes, j’avais croisé une biche impromptue qui m’avait bondi et ri au nez, je l’avais prise pour un chien, je m’étais abritée de l’orage et de la pluie battante, faufilée dans une crevasse que je ne connaissais pas, c’est là que ma vie (pensais-je pompeusement), ma vie avait basculé, la crevasse était un long entonnoir débouchant dans une cavité fraîche et obscure, je touchais terre, je touchais la terre, je touchais la mousse, je pensais : une source non loin – à tâtons je découvrais les lieux.
Je ne pensais pas, pas tout de suite, à remonter.
Comme tout à l’heure, au moment du chien-biche, je préférais ne pas voir, ne pas savoir. Je n’imaginais pas l’ascension compliquée ni que j’aurais un besoin absolu d’aide sans moyen d’en demander.
La pièce était circulaire. Tentée de me rallonger dans le froid, sur la mousse. D’en rester là, je veux dire pompeusement en rester là de ma vie, la vie. Debout, la douleur. Tentée de ne pas chercher à aller plus loin. Ni à sortir de la grotte ni à passer dans le temps ni à comprendre les choses du passé ni à aimer celles du présent.
Les mini-phrases du présent ? Je vomissais, front appuyé contre la pierre dégoulinante de la grotte, les phrases du présent.
Je les vomissais.
Je ne sais pas où j’ai trouvé le courage de poursuivre. La biche ? La séquence de la biche tout à l’heure et mes biches précédentes ? Faire comme on apprend à faire, les choses pour les faire, sans regarder les choses ni l’amour ni le goût que j’ai de les faire ?
Tu m’étonnes, tes migraines et ta nausée.
La mousse était souillée. La belle chambre obscure et souterraine, je l’avais souillée.
Lève le nez. Vois le ciel. Pas le ciel mais cette tranche minuscule de ciel bleu roi et violent. Le jour plein. J’ai posé le smartphone dans un coin puis je l’ai oublié.
Chaque chose en son temps.
La douleur explose comme le tonnerre d’hier soir. J’ai le temps de penser : douleur et tonnerre, biche et feu. Ma vie, la vie (pompeusement, toujours), quelle histoire.
Quelle histoire.

Tombés dans ce que nous pensions ne jamais vivre mais que nous savions que nous vivions ou à quoi nous savions que nous étions mêlés intimement refusant de savoir que nous le vivions.
La guerre du-dedans, nous les sans-guerre les sans rivage à conquérir, les sans pays de Cham, nous les chercheurs d’or harassés qui ne croyions plus à l’or, nous les chercheurs de bonne foi, plutôt de meilleure foi que de moins bonne, plutôt plus que moins, l’or on croyait le chercher, on avait les stigmates de ceux qui le cherchent – et la fatigue et les épaules.
Bref.
Il y a eu des chocs consécutifs.
Les chocs de règles qui étaient des ordres et d’ordres qui ne suivaient pas les règles. Les lois d’espace commun qui découpaient, canif devenu bazooka, sourire crispation, l’espace commun. Décidons de doubler l’attirail militaire. Rends gorge, homme, pays, toi qui es debout, as les jambes et la parole. Le discours sans raison, on devenait le fou à la place du discours. On faisait nos comptes, perdus dans les champs lexicaux.
D’abord, l’ennui avait gagné et le tout-économie.
Puis l’ennui avait perdu.
Avait tout perdu comme toujours l’ennui.
Parce que l’ennui et le tout-économie perdent toujours et rien à voir avec la biche, quoique.
Voir ce qui surgit toujours.
Il y a des biches de gueule bancroche.
On allait oublier ce dont on avait conscience ou dont on avait décidé qu’on aurait conscience et qu’on ne nierait pas.
Une guerre, donc.

Vers la page 630 de mon roman d’espionnage (il me faisait une tête de complot, une tête de qui a vu le complot, merde je disais, une tête de complot pour résister à l’absurde qui rongeait dedans), je suis sortie, je suis sortie me dégourdir les jambes et hop, le chemin de l’enfance.
Il y a eu le bruit, ce chien qui était une biche.
Je sais maintenant comment j’ai pu glisser dans une faille qui donnait dans la grotte. J’avais rapetissé.
J’étais toute petite et légère, un poids de rien du tout. Je tiens à le dire : mon vrai poids. Le poids que je me pèse. La tête que je me fais. Désormais c’est mon poids et ma tête.
J’ai perdu le nom, en plus de la taille et du poids j’ai perdu le nom, ou j’en ai changé, comme ça, arbitrairement, j’en voulais un qui soit minuscule, c’est ce qu’il fallait à mon poids plume et ma taille Poucette, j’ai hésité. 
On comprend ce que m’a fait la biche, comment elle a pu sauter par dessus moi. Terreur sacrée de biche.
Puis la grotte, le glissement dans l’anfractuosité, l’humidité de la mousse en bas, une source quelque part, c’est sûr.
J’envisageais les sous-sols comme autant de réseaux de ruisseaux, ça faisait sous terre des coudes et des géométries, ça circulait sans fin, aller-retour, à toute vitesse.
Lève le nez, vois le ciel. Il est bleu terrible. Une fente. Je vais jouer des coudes, des mains, des genoux. Les bords m’échappent, les ongles griffent la roche qui pleure. J’ai voulu escalader, la stalagmite faisait un bon toboggan, j’y étais presque, j’y croyais. Puis j’ai dégringolé. Rien de bon pour la migraine. Le coeur frappe comme la pluie de la veille. Les forces allaient manquer. Le bleu de la fente s’éclaircissait un peu, légèrement, je dirais qu’il jaunissait, lumière, lumière, plein midi.
J’allais l’oublier : le smartphone. A tâtons le retrouver, appuyer, maintenir appuyée la touche magique. La deuxième fois est la bonne. Pas de réseau mais la fonction lampe de poche va me servir. J’éclaire au-dessus. Comme c’est haut – je gratte des échelons la stalactite. Patiemment. Je gratte, prépare mes prises. Comment ai-je pu être si étourdie que je suis tombée dans un trou à des mètres des airs du dessus.
Le ciel s’écrase dans la fente, vraiment lourd de lumière. Bravo. A ce moment-là je dirais que je suis à moitié de mon ascension, pieds sur les échelons grattés dans le pilier de glace, j’éclaire au-dessus et j’éclaire au-dessous, les souterrains et les lunes en quartier, je dégringole pour la deuxième fois.
Cette fois ce n’est pas une dégringolade technique, c’est une dégringolade super émotive.
Ce que j’ai vu je l’ai vu.
J’ai cru le voir et je le revois. Ce que j’ai cru voir je l’ai vu et je vais le revoir si je veux mais j’économise l’énergie du smartphone et j’économise la mienne, j’économise le tout et je ferme les yeux et je vois. J’ai vu de grandes bêtes. J’ai vu des monstres et j’ai vu des bisons.
Je n’en ai pas fini.

