nos corps-pirogues

On ne voit plus une sculpture. Chacune est cachée derrière les fougères hautes. Les orateurs, par exemple, et la structure de verre, de l’autre côté, à l’autre bout du jardin, juste avant la tourbière, disparaissent sous la végétation.
On trouve un espace plat et d’ombre.
On y fera notre premier cercle.
Il y a les âmes du jardin, celles qui t’accueillent, te demandent de ne pas marcher où c’est semé, te font observer les ruches ici, le feu là-bas, te disent que tu peux dormir sous un arbre, marcher pieds nus, toucher les écorces et les bronzes.

Il y a aussi, au jardin, des gardiens de jardin, comme tous les gardiens ils donnent des ordres, de mini-ordres d’ordre, ce sont de ces gardiens qu’on trouve partout, de ceux qui veulent qu’un ordre soit un ordre. Les gardiens du jardin comme tous les gardiens distribuent les ordres pour l’ordre, pour l’ordre qui ne doit à aucun prix virer désordre même s’ils ne se font aucune idée à propos du désordre, à propos de l’ordre non plus d’ailleurs ne se font aucune idée, si ce n’est que l’ordre qu’il faut conserver est triste et morose comme une tête de gardien de jardin et de dragon.
Une tête de soi-même.
Que rien ne vient déplacer.
Déséquilibrer.

Sur un pied.
Sur un pied, c’est nous.
Tête sur pied et pied en l’air.
Sur un pied, c’est nous, au jardin.
On ne voit pas une sculpture.
Dans cet espace d’ombre Camille dit de marcher, d’abord lentement puis vite. De choisir une direction.
Arrivés à destination nous prononçons à voix haute le mot de la chose choisie.
Genou. C’est le genou d’Adam.
Feuille.
Pâquerette.
Fermons les yeux.
Nous pouvons choisir le ciel.
Comment on fait ?
Camille lève la tête, menton entre les branches, là-haut.

Tout à l’heure Christian dira qu’il n’est pas musulman mais il fait le Ramadan avec ses camarades. Il le fait par aide et solidarité, il le fait parce que catholique ou musulman, en trouvant le lien avec les autres tu trouves celui avec l’esprit.
L’Esprit saint, il dit.
On remarquera, tout à l’heure, à la table, que catholiques d’ici, nous ne faisons plus le carême même si enfants nous le faisions. C’est à dire, disons-nous, à la table, pendant que Mohammed, vingt-trois ans, qui n’en boit pas, sert le café, c’est à dire, disons-nous, qu’en une ou deux, au plus, générations, une culture religieuse, des traits communs, l’esprit des autres, comme dit Christian qui vient du Tchad, nous avons tout laissé.
Tout ça va très vite, disons-nous et le disons d’autant plus que nous sommes à la fois celles et ceux qui perdons et avons précipité la perte, celles et ceux qui avons voulu la perte.
Corinne raconte que les enfants qui viennent au jardin ne savent pas qui sont Adam, Eve, le serpent – ni quel rôle joue la pomme.
Ce sont à peu près les mêmes générations qui ont vu se perdre la langue perdue dont parle Camille et que parle Camille – la langue perdue que tu retrouves partout, dit-elle, dans l’océan, le sel, le ciel, la cendre, les champs.

Camille lève la tête et nous levons la tête. Le deuxième espace c’est autour de la structure araignée d’Edith. Le sol est un peu humide malgré le soleil, la terre est noire, de la plante des pieds nus et de la main nous frottons, frottons tout, après l’ouïe c’est le toucher et nous touchons et après c’est le passage du geste et après le passage du geste, dans un sens puis dans l’autre puis dans l’autre encore, ce sont nos rires. Celui qui n’arrive pas à attraper le geste, les autres l’aident, nous marchons vite, quand l’un de nous s’arrête les autres aussi nous arrêtons, dans la sculpture d’Edith nous marchons vite et nous arrêtons aussitôt que l’un d’entre nous s’arrête, aussitôt que le sentons s’arrêter nous nous arrêtons. Et il y a ceux qui marchent dans la sculpture d’Edith à tâtons les yeux clos sans danger sans risque sans peur sans broncher.