Un jeune homme conduit une mobylette, ses cheveux dans le vent sont tenus par un turban : c’est l’apparition au turban. Les miracles avaient lieu, des miracles coupés, des miracles à moitié – la moitié ne retirait rien au fait que c’était des sortes de miracles ou des chemins de miracles – ce qu’il faut pour te donner l’aile, l’essor. Je rêvais de turban sur la route de l’église (puisqu’église il y a). Le dimanche le rêve paraissait, en turban, sur une mobylette. Le rêve n’était pas de ceux qui communient mais sur la place il faisait tourner son moteur et regardait passer les filles qui allaient communier, le faisait en fumant, l’air de bien se marrer.
Je crois maladivement alors aux rêves en turbans et aux moteurs des églises, il me faut voir un médecin qui soigne le corps qui voit avec des aiguilles puis un autre qui soigne le corps qui voit avec de l’eau de mer puis un autre qui soigne le corps qui voit avec de l’énergie mais c’est une catastrophe puis avec du patchouli mais c’est pas mieux, bref depuis le jour de l’église je vois bouger le rideau orangé de ma chambre, quelque chose appelle.
Le rideau et derrière le rideau deux fois il y a eu un bruit, un picotement, un bec d’oiseau frappeur. Je tremblais. C’est ça, peut-être, le manque de courage : je n’ai pas bougé, je n’ai pas posé de questions devant le rideau dégoulinant de sang.
Je ne veux pas savoir ce qui appelle.
Le rideau dégouline de sang.
Mince, il suffirait de tourner la tête ?
Un drame m’attendait au tournant du miracle total, une vie de tuberculose et de maniaco-dépression.
Des choses comme ça.

L’amie à qui j’ai dit : dis donc, je crois bien que j’ai vu quelque chose.
Quelque chose ?
Elle faisait semblant, comme ça. En fait elle comprenait.
L’amie de confiance a dit : moi aussi j’ai vu, c’était beau.
C’était qui chez toi ?
Le Christ. Mais je suis myope. Si ça se trouve, c’était sa mère.


Le deuxième turban n’est pas exactement un turban mais une capuche.
C’était dans un endroit vallonné et mystérieux.
Un endroit où on marche en attendant ; pas toujours il se passe quelque chose.
Je savais que Bernadette à Massabielle ramassait du bois comme dans d’autres contes des enfants perdus et pauvres ramassaient du bois, des os. Je le savais à la fin des années 70, parce que je lisais, couchée dans l’infirmerie du collège, luttant avec et contre les miracles qui voulaient aller jusqu’au bout et n’y allaient jamais, les récits de l’enfance de Bernadette, il était question des branches qu’elle ramassait avec ses soeurs, petites voleuses de branches de chauffage, on n’a jamais parlé mal de nous, disait le père qui vivait dans un cachot, entre le canal et le Gave, Bernadette ramassait des branches et des os. Les os m’avaient marquée. Est-ce que j’avais bien lu ? Bien compris ? Bernadette et ses petites soeurs ramassaient des branches pour le feu et la vente.
Et des os.
Une vingtaine d’années après que Bernadette, comme disait mon livre, cueillait les os, en Chalosse, d’une carrière de vieilleries, on fit surgir des os, des restes et des traces de vie – et une toute petite dame sans bouche à la capuche.
Les os la femme et la capuche, c’est à dire un turban.
Mon deuxième turban.
Le turban de Brassempouy.
La petite dame d’ivoire ne peut pas sourire, elle n’a pas de bouche. Elle a tout à l’intérieur. Les joues un peu pincées, voire tatouées, scarifiées selon des rites magdaléniens en tout cas pyrénéens, en tout cas la petite dame était minuscule, une dame à capuchette, petite figure en 3D alors qu’ailleurs d’immenses figures plates, sur les murs des grottes, prenaient la place – des bêtes affreuses, des bisons blessés, des trucs comme ça.
Les arabesques des bêtes.
Elle, en 3D, son cou, le voile qui frisotte, les yeux grands et noirs, comme ceux de Bernadette sous le voile ou le foulard ou la capuche, les sourcils et le nez droit, il manque la bouche mais c’est que tout est à l’intérieur, avec le sourire.

De grands signes d’animaux, un bison blessé, une flèche qui lui traverse l’estomac, un petit bonhomme dessiné comme un bâton et le sexe du petit bonhomme comme un bâton, dressé. Tendu vers le bison, vers sa proie et chasse etc.
J’ai un moment de vertige, normal.
C’est alors, assise et la tête dans les mains, économisant la lumière et la batterie de mon téléphone, que je pense à l’église, à la capuche et au timbre de l’enfance, au turban d’un Christ, aux branchettes et aux os que ramassait la fille qui parlait patois, comme ma grand-mère et un peu ma mère malgré l’école et la République.
Les bêtes m’environnent ; il se passe quelque chose alors que c’est fini, que je n’attends plus aucun prodige : je rapetisse.
Je l’ai dit, j’ai rapetissé dans la grotte.
Je suis minuscule comme la dame à la capuche, je vois bien mes genoux sur lesquels je pose ma tête, de la taille d’un dé. Mes pieds n’en parlons pas, ils n’étaient déjà pas grands. Les vêtements baillent ; je pense que ça n’arrange pas mes affaires, cette histoire de rétrécissement. Je crois bien que l’ascension est fichue. Il faudra trouver autre chose et si c’est passionnant de chercher comment sortir de pièces hermétiquement closes, si c’est le grand jeu ou l’enjeu de toute l’histoire ou de toute les histoires, en attendant je ne fais pas la maligne car tout semble absolument désespéré.
Seules les formes rouges et ocres me regardent. On dirait qu’elles tremblotent mais c’est la peur que j’ai au fond de moi, la peur est comme le sourire de la dame capuchée, la peur fait trembler les dessins des hommes qui les premiers ont connu la peur, pire que ça.
Je pense : grotte ou pas, dedans dehors, petite comme je suis (quelques centimètres sur quelques centimètres) eh bien j’ai toujours su que la journée, je ne dis pas la vie, mais la journée, modeste, il faut la faire tenir et que c’est du boulot. Ma vieille, c’est le moment où ça ne tient plus, normal, il doit être aux alentours de 17:00 si je me fie à la lumière que j’aperçois, très loin, très haut, dans la fente par où j’ai dégringolé. Le soleil est parti vers l’ouest, il commence à chuter, c’est ainsi que le bout de ciel je le prends dans la gueule, un pur rayon, du feu. Bien.
C’est normal, donc. Mon heure.
Le jour ne tient pas et les grand animaux, mammouths par exemple, tremblent comme s’ils allaient attaquer, le jour est plein de mauvaise conscience, la mauvaise conscience a une méthode : elle déglingue le travail qu’on a fait, en premier lieu. Mon dieu, je suis capable de dire, à 17:00, dans la grotte, que tout est tordu et négligé. Négligé surtout me brise en morceaux. Je n’ai rien fait que de très négligé. Je baisse les yeux. J’ai atteint l’endroit sensible. Est-ce que quelque chose dans le moi rapetissé que voici ne se réjouit pas ? J’ai peur, je n’ai pas peur. Les deux en même temps. Avant il y avait, dans les moments découragés, toujours quelqu’un ou quelque chose qui survenait et devant qui faire fière figure et je faisais.
Je faisais toujours.
Je ne fais plus.
Je suis à présent plus petite que la dame à la capuche qu’on a appelé Vénus puisque tout nous ramenait aux antiquités classiques, même les Magdaléniens et les Pyrénéens. Je suis seule, enfermée avec des animaux chassés et leurs chasseurs qui vacillent, les lignes vacillent, l’encre végétale sur la pierre vacille, les siècles, ce qu’est l’Histoire, nos années, celles de Bernadette, vacillent, celles où attendre la fin du monde sous réchauffements climatiques. Avec tout ça je suis enfermée, pas vraiment seule : m’accompagne la mauvaise conscience ou pire encore, la malfaçon dans le travail, les travaux.
Plus, la peur.
La même peur tremble chez les bêtes qui ont été chassées et vont l’être de nouveau sur les murs de la grotte.
Nous tremblons. 
Nous sommes devant le coup de.
C’est peut-être une anesthésie générale qui va m’emporter.
L’anesthésie commence.
Je n’ai plus besoin de faire la fière figure. Je mange l’intérieur de mes joues. Mon visage mesure un ou deux centimètres sur un ou deux. Quand tu vois les grandes bêtes chanceler, tomber sous leur poids de mammouths et bisons et gnous quelque chose comme ça tu le sais tout net la vie ne tient pas ou pas bien ou pas seule ça se brise n’importe où, aux genoux, à la taille, au moral, au miracle qui va jusqu’au bout et ce n’est pas une chance, jusque-là on avait évité, tu vois bien que la grosse bête tombe de tout son haut, le ciel tombe avec elle et sur elle et sur toi, le soleil d’ouest parce que la soirée avance, la vie qu’il faut faire tenir et l’idée toute triste, dressée jusqu’à la fente où le soleil rougit maintenant, l’idée toute triste qui rivalise avec le guerrier du néolithique ou quelque chose comme ça qui a tué le bison et bande vers lui sa flèche et son sexe, encore, une fois mort, l’idée toute triste c’est que quand les choses tombent à genoux, ne tiennent pas la route ou le coup c’est l’amour lui-même qui devient de la vieille nuée, oh cette chouette nuée pleine de nostalgie – si lointaine, comme nuée, rien à voir, rien à voir avec rien, avec moi en tout cas plus grand chose à voir.
Je suis coupée comme une herbe des champs.
Le soleil devient rouge, comme une pointe il descend. J’allonge mes jambes : elles ont assez d’espace dans le fond de la grotte. Je m’attends à finir non pas en beauté car personne, sinon un bison blessé, ne me voit, mais à finir au lieu même où le reste a fini.
Les hommes étaient petits de taille, ça explique. On devait se tenir chaud et humide et pisser dehors, comment allait et venait-on et les femmes partageaient-elles les mêmes espaces de dessins et tracas.
Tout tremble, je parle des murs.
Mon coeur bien sûr mais ce n’est pas tout, je n’ai pas tout de suite le bonheur de comprendre. C’est une aile mais des ailes, celles que j’imagine aux bisons, mammouths, ventricules du coeur qui s’emballe et va tomber dans l’anesthésie générale, j’en ai vu des monstres, des nombres. Des ailes j’en ai vu alors je ne repère pas ce que celle-ci a de particulier. Elle est petite, aussi petite que moi, elle insiste devant mon visage, vent léger, elle appartient à un corps d’oiseau, il a fallu que l’oiseau de son bec cliquetant parle de la vieille voix d’hommes magdaléniens ou pyrénéens, de la voix incompréhensible de quiconque n’a pas rapetissé et n’a pas fini au fond de la caverne, pour que je le reconnaisse, c’est un moineau ce qu’il y a de plus pyrénéen ou magdalénien, un moineau qui parle dans la langue interdite que parlait Bernadette et que je ne comprends pas mais je fais un effort, soleil rouge et vent léger, au fond de la grotte, en face de moi les bêtes vont mourir tombées de tout leur poids, à genoux, elles tremblent de peur, c’est un moineau, il me dit : accroche-toi (il m’appelle poupée, je préviens), accroche-toi poupée, on va décoller.
On décolle.

Arachné (Ovide, VI, 3-104)

Pallas : « louer est peu de chose. Il faut être louée.
Ne pas laisser sans punir mépriser ma divinité. »

Elle tourne son idée vers le sort d’Arachné de Méonie.
Celle-ci ne lui cédait pas dans l’art de tisser la laine :
elle s’en vantait. Ni par son état ni par son nom elle
n’était célèbre – mais par son art. Son père était Idmon de Colophon,
il teignait de pourpre de Phocée les laines qui ont soif.
La mère était morte mais venait du peuple
comme son mari. Arachné pourtant dans les villes
s’était fait un nom inoubliable, à force de talent, même si
elle était née dans une petite maison et habitait la petite Hypaepa.
Pour voir son magnifique travail souvent
les nymphes laissaient les vignes du Timolus,
les nymphes laissaient les ondes du Pactole.
Un plaisir : regarder les robes toutes faites, mais surtout,
regarder comment elle se font, il y a de la beauté dans cet art.
Soit elle roulait la laine brute en pelotes,
soit elle pressait le travail entre ses doigts, attendrissait d’une longue
poussée les cordons qui ressemblaient à des nuages puis recommençait,
soit elle tournait le fuseau arrondi d’un pouce léger,
soit à l’aiguille elle dessinait : on la disait élève de Pallas.
Elle le niait, choquée d’avoir une maîtresse, même grande :
« qu’elle se batte contre moi. Vaincue, je ne refuserai rien. »

Pallas imite une vieille dame, à ses tempes colle de faux cheveux blancs
et d’un bâton soutient ses membres fragiles.
Elle commence : « le grand âge ne nous porte pas que
des maux à fuir. L’expérience nous vient avec les années.
Ne méprise pas mon conseil. Cherche toi la plus belle
réputation de faiseuse de laine chez les mortels.
Cède à la déesse et pour tes paroles, prétentieuse,
à voix suppliante, demande le pardon. Ce pardon qu’elle donnera à qui le demande. »

Arachné la regarde de travers, abandonne les fils commencés,
retient à peine sa main, son visage montre une colère
noire et elle répond à Pallas :
« Pauvre folle, au bout de ta longue vieillesse,
avoir trop longtemps vécu, quelle misère. Que t’écoute
ta belle-fille si tu en as ou si tu en as, ta fille.
Moi j’ai assez de mes conseils à moi. Ne crois pas
m’être utile avec ton avis. Mon opinion reste la même.
Pourquoi ne vient-elle pas elle-même ? Pourquoi évite-t-elle le combat ? »

Alors la déesse : « elle est venue ». Et elle retire sa forme de vieille
et se montre Pallas. Les nymphes adorent sa divinité,
les femmes de Mygdon aussi. La seule qui n’a pas peur, c’est la fille.
Elle a rougi – subite, la rougeur a marqué malgré elle
son visage puis s’évanouit comme l’air
pourpre le fait dès qu’Aurore bouge,
comme après un petit temps l’air blanchit, soleil levé.
Arachné reste là, dans le désir d’une palme stupide
elle court au malheur ; la fille de Jupiter ne recule plus,
ne prévient plus, ne diffère plus le combat.