Camille donne les mots.
De notre abécédaire, Camille donne les mots.
Il y a les âmes du jardin.
Le premier mot est accueil, le tableau vivant que nous composons ouvre les mains et les bouches ; le suppliant genou à terre tend vers nous, qui tendons vers lui les mains, ses mains et son visage.
Il y a des mots qui amusent, danser et colis, on fait des tableaux légers ou lourds, comme le colis que devient le corps de quelqu’un.
Il y a des mots comme collectif, et les poings sont tendus et les mains dégagées, vers le ciel, issues du bloc réuni de nos corps.
Il y a les mots et les âmes du jardin.
Quand c’est le mot arbre, les corps font tronc et branches, vers là-bas.

Cependant qu’à Calais, aujourd’hui même, des CRS ont empêché des bénévoles de donner de l’eau à des bébés.
Le défenseur des droits envoie un signal d’alerte.
Philippe dit : l’air dont vous avez peur, nous en avons besoin.
Ce n’est pas nous, ici, au jardin, qui le contredirions.
Qu’est ce qui vous rend tous si gentils ? A demandé Mohammed.
Si on m’avait dit que j’irais trois fois en une semaine, dans ma vie, à l’ambassade de Guinée, dit Philippe.
C’est tout cet imprévu qui est arrivé.
On va, dit Pierre, on va recueillir les témoignages de chacun des droits bafoués.
Concernant la santé, on va le faire.
Les PASS qui demandent quand même des ordonnances.
Les hôpitaux qui ne reçoivent plus les enfants non reconnus par l’ASE – qui ne bénéficient donc pas de l’AME.
Parce que « les budgets ne sont pas extensibles », dit l’hôpital.
L’hôtel Dieu qui considère adulte un jeune s’il a plus de 15 ans et 3 mois…
On va collecter les témoignages, les rendre anonymes, ne faire courir de risques à personne. On ne va pas obéir aux injonctions déshumanisantes, on ne va pas y obéir et on va le dire, qu’on n’y obéit pas. Finis, les enfants isolés à qui on ne peut donner un drap pour remplacer les draps très sales de l’hôtel pendant la semaine d’évaluation. On commence par faire semblant de ne pas accompagner un enfant lors de son entretien d’évaluation ? Afin de ne pas lui faire quitter le dispositif d’isolement auquel il est contraint ? On poursuit en montrant sa méfiance devant la personne qui demande à être accueillie ? A-t-elle vraiment besoin d’aide ? Est-elle, comme on dit, éligible à l’asile ? On obéit aux soupçons ? On est entré, pour bien faire, pour ne pas donner d’espoir, pour ne pas fragiliser les plus fragiles, on est entré à son tour dans l’ère du soupçon ?
Mais c’est qu’on va prendre la figure triste d’un gardien dragon de jardin, à force.
Les pommes d’or d’Atlas, le monde, sont bien gardées.
Quand Hercule pénètre dans le jardin, quel air.
Quelle joie.

Aujourd’hui, c’est Camille qui est entrée au jardin.
Les pommes d’or des Hespérides, de main en main elles sont passées.
On les envoyait, les rattrapait.
Puis Camille a proposé les tableaux vivants.
Devant la mosaïque de Fernand Léger.
Une femme tenait sur son bras un oiseau.
Un homme s’accrochait à un radeau, une planche, un radeau.
Le petit banc devant la grande mosaïque dans le jardin, nous pouvions nous y asseoir dessus pour observer, voir venir. Nous avons fait autre chose.

Nous avons besoin de l’air qui vous effraie, disait Philippe.
Raphaël disait, il n’y a pas si longtemps, parlant de l’expérience d’hospitalité basque, à Baigorri : il me semble que les piétés se sont rencontrées.
Des piétés se sont rencontrées.
Pour moi, l’imprévu, c’est ça : rencontrer la piété sous mes pas.
Aujourd’hui, au jardin, Christian a dit : pas de relation spirituelle sans pratique. Je ne mange pas et ne bois pas pour être en relation avec mes camarades, mes frères et à travers mes frères, à l’esprit.