Tout de suite les deux s’installent, d’un côté et d’autre,
tendent deux toiles sur le fin métier à tisser ;
toile nouée, un roseau sépare le métier,
au milieu, la trame, de la navette aiguë, se faufile,
les doigts la prolongent et entre les métiers
les dents taillées dans le peigne qu’on frappe cognent.
Toutes les deux vont vite, une robe ceint leur poitrine,
leurs bras habiles bougent, le talent trompe le travail.
Là, la pourpre qui sent le cuivre de Tyr
est tissée avec des ombres fragiles aux petites nuances
– comme après que les rayons du soleil sont frappés par la pluie un arc
couvre le ciel immense d’une longue courbure,
au-dedans, variées, les ombres brillent de mille couleurs,
juste le passage trompe les yeux qui regardent,
ce qui se touche est semblable, juste les extrémités se distinguent.
Là, l’or souple se mêle aux fils
et de la vieille histoire est racontée sur la toile.

Pallas, c’est le rocher de Mars, sur la citadelle de Cécrops,
qu’elle peint. Et l’antique débat autour du nom de cette terre.
Les douze dieux du ciel, sur leurs sièges hauts, Jupiter au milieu,
en majesté sacrée, sont assis. Jupiter, image royale.
Elle fait le dieu de la mer : debout, qui frappe de son long trident
les rochers escarpés. Du milieu de la blessure du rocher
bondit le flot, preuve qu’il réclame la ville.
A elle-même elle se donne le bouclier, se donne la lance de pointe aiguë,
se donne le casque pour la tête ; sa poitrine est défendue de l’égide,
elle figure que la terre, frappée de la pointe de sa lance
fait naître un olivier avec des fruits pâles,
et les dieux admirent. Une Victoire pour la fin.
Pour que sa rivale comprenne par l’exemple de sa gloire
le prix qu’elle peut attendre pour sa folle audace,
aux quatre coins elle ajoute quatre combats,
clairs de couleur, différents parce que modèles réduits.
Dans un coin, on a Rhodope de Thrace et Hémus,
aujourd’hui montagnes glacées, corps mortels alors,
qui avaient pris sur eux les noms des plus grands dieux.
Le sort lamentable de la mère de Pygmée
de l’autre côté. Junon l’a vaincue au combat, a ordonné
qu’elle soit une grue et qu’elle déclare la guerre à son peuple.
Elle peint aussi Antigone qui a osé rivaliser
avec l’épouse du grand Jupiter, la reine Junon
l’a changée en oiseau et ni Ilion ni son père Laomédon
n’ont empêché que toute blanche, vêtue de plumes,
cigogne, elle ne s’applaudît elle-même de son bec cliquetant.
Il reste un côté, c’est Cinyras en deuil,
les escaliers du temple, les membres de ses enfants,
il les embrasse, se jette sur la pierre, pleure. C’est ce qu’on voit.
Pallas dessine sur les bords les oliviers de la paix.
C’est une manière, par son arbre, de mettre fin à son travail.

Arachné dessine Europe, trompée par l’image
d’un taureau. On dirait un vrai taureau, de vrais flots.
On voit Europe qui regarde les terres qu’elle quitte,
on la voit crier vers ses compagnes et craindre le toucher
de l’eau bondissante et relever ses pieds timides.
Elle fait aussi Astérie, prise par un aigle en lutte,
elle fait Leda, couchée sous les ailes d’un cygne,
elle ajoute, caché sous une image de Satyre, Jupiter,
il donne deux bébés à la très jolie fille de Nyctée.
Le voici Amphitryon avec toi, reine de de Tirynthe, il prend,
il est or avec Danaé, feu pour jouer avec la fille d’Asopus,
berger avec Mnemosyme, serpent bigarré avec la fille de Déo.
Toi aussi, Neptune, changé en taureau fou
de la fille d’Eole, elle te dessine ; sous visage d’Enipée
tu conçois les Aloïdes, bélier tu abuses de la fille de Bisalte
et elle t’a senti passer, blonde de cheveux, la mère très tendre des moissons,
elle t’a senti cheval et elle, avec sa crinière de couleuvres, t’a senti oiseau,
la mère du cheval-oiseau et elle, Mélantho, t’a senti dauphin.
A chacun elle rend son apparence, aux lieux elle rend leur
apparence. Voici Phoebus en image de paysan,
avec une fois les plumes de l’épervier, une fois la peau d’un lion,
berger il joue de la fille de Macarée, Issé,
Liber déguisé en grappe de raisin trompe Erigone,
Saturne en cheval donne vie à Chiron-le-double.
Le bord de la toile, cerclé d’une fine frange,
montre des fleurs et du lierre tout entrelacés.

Pallas ne peut rien, la Jalousie ne peut rien
contre ce travail ; la mégère blonde souffre de ce succès,
déchire l’oeuvre de couleur, les crimes des dieux du ciel tissés,
elle tient la navette, venue du mont Cyrore et avec,
trois fois, quatre fois, frappe le front d’Arachné.
La pauvre ne supporte pas. Désespérée, d’un lacet elle se serre
à la gorge. Elle est pendue, Pallas a pitié et la soulage :
« que tu vives mais vive pendue, pauvre fille ! » dit-elle.
« Et cette même loi, cette peine, n’espère pas sur l’avenir,
je l’édicte pour toute ta famille, tes nerveux lointains. »
Elle s’éloigne et l’arrose des sucs d’une herbe d’Hécate,
aussitôt les cheveux touchés du triste poison
tombent, et avec eux le nez et les oreilles,
la tête devient minuscule, elle est toute petite de corps,
à son flanc des doigts maigres s’accrochent, comme des jambes,
tout le reste est le ventre. Il lui reste pourtant de quoi
tisser, l’araignée travaille comme autrefois sa toile.

Hermaphrodite, chez Ovide (Métamorphoses, IV, 288-386)