Le petit banc nous nous y sommes installés, à califourchon. Il est devenu une pirogue. Nos corps, ces pirogues. On ramait. Il y avait le bruit des rames, le choc de l’eau, les oiseaux criards, il y avait le souffle de chacun et déjà l’un de nous se fatiguait. Un autre a donné l’alerte. La pirogue prenait l’eau. On a rempli des seaux d’un côté du banc, on les a versés de l’autre, en rythme, ensemble, sur la voix de l’un des nôtres qui psalmodiait un drôle de poème : il y a de l’eau, il y a de l’eau. On a vu s’affaiblir l’un des nôtres. On l’a enlacé. On l’a soutenu. On n’a pas chaviré. Pas tout de suite. On a appelé à l’aide, bouches grande ouvertes. Bras tendus, immobiles, vers la côte et les garde-côtes, vers les jardins et les pommes et les frères, les Hercule, les occidents, les couchants, les Hespérides, vers quiconque n’a pas peur de l’imprévu mais y retrouve ses esprits.

entre les mains et la tête

Bernadette Soubirous tenait bon, enfant, devant les questions. Qu’a-t-elle vu, où, comment, quelle fleur sur le bout des chaussons, dame, vierge, pourquoi, quelles paroles. Vous transformez tout ce que je dis. Pourquoi faut-il que ce que je dis de plus simple et de plus vrai se défigure quand vous le répétez, vous. Quelque chose. Quelque chose de blanc. Une dame. La tête inclinée. Pas comme ça. Pas encore ça. Plus tard elle ne tenait pas si bon : peut-être, après tout, s’était-elle trompée. Le temps créait de l’espace. L’espace entre la vision et elle s’élargissait. Devenait flou. Les espaces sont flous et les temps, n’en parlons pas.
Avec Bernadette, petite fille du meunier pauvre de Lourdes, dans le milieu du XIXème siècle, je touchais mon enfance.
Mon enfance qui n’avait jamais cessé.

Quelque chose m’a réveillée.
Un cauchemar, un tellement vrai, les personnages inquisiteurs y avaient le premier rôle et les larmes, c’était par flots, au réveil.
Rien n’allait les arrêter.
C’est comme ce jour, j’ai une douzaine d’années, je rencontre par hasard le procureur qui a instruit le procès de Christian Rannucci. Il me dit : j’ai vu sa tête tomber, il était coupable, point final. J’avais entre dix et douze ans, plus jamais les têtes n’ont cessé de tomber. Plus jamais.
Tête coupée, on ne pouvait plus rien pour les temps et les espaces. Tu es coupable, coupé, et fin de l’histoire.
Des fins de l’histoire, j’en pleure avec excès, encore et encore, les enfances on n’en revient jamais.
Quelque chose m’a réveillée la nuit.

Les têtes qu’avaient les petits personnages dans ma nuit. Revêches, sûrs d’eux, agités derrière leur bureau, cous plissés, je me concentrais sur le détail des cous plissés pour tenter de retenir le cri qui suppliait pour qu’on le laisse devenir hurlement, sanglot, sanglot interminable. Les personnages cous plissés exigeaient. Ils exigeaient entre autres choses ma présence, tôt le matin, ils exigeaient que je me lève à un moment où je ne pouvais pas me lever. Ils exigent que je me lève précisément à ce moment où je ne peux pas me lever, je ne commande pas à mes pieds. Mes pieds libres et intelligents, je ne sais pas leur commander. Levez-vous, criaient les bonhommes. Rien à faire. Les bonhommes posaient alors des questions, de nombreuses questions, ils tiraient des questions comme des balles, comme des flèches, il n’y avait pas de réponse à leurs questions ou bien on hésitait entre deux ou trois, il fallait prendre des chemins de traverse pour bien mesurer la complexité des questions, ce n’était pas du mauvais esprit, plutôt un désir de trop bien faire avec la mémoire et le temps qui a passé, le temps d’hier : hier j’ai vu, hier j’ai pris telle route, j’ai libéré une classe entière qui grinçait des chaises et cachait ses yeux, endormait ses oreilles, hier j’ai quitté l’école en disant que je n’y retournerai jamais, hier j’ai pris ce rond-point, laissé mon pays, hier le 15 ou le 16, ou, à moins que. Les bonhommes ricanaient. Si je me trompais d’un jour c’était fichu.
Fin de l’histoire.

Les histoires c’est fait pour commencer. Quand elles s’étranglaient sous le joug de la science sûre de ma vie qu’avaient les bonhommes inquisiteurs, quand ils jouaient de leur couperet, le rêve me réveillait.
En larmes, les larmes feraient monter une migraine pour toujours, je voulais les refouler, les sanglots, c’était dedans.
Mince.

Hier soir, coup de téléphone de S., admis à l’entretien incontournable du DEMIE parisien, l’entretien d’accueil, comme on dit.
Ce qui ne veut pas dire qu’il sera jugé mineur, l’accueil n’est pas l’évaluation.
L’accueil, c’est après avoir effacé de son portable les numéros des téléphone amis. Pour ne pas paraître non isolé.
L’accueil, ce sont les questions dont on le bombarde.
La première ville où je suis arrivé ? Bayonne. Après, Paris.
Je n’ai pas demandé la deuxième. Contente-toi de répondre aux questions.
A la moindre hésitation, qui est la quête d’une meilleure manière de faire la phrase ou d’être plus précis, l’enquêteur se réjouit : mensonge.
Tu n’as pas les originaux. Ton scan imprimé ne vaut rien, nous ce qu’on veut ce sont les originaux.
Mensonges, mensonges.
Que de mensonges, se rengorge l’inquisiteur.

La tête qu’ils ont, ces évaluateurs – et les formations qu’ils suivent ?
Sont-ils persuadés de chercher au plus près du vrai, de l’os ? La chose, le mot. Et point final. Peut-être se disent-ils, le soir, peut-être se disent-ils : il faut bien un cadre, des manières de juger, il faut bien tirer de l’immense nappe floue des mensonges venus d’Afrique et d’ailleurs le bon grain, le vrai, l’os, un point. On n’a pas le choix. Quand il y en a pour trois il n’y en a pas pour quatre, le bon sens. Peut-être aussi reçoivent-ils des consignes, des consignes claires en matière de chiffres ? Il nous en faut tant ce coup-ci. Mettez la pression. Pierre me raconte que pas mal d’éducateurs de la PAOMIE démissionnent. Restent ceux qui font le boulot d’un flic. On peut faire le boulot d’un flic pensant qu’on fait du travail social.

On peut faire aussi du boulot bénévole et social qui soit du boulot de flic, ça arrive quand on croit que les temps et les espaces sont limités, que le flou ou les incertitudes ça n’existe pas, que c’est toi ou l’autre, en face, jamais les deux, qu’il y a une règle qui est plus forte qu’une autre, la mesure, l’âge, le chiffre, l’expression claire. Plus forte qu’une autre règle, celle qui poserait que c’est nous deux, avec nos arrangements et nos conflits, nous deux, et le besoin que j’ai, en ce moment, le voici, vois si tu peux.

Nous deux, et pas si simple de dire en quelques phrases la vie, mes morceaux de vie.
Il n’y a que des commencements.
En voici un.

Et pourtant.
Quel âge il dit qu’il a, déjà ?
La bénévole qui insiste : on dirait qu’il a vingt-cinq ans, ton mineur.
Le bénévole : celui-ci dort dehors, sur des palettes, il ne nous embête pas.
Celle qui loge et dit : il utilise toute l’eau de la douche, je n’ose pas le lui dire, il me terrorise.
Il prie la porte ouverte.
Leur enfant est enfant roi.
Ils dépensent la nourriture qu’on leur donne.

C’est moi ou l’autre mais moi je paye. Ce que je paye, bénévole fatigué, je ne veux pas savoir. Le monsieur qui utilise toute l’eau de la douche et terrorise son hôte est algérien. L’hôte vient d’une histoire où le père, en 57… L’hôte ne veut pas savoir.