Un enfant de Mercure et de la déesse de Cythère
est nourri par les Naïades sous les grottes de l’Ida.
Il a un visage où mère et père
peuvent être reconnus ; son nom aussi, il le tire d’eux.
Il fait trois fois cinq années, il quitte
les montagnes paternelles et laisse l’Ida nourricière,
se réjouit d’errer en lieux inconnus, de voir des fleuves
inconnus, son plaisir amenuise sa fatigue.
Après les villes de la Lycie, celles de la Carie,
voisines de la Lycie ; il voit ici un étang d’eau
transparente jusqu’au fond
des sols, ici ni roseaux de marais,
ni algues stériles ni joncs de pointe aiguë
mais une surface diaphane ; les bordures du lac sont cerclées
d’un gazon vif et d’herbes toujours bien vertes.
Une nymphe y habite. Qui n’aime pas la chasse, qui ne va
ni tendre l’arc ni faire des concours de vitesse.
Seule naïade que Diane la rapide ne connaît pas.
L’histoire dit que ses soeurs lui répétent :
« Salmacis, prends un javelot ou des des carquois colorés,
partage ton temps entre loisir et chasse cruelle. »
Mais elle ne prend pas de javelot ni de carquois colorés
et ne partage pas son temps entre loisir et chasse cruelle.
Parfois elle baigne son beau corps dans la fontaine,
souvent elle lisse au peigne de Cytore ses cheveux
et pour savoir ce qui lui va, elle consulte les eaux regardées.
Un voile transparent tout autour de son corps,
elle se couche dans les douces feuilles et les herbes douces.
Souvent elle cueille des fleurs. Et tandis qu’elle cueille,
elle voit un garçon ; à peine vu, elle veut l’avoir.
Elle ne s’approche pas encore, pressée de s’approcher,
se prépare, observe son voile,
étudie son visage : on peut la trouver belle.
Alors elle se lance : « garçon digne qu’on le croie
un dieu, si tu es un dieu, tu peux être Cupidon,
si tu es un mortel, heureux ceux qui t’ont fait naître.
Et comblé ton frère et très chanceuse, c’est sûr,
si tu en as une, ta soeur, et la nourrice qui t’a donné le sein.
Mais beaucoup plus, beaucoup heureuse que tous, elle,
si tu en as une, ta fiancée, si tu acceptes de l’épouser.
Si jamais tu en as une, donne-moi un plaisir furtif,
si tu n’en as pas, ce sera moi, nous irons au lit ensemble ! »
Après cela, la Naïade se tait. La rougeur a marqué le visage du garçon,
il ne sait pas ce qu’est l’amour. Mais cela lui va bien de rougir.
Cette couleur est celle de l’arbre de plein soleil où pendent les fruits,
ou de l’ivoire teinte, ou, de blancheur rougissante,
quand on frappe le bronze pour l’encourager, celle de la lune.
La nymphe réclame sans fin, au moins comme une soeur,
des baisers, elle porte ses mains au cou d’ivoire et lui :
« tu arrêtes, oui ? Ou je m’en vais et te laisse seule ici. »
Salmacis est épouvantée : « je libère les lieux,
étranger », dit-elle : demi-tour, elle fait semblant de s’éloigner.
Elle regarde en arrière, au coeur d’une forêt d’arbrisseaux
elle se cache, fléchit le genou, se baisse. Lui,
comme personne ne le voit au milieu du désert d’herbes,
il va par ici et par là et dans les eaux qui jouent
plonge le bout du pied, son pas jusqu’au talon.
Aussitôt, pris par la caresse des eaux,
il ôte son linge doux de son corps tendre.
Il plaît à Salmacis. Du désir de la forme nue
elle brûle. Les yeux de la nymphe s’enflamment
comme, très resplendissant, pur rayon,
Phoebus, reflété dans l’image, en face, d’un miroir.
A peine elle peut attendre, à peine elle diffère la jouissance,
elle désire le baiser tout de suite, tout de suite elle est folle, ne se retient pas.
Lui, vif, tapote son corps du creux de ses mains,
saute dans le bain, bouge un bras puis l’autre,
brille dans les eaux limpides, comme si on couvrait
une statue d’ivoire, d’un verre clair, ou un lys blanc.
« J’ai gagné, il est à moi ! », s’exclame la Naïade et tout
vêtement jeté au loin, elle plonge au coeur des eaux,
elle le tient, il se bat, elle lui prend des baisers de lutte,
glisse ses mains sous lui, touche sa poitrine, il ne veut pas,
par ici, elle se colle, et par là, au jeune homme.
A la fin il a beau faire effort pour échapper,
elle le serre comme un serpent que tient l’oiseau royal
et qu’il enlève dans l’air. Elle se lie à la tête pendante
et aux pieds et serre de sa queue les ailes déployées ;
comme font les lierres entrelacés aux longs troncs,
comme dans les profondeurs un rapace saisit son ennemi
et le maintient le fouettant de tous côtés.
Il tient bon, le petit fils d’Atlas, la jouissance espérée de la nymphe,
la refuse. Elle le presse, se joint à lui de tout son corps
comme si elle était collée : « tu peux te débattre, méchant, dit-elle,
tu ne t’échapperas pas. Dieux, ordonnez-le, qu’il n’y ait pas un jour
où il sera loin de moi ou moi de lui ! »
Ses voeux eurent les dieux. Les corps mêlés des deux
sont joints, le visage leur devient
un, comme quand on conduit deux branches sous une écorce,
elle se joignent en croissant, se développent ensemble.
Ainsi lorsque les corps sont unis, d’un ferme embrassement,
ils ne sont pas deux mais une forme double, on ne peut dire ni fille
ni garçon. Aucun des deux et les deux à la fois.
Lui, qui dans les eaux limpides est descendu homme,
quand il voit qu’il est devenu double sexe, que dans les eaux ses membres
se sont amollis, il tend les mains, et d’une voix qui n’est plus d’un homme,
Il dit, Hermaphrodite : « faites un cadeau à votre enfant,
mon père, ma mère, car je porte vos deux noms :
quiconque viendra homme dans ces fontaines, qu’il en sorte
demi homme et qu’au toucher des eaux, il mollisse d’un coup ! »