Au jardin, l’araignée d’Edith avait gagné de l’espace. Elle ne montait pas si haut que ça mais les fils rendaient les bois et le ciel fait de lourds et beaux gris légèrement flous, des fils il y en avait toujours plus, à hauteur de regard. Le geste de tendre d’arbre en arbre les fils de coton, le mouvement perpétuel d’Edith et du jeune homme qui l’assiste. Quand il pleut, Corinne a l’idée d’épingler au mur la grande feuille. Avec des feutres on dessine les mots dans toutes les langues qu’on a, le premier poème vient, proposé par Nathalie. Rappelle-toi Barbara. Il pleuvait sur Brest ce jour-là. On dit des noms de filles dans toutes les langues. Noms de filles et Dachtee comprend qu’il faut trouver deux filles, ce qui fait rire tout le monde, deux filles, quand même. Rappelle-toi Barbara et il se trouve que Barbara, pas celle du poème mais la Barbara du jardin, filme et ce que Barbara filme, où nous dessinons et écrivons, Ophélie le filme aussi, un plan derrière. Un plan derrière un plan. Dehors Ophélie tout à l’heure a filmé les fils en tissage et le feu qui montait et les corps dans l’espace, à présent nous sommes debout sur la feuille épinglée et debout pour filmer, il y a de l’espace et du corps et si Mohammed est fatigué c’est qu’il a fait une journée test de ramadan, il s’entraîne pour le 27, son premier ramadan en Europe, quatre heures de plus de jour qu’au Soudan, Ophélie dit qu’elle se prive de boire comme ça, pour le plaisir de se priver, elle ne prend qu’un petit verre d’eau par semaine, c’est la chose la plus étrange que j’ai jamais entendue, dit Mohammed, tu veux mourir, peut-être, quelle connerie la guerre, on continue avec Prévert, il pleuvait sur Brest ce jour là, on explique que la pluie peut être d’acier de sang de feu et sous la pluie de fer les filles ruissellent les amoureux éperdus se perdent, on parle de mémoire et de nostalgie, en faisant plein de gestes avec les mains, en faisant plein de gestes entre les mains et la tête, parce que comment dire mémoire et nostalgie, sinon.

Hospitalités…

Texte de la conférence donnée à Baroja le 6 janvier, à l’invitation de Christophe Lamoure, que je remercie.

(avec des textes de Ingeboch Bachman, Ovide, Bernanos, Dostoïevski, John Berger).

***

Il y a presque dix ans, j’écrivais Entre chagrin et néant, récit des auditions de sans papiers devant le juge de la détention et de la liberté au TGI de Bayonne.
Les personnes passaient devant ce juge judiciaire qui vérifiait la légalité de leur rétention, et non détention – puisque leur délit consistait à ne pas avoir les papiers autorisant à se déplacer dans l’espace Schenghen, ou dans ce pays-ci de l’espace Schenghen, ce qui n’est pas un délit.
On était en 2007, la politique européenne d’immigration avait des années de fermeture derrière elle et elle avait de longues années, on s’en doutait, on le sait maintenant, devant elle.
Entre le chagrin et le néant, je choisis le chagrin, c’est ce que dit un personnage de Faulkner à la fin de Si je t’oublie Jérusalem.
Le chagrin est un affect.
Contrairement au néant.
Je choisissais d’être affectée.

Je mettais en exergue de mon livre cette phrase de Cornelius Castoriadis, lue dans La cité et les lois : « par rapport à autrui, j’ai à faire – et non pas au sens de l’aumône et de l’assistance -, j’ai à intervenir, et cela même au plan de l’éthique, indépendamment de toute action politique ».
Au plan de l’éthique, donc.
Qui n’est pas un affect.

J’écrivais, dans les premières pages du livre, pour définir le projet : « la révolte, je ne sais pas la mener. Le chagrin m’envahit. Je le pense insuffisant, agaçant, inquiétant même, s’il n’est accompagné d’une mise en question et de travail – tout modeste que soit ce travail ».

Dix ans après, en relisant ces bribes d’introduction, je me souviens de la conviction qui était ma mienne : le chagrin, l’affect seul, ne suffit pas.

Je pense à un autre affect qui n’est pas nommé ici, au tout début de Entre chagrin et néant, mais très vite après et auquel tout le monde pense, la peur.
L’exclusion de l’autre se fonde sur une panique radicale, existentielle.
La peur d’être mis en danger fondamentalement par l’autre.
Une peur qui met la vie en jeu.

Cette peur qui est un affect travaille l’élaboration des institutions, qui ont pourtant peu à voir avec les affects.
Cette peur joue au niveau des états-nations, débordés par la mondialisation, par la menace planétaire du terrorisme. Ces institutions mettent donc en place une justice spéciale pour les migrants.

Cette peur joue bien sûr aussi au niveau de l’individu et dans les mêmes termes.
J’écrivais dans Entre chagrin et néant, il y a dix ans : « peur des débordements. Peur d’être entamé. Effroi d’être l’autre où l’on pleure. Alors on tourne et on ferme et on devient hors jeu, impitoyable, tous les autres, saisis en masse et en globalité, jetés dans le domaine hors espèce. À l’intérieur, le monstre ».

Soi même comme un autre, et un autre surtout pas comme soi-même, pour jouer avec un titre d’un ouvrage de Paul Ricoeur.

Il y a un autre affect dont on parlera ici en tournant autour de l’expérience ou des expériences d’hospitalités, c’est la joie. On en parle peu, pourtant c’est la joie.

C’est cette joie que donne l’hospitalité que je voudrais installer ici.
Chagrin et joies, des affects dont il me semble, c’est ce que je propose ici, qu’ils sont politiques.

1/

Par rapport à autrui, j’ai à faire, disait Castoriadis en 1983 dans son séminaire La cité et les lois. Beaucoup plus tard, il expliquait, dans Le monde diplomatique, un an avant sa mort, que nous naissons monades, monades psychiques, monades qui se vivent dans la toute-puissance, ne connaissent pas de limites, devant qui tout obstacle doit disparaître. Nous avançons et devenons des individus qui acceptent tant bien que mal l’existence des autres. Nous formulons des voeux de mort à leur égard, qui ne se réalisent pas, bien sûr. Nous acceptons intellectuellement que le désir des autres ait le même droit que le nôtre à être satisfait. Cela se produit grâce au refoulement, toutes les pensées de notre imagination radicale ou meurtrière s’échappent dans l’inconscient.
Refoulées mais à l’oeuvre d’une manière ou d’une autre.
L’autre que j’ai voulu tuer sans doute veut-il ma mort lui aussi.
Les peurs sont enfouies mais prêtes à surgir et quand elles surgissent c’est sous des formes politiques.
Bien sûr je vais vite, je résume et caricature des processus psychique complexes, dans cet article du Monde diplomatique. Castoriadis va vite lui aussi, puisque ce qu’il veut dire, c’est à quel point nous avons intérêt à devenir autonomes, à ne pas subir passivement nos pensées d’imaginations radicales.

Lors d’une psychanalyse, on tente de pénétrer un peu cette barrière de l’inconscient, de repérer les pulsions qui laissent des traces dans la vie et parviennent plus ou moins parfaitement à nous la gâcher.
Mais on ne peut pas amener une classe politique se faire psychanalyser.
C’est bien pourtant elle, la classe politique, qui en aurait besoin, et non les citoyens : c’est la classe politique, le discours d’en haut, comme on dit, qui lance la musique, la musique empoisonnée, après tout est affaire d’agencement, de mise en place, de discours qui suivent les discours, de répétitions.
Psychanalyse pour les uns, éducation pour tous – on peut rêver.

La peur de l’autre est la peur fondamentale, première.
L’autre, le radicalement différent.
Parfois ce grand inconnu, ce tout autre, surgit comme très familier.
Comme étrangement très familier.
Freud a appelé ce phénomène l’inquiétante étrangeté, quand l’intime surgit comme étranger, inconnu.
Tous ces moments qu’il nous semble avoir déjà vécus, ces impressions de dédoublement, ces peurs d’enfance quand ce