Pyrame & Thisbé

Un livre, le IV des Métamorphoses, Ovide. Un espace homogène, qui a un certain rapport avec l’oeil – l’espace peut être une idée mais il est avant tout ce que je vois, il s’étend, je veux dire : il a une étendue et des accidents (arbres, touffes, toits, murs d’argile, entrelacs de rues et ruelles, on en passe, des meilleures), c’est dans le livre IV et dans un certain espace que les amants galèrent.
Pour ces amants-là, s’aimer est une question de voisinage, le voisinage est un premier pas (primus gradus), c’est dire qu’il était vraiment question dans cette affaire de marcher (dans l’espace) ou de n’y pas marcher ; on entendra bientôt les grands dehors s’affoler, on saisira la perte, à perte de vue – on y contreviendra avec talent d’ailleurs, jusqu’à un certain point. La perte de vue ? C’est de ça qu’il s’agit. Livre IV, les Métamorphoses, Ovide.
Ils marchent loin derrière les portes : excedere ; ils sortent de la maison, exierint ; ils ne faut pas qu’il y ait d’errance pour eux, errandum, pour eux les spatiantibus, perdus dans l’espace ; on est lato arvo, dans le large champ. Dans le pays perdu. Dans la liberté du champ. Les amants. Vous les voyez les petits points d’amants ici et là et tout autour l’espace grandi, que seuls des toits des arbres des murs limitent ?
Un corps, qu’est ce que c’est ? C’est ce que, peu importe la matière et les atomes, le sécable ou l’insécable, on a besoin de localiser. Un point. Ce qu’on met quelque part. Certaines des choses de cette histoire sont des corps, existent entre ceci et cela, ici près de la fontaine et ici près de la grotte.
La liste des corps : un mur (visible). Ce qu’on sait du corps-mur c’est qu’il sépare la maison de Pyrame de la maison de Thisbé. Un arbre. Le corps-arbre porte des fruits, poma, qui ne sont pas des pommes mais des mûres. Ce qu’on sait de l’arbre : il est près d’une grotte et d’une fraîche fontaine (gelida fonte). Un corps, un point. Ces points-là : Pyrame, Thisbé, l’arbre mûrier, le mur. Auxquels s’oppose ce fameux espace large large, où vont ex ex ex (sortir sortir sortir) les deux amants. Mais séparément.
Peut-on reprendre la ballade au début ?
Il y a eu un premier pas pour l’amour, le voisinage. Puis l’interdiction des parents : il est interdit de s’aimer. L’amour a grandi, donc. Il était couvert, comme un feu, il a envahi le terrain couvert, s’est heurté au plafond. Puis il a trouvé latéralement, sur le côté, où se répandre un peu. Par une fine rima. Une fente. Une crevasse. Une rime, là où se lézarde la parole, là où ça s’évanouit un peu, se perd et pâlit. Un trou. Un trou dans le texte et dans le mur. Le texte et le mur, dont on peut être sûr comme d’un certain autre nombres de choses ici : l’arbre, les traces de la lionne dans la haute poussière, Thisbé, Pyrame.
Il y a aussi, en contrepoint, tout ce qui circule, transire, passe, force le passage, avance : les mots, la voix, le voile.
Retour à la rima, le trou dans le mur. Le mur est un corps, fini, que je peux voir. Il porte en lui sa propre contradiction : le trou. Le trou (l’absence de corps) permet à quelque chose de passer. Ce quelque chose c’est tout le problème de le définir alors restons-en là.
(Une bonne parenthèse : dans le rêve des chiffons liberty. Robes et foulards et même grelots, à se demander si ce n’était pas prendre de l’avance sur cette histoire tragique, celle des amants Pyrame et Thisbé, de Babylone. Etrangement les corps étaient couverts de fanfreluches roses, et dessous était ce à quoi je voulais en venir, en tout cas c’était avec des flots de sang).
Le mur est visible : il empêche et permet. Le trou : rien ne dit que les amants regardent au travers. Le trou est peut être un oeil (un globe qui reçoit et diffuse la lumière ténue) mais attention : un oeil pour l’oreille. Le mur était un premier pas. Le trou dans le mur, qu’on sent, devine et voit (un amant est assis d’un côté et l’autre de l’autre) empêche les corps, les exacerbe. Permet autre chose, cet autre chose est donc ce qui reste. Ce qui est si difficile à définir : le chemin de la voix. Vocis iter. Le trou dans le mur permet aux mots (verbis) d’aller vers les oreilles aimées (ad aures amicas).
Le corps est localisé et la voix, l’objet qui s’échange (qui circule) et à qui la rima (la fente, l’arrêt, la chute, la rime) permet la liberté ne l’est pas. Du moins la voix objet qui n’est pas corps possède une relative capacité à la vagabonderie. Les amants remercient le mur, d’ailleurs, car ils ne sont pas naïfs, ils se rendent compte que la voix mène le corps dans son empêchement, son annulation ou sa division (un amant d’un côté et un autre de l’autre) et s’ils veulent (certes oui ils veulent) transgresser l’impossibilité (comme un sultan voulait que sa danseuse se dévoile, ôte le premier voile, le deuxième, jusqu’au septième, pour arriver à la plus nue des nudités), les amants se rendent compte, intelligents, que l’impossibilité auquel mur et fente dans le mur les renvoient est mise en aventure dans cet objet flottant (je dis : circulant) qu’est la voix. La voix. Les mots.
Pyrame et Thisbé sont deux intellectuels (aventuriers de fortune) un peu scellés à leurs sièges, à leurs baraques. Ils rendent grâce au mur de permettre à la voix de voyager jusque dans les oreilles. Pas un regard. Pas un espace. Mais l’oreille. A ce propos, dès à présent : penser à un tuyau. Le tuyau qu’est le limaçon de la machine qui fait fonctionner l’oreille.
Un trou dans le texte ou le mur permet à l’objet-voix (cause du désir) de flotter un peu. Cependant il n’y a pas de paysage. Il n’y a pas d’espace, les corps sont immobiles. Les espaces existent (peuvent être vus) mais c’est loin, c’est dehors. D’un côté et de l’autre du mur troué, on imagine un appareil qui résonne, qui fait passer la voix. A quelle sorte de résonateur avons-nous affaire ? ce n’est pas n’importe lequel c’est un résonateur type tuyau (Lacan, séminaire X, sur l’oreille). Ça opère donc à la façon, si vous voulez, de quelque tuyau, quel qu’il soit, flûte ou orgue. . On n’est pas étonné : un appareil entre les deux, une petite combine, machination, un outil très utile, il faut bien qu’il y en ait.
Ah ne pas oublier, tandis que qu’on résume les éléments en présence avant la grande bascule, ne pas oublier qu’il y a le langage et qu’au langage articulé (verbis) s’ajoutent les plaintes, les longues plaintes (un langage plus modulé qu’articulé, non ?).
Les plaintes concernent l’absence, le désir (toujours) empêché, qui excite et torture.
C’est alors qu’on fait le deuxième pas, dirait Ovide (qui ne le dit pas). Les deux jeunes gens décident de sortir. D’aller plus loin (de dénuder la danseuse). Mais comme c’est paniquant, que l’espace est vaste et la plaine désolée (lato arvo), ils vont relocaliser les corps. Pour les corps trouver des corps, des petits concentrés d’espace. C’est un arbre. Un arbre, un arbre, répète Ovide – il me plaît que ce soit un mûrier. Un mûrier comme dans mon jardin avec racines sous les canalisations et tout le bazar qu’elles y font. Le mûrier d’Ovide a des fruits et il me plaît qu’on les appelle poma, même si mûre n’est pas pomme. Je les imagine, les fruits, à cause du nom, merveilleusement ronds et blancs. L’arbre, l’ombre, la petite pomme ou boule blanche sont des corps. Les amants sont ravis, ils sortent dans la nuit et le secret.
Et c’est là qu’a lieu la première embrouille : Pyrame ne sort pas. Comment mais comment peut-il être en retard ? Parce qu’il est en retard, il ne s’agit de rien d’autre que de ceci : il est en retard. Imaginons dans nos histoires un Pyrame d’assez bonne foi, un pas trop mécréant, un qui aime bien voir les inconscients démêlés chez les autres, imaginons un Pyrame qui dit : tu ne vas pas en faire une tragédie, c’est juste un retard, c’est rien, j’ai oublié, c’est bon.
On en reste là, en tout cas on essaie d’en rester là mais au fond on ne comprend rien à ce retard ou oubli juste au moment où. On voudrait faire un sort au retard ou oubli. On envisage des choses, des choses très rusées d’ailleurs, des presciences, par exemple Pyrame saurait à l’avance que des corps qu’on conduit plus loin que la voix, des corps qu’on veut en entier, ça ne peut pas fonctionner.
Bon, Pyrame n’est pas là.
Thisbé de Babylone est là. Elle est sortie voilée, ce qui est un détail. Ce sont les détails qui tuent.
Pyrame n’est pas là et Thisbé ne s’étonne pas mais elle l’attend dans la nuit. L’erreur ou retard ou oubli de Pyrame n’est rien et comme tous les riens, c’est dangereux. Rien : d’autres l’ont dit qui ont déclenché des tempêtes. Thisbé est un peu inquiète dans la nuit. La nuit est sauvage et, s’incarnant dans la nuit, ni corps ni objet flottant mais la toute-sauvagerie, l’impossibilité même, l’écorchement, voici en personne : la lionne.
La lionne vient. Thisbé après avoir fait un pas en avant en fait un en arrière. Pyrame n’arrive toujours pas, Thisbé s’enfonce dans la grotte (parce qu’il y a une grotte, l’espace fou avait prévu la grotte pour les corps). Quand Thisbé s’enfonce dans la grotte pour échapper à la sauvagerie elle perd son voile.
Il y a les traces (à défaut de corps). 1/ ce voile tombé dans la poussière. 2/ les empreintes de la lionne repartie vers d’autres aventures.
Cette Thisbé au chéri inconscient (qui arrive en retard comme pour signifier qu’il préfère les murs fendus) n’intéresse pas la sauvagerie en la personne (ou sous les poils) de la lionne.
Le voile tombe, la lionne dédaigneuse le déchire et l’ensanglante de sa gueule qui l’est déjà, ensanglantée, c’est sa fonction de lionne-sauvagerie. Elle dit, la lionne : c’est fini, vous deux. Ton amoureux n’est pas mal mais c’est roupie de sansonnet. La lionne déchire la cause du désir. On peut imaginer, Ovide n’en dit rien, que le désir de Thisbé la babylonienne pour Pyrame le babylonien en prend un coup à ce moment-là. Thisbé est toujours au fond de la grotte, elle imagine la lionne déchirer le voile et le bel amoureux en retard lui paraît aussitôt moins glamour.
Le voile sanguinolent traîne par là, donc. Il y a les autres traces : les empreintes sûres (vestigia certa) des pattes de la lionne, de la toute-sauvagerie, dans le sable ou la poussière. La poussière, terre ou sable mouvant est haut. Les empreintes ont marqué le sol : elles sont sanglantes.
Enfin, le héros de l’histoire, lui qui a pris du retard pour se rendre au rendez-vous secret et fatal (lui qui jusque-là se plaignait et entendait des mots en retour et écoutait les plaintes et donnait en retour des mots), lui qui a pris un retard certain, arrive à ce moment où les traces sont des preuves : un voile ensanglanté, une lionne qui a marché par là et la disparition du corps de Thisbé la babylonienne. Il ne lui en faut pas plus. Thisbé a été déchiquetée par la lionne. On se dit qu’il le désirait tellement. Il savait que c’était incontournable cette affaire de corps qui va trop loin.
Elle est morte, se dit Pyrame qui comprend ça parce qu’il s’y attendait en douce, en secret, sans savoir qu’il savait. Il n’a pas été très courageux, le héros babylonien, il a, sans savoir (un oubli, hein, un léger retard), évité de vivre la sauvagerie. Il le regrette aussitôt. Il se dit : mince, j’aurais pu être là quand la danseuse enlève le voile et qu’il n’y a plus de voile – la danseuse qui va être écorchée. J’aurais pu être danseuse et sultan. J’étais quelque part ou en quelque sorte la danseuse et le sultan puisque j’ai organisé le rendez-vous à l’ombre de l’arbre. Impuissant Pyrame ? Il regrette. Il est passé à côté de l’histoire de sa vie.
Pourtant, il pourrait, maintenant, filer, filer vite fait. File, file, Pyrame. Tu connaîtras bien d’autres choses, une vie calme simple ou triste où les objets que tu arriveras à dévoiler ou déchiffrer seront ceux de la science. Par exemple. Il aurait pu filer, le babylonien. Mais non. Il pense : Thisbé a vécu jusqu’au fond ce que moi je ne peux voir jamais. Et je veux voir.
(Marsyas écorché parce qu’il préférait la musique de la flûte, on y revient, tuyaux de Pan, à la lyre d’Apollon qui permet aux mots d’être articulés. Plus de mur : la mélodie de la flûte fait n’importe quoi : un objet perdu et flottant erre et vagabonde, s’échappe, dans les vastes champs, lato arvo, il ne reste plus qu’à en mourir écorché).
Impuissant et triste de l’être, on se dit, quand on entend Pyrame supplier les lions de lui faire sa fête, à lui aussi :

Mon corps, déchiquetez-le,
mes viscères de meurtrier, détruisez-les d’une morsure cruelle,
oh vous qui habitez sous ce rocher, lions !

Sur le voile ensanglanté, preuve que Thisbé y est passée, Pyrame pleure, il verse bave, salive et larmes, bientôt son sang. Le voile est un objet flottant (qui se déplace). Comme la voix. Il s’est bel et bien déplacé. De la tête de Thisbé au seuil de la grotte. Du seuil de la grotte à la gueule de la lionne. De la gueule de la lionne aux mains de Pyrame. La voix / le voile, avec la proximité signifiante complètement de hasard mais ne boudons pas ce plaisir. Pyrame se tue sur le voile, verse le sang et le sang bondit : il fait des jaillissements. Comme une tour qui s’élève dans les airs. Adieu le désir. Pyrame se tue sur un malentendu, puisque la pauvre Thisbé n’a rien connu de tout ça, elle est saine et sauve et vierge dans sa grotte. Un malentendu : dans une histoire qui a commencé par les oreilles.
Ce n’est pas fini mais on ne veut pas forcément finir. N’empêche Ovide parle, lui, maintenant, après la mort de Pyrame : il compare. A quoi compare-t-il (non pas les airs rompus mais) le corps rompu de Pyrame ? Il le compare, ce corps, à une flûte, un tuyau. Il le ramène à l’ouïe dont il était question. L’objet (l’outil, l’appareil, la petite machine) dont ils auraient pu se contenter, Pyrame et Thisbé, un instrument tiers entre un corps et un autre : le tuyau par lequel faire passer la voix et les mots (dans les oreilles aimées amies). Point. Au lieu de ça ils sont allés vagabonder, avec les malentendus que l’on sait (l’un a cru que l’autre avait connu l’ultime déchirement tandis que l’autre a cru que le premier avait oublié), au lieu de ça ils sont allés chercher des lions et à joindre les corps. Ils n’ont pas pu. Quand Ovide compare ça donne ceci :

Le sang bondit haut,
comme quand un tuyau au plomb abîmé
se coupe en deux et par le petit trou strident
giclent de longues eaux qui brisent les airs sous leurs coups.

Le petit trou qui reste fait du bruit : il siffle. On est passé de l’articulation des mots et des phrases à une sorte de cri qui accompagne cette colonne de sang qui gicle (ejaculatur) bien haut. Le sang est de l’eau, en tout cas est liquide et remplit les airs, les espaces. Quant au corps de Pyrame, il est coupé en deux.

(vase)

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Les rayons des fils électriques et les vols épars d’un oiseau, freux, corneille, parfois un martinet, c’est devenu rare. Les mouettes par bandes, rasant l’Adour glauque. Le jour se lève, il n’est pas brillant. S’il se lève pourtant c’est hissant un souvenir : le danger. Vite, quelqu’un à la rescousse. On a beau parler, on a beau se tenir terrible de tout corps (petits morceaux, tombés caressés), vite, vite, quelqu’un. C’est que le morceau est tombé et qu’il est question de ne jamais s’arrêter avant de pouvoir le ramasser : on va aller jusqu’au bout, dit-on, dis-tu, pense-t-on, penses-tu, on va aller jusqu’après, jusqu’à derrière la peau, écorchement et voile dernier, on va (amour) chercher avec cruauté ce qui échappe, on va fouiller derrière la peau et les pores, dans la chair vive, dans les tripes, le coeur, l’âme. C’est à dire le corps. Se taire. C’était le véritable instant du danger. C’était celui qu’on cherchait. Dans ces cas-là et ces matins-là, après la route (éventuellement les tempêtes) on est sans un mot. Et le pire, sans un regard.
Celui que tu aimais, que tu croyais aimer, désirer, l’objet du fond du vase, tu ne le vois pas. Tu regardes, mais son absence.

une enfance à pied

Ce rêve, début décembre et giboulées terribles, ciels complètement dévastés qui dans l’après midi deviennent des géométries de soie, géométries à deux ou plusieurs plans, il y a l’espace noir et les abscisses et ordonnées pour la place du petit rouge, du petit bleu foncé, très bien dessiné, à peine un peu, au milieu, en touffe, ébouriffé.
Ce rêve-ci, le dernier j’ai supplié, le dernier de toute l’enfance, l’enfance qui est une enfance à pied et n’en finit pas (une enfance sur les rotules, j’y descends, je dirais, non comme on descend aux Enfers mais quand même j’y descends).
Je commencerai par où le souvenir revint, moi qui ai fait une demi-journée depuis, et pas des moindres, avec la tristesse, ça oui, mais pour qui, pour quoi, je ne savais plus.
Le souvenir est revenu quand j’ai lu dans l’autre livre, Lear et cie, que les lettres allaient et venaient, circulaient, sans que personne ne les écrive ni ne les reçoive. 
Les lettres.
Bien sûr.
Les enfants étaient dans une sorte de camp de vacances ou de camp de travail ou encore de camp de concentration.
Tout de suite, les leggings bleu roi, bleu nuit, bleu à fleurs, à orchidées, de la grande (de la longue longue) jeune fille, la seule survivante, survivante qui recevait les courants de l’air trop fort pour elle. Elle s’étouffait. Les airs la gorgeaient.
Ses jambes très longues et très maigres. 
Elle est allongée, elle se meurt. C’est bientôt fini.
Constater là (et avant et aussi après, au moment où le rêve revient en beauté, si on peut dire) que ces histoires de narrateur et de destinataire, de sujet et d’objet, de l’un et de l’autre, c’est de la blague. 
J’étais l’enfant et la mère et le bourreau entre les deux. 
J’étais tous les enfants. 
J’étais aussi les paquets perdus. Parce qu’il y avait des paquets de reste, il y avait un sacré reste, beaucoup de perdu, le reste perdu était derrière la porte du camp où on avait écrit que le travail rend libre, il y avait des paquets, sur l’un d’entre eux ma mère avait écrit mon nom, son écriture, sa désirable et adorée écriture, à l’encre violette, m’était destinée, dire que j’étais morte sans avoir su qu’elle pensait à moi avant ma mort, je m’étais crue abandonnée, je voyais, dans un temps d’après coup et hypothétique (du conditionnel ?) le paquet coincé dans le corridor et je voyais le temps foutu, ces temps foutus. Le couloir devant la porte du camp (le travail rend libre, en lettres de sang et le sang dégoulinait encore en grosses traînées sur le bois de la porte).
Sur les paquets en grand contraste était la belle écriture de ma mère ; pourtant, plus que parfait, sûr de sûr, j’avais moi-même ficelé les paquets pour mes enfants qui avaient dû croire à l’abandon eux aussi.
Le seuil devant la porte du camp, l’inscription à propos du travail forcé, l’abandon à jamais, les paquets délicieux ficelés (des livres ? Penser à celui reçu au collège des Ursulines, j’avais neuf ans, premier prix de poésie, échappe-toi, avait écrit sur la première page mon oncle, c’était resté un programme), les paquets étaient à la porte, la fille en bleu et orchidées mourait, elle ressemblait, 15 ans, au jeune Marc Bourguedieu dont je racontais l’histoire, résistant dans le Médoc, déporté à Dachau, Neuengamme, déplacé sur le Cap-Arcona, l’Athen, mort au Kremlin-Bicêtre.
La fille aux jambes maigres et bleues. Bleues des pieds à la tête. Orchidées bleues ? Elle mourait, c’est sûr et le réveil a été rude. Pas très sûr comme réveil.
Les enfants étaient partis, abandonnés, il n’y avait ni retour ni consolation, les temps étaient foutus, des sortes de futur de futur, où on ne va jamais, où on ne peut rien expliquer ni réparer.

ceux-ci qui attendent 2017

Ceux-ci qui attendent 2017.
Ceux-là, très différents (télévision, chaque fois qu’un enfant passe devant il change de chaîne, cherchant mieux sans doute, toujours plus fort). Le père (flic) craint 2017. Ils vont l’avoir, on va l’avoir.
Il ne se passera rien disent ceux-ci dans la petite cuisine collective. Il y a trop d’enjeux économiques, financiers, l’Europe ne laissera pas faire.
On va l’avoir, et maintenant, au plein des affaires, quand tu entends tous les administratifs qui ont la phobie administrative, quand tu vois ceux qui font les lois qu’ils disent trop dures à appliquer pour eux-mêmes, on va l’avoir, on va l’avoir. Et qu’est ce qu’on peut leur dire à ceux qui voter ? On va leur dire que derrière tout ça, attention se cache le racisme ? On va leur dire mais tu sais, disent ceux-là, chez qui télé et père flic…
Ceux-ci attendent 2017. D’un côté tu n’auras jamais. De l’autre, après tout…
Ceux-là se sont installés à Sceaux pour le lycée et l’ascension sociale. le public mais très bon, pour les grandes écoles, après. On voulait pas me les prendre. Alors on a fait à la française. Piston.
Ceux-ci payent cher pour des écoles où nourrir les chèvres au coeur des bois mais au coeur de la ville. Mes enfants avant tout. Mes enfants ne sont pas mes porte drapeaux.
Après tout, disent ceux-ci, tu l’aurais là, la révolution. 
La révolution ? C’est le lendemain de la mort de Rémi Fraisse. On sent les désirs de violence mais surtout les désirs de forêts et de bonnes, bonnes écoles pour que nos enfants, pas nos porte drapeaux, ne soient en rien retardés, aient accès au meilleur.
Leur rythme respecté.
En fait vous avez peur ? Pas de la télé. D’autre chose. Des pauvres, non, vous avez un peu peur des pauvres ? Du périph de Paris de vous-mêmes de la révolution que vous appelez de vos voeux en 2017.
Peut-être non, peut-être non, n’avez-vous pas peur.
Hello kitty mais hello kitty ou iphone tu sais.
Oh moi c’est pas parce qu’il y avec ma fille les enfants de, et de.
C’est vrai cet entre-soi, tu as raison, mais comment faire quand tu habites à Jaures, à Montreuil, vraiment tu peux pas. Toi la province. La mixité à l’école publique ? Et puis la mixité moi je la vois autrement : on voit tellement de gens, des comédiens, des écrivains, de tous les pays, de toutes les.
Aussi on évite le périph. La pollution.
Et la société de consommation, superman les hamburgers les après midi télé et hello kitty.
Et la révolution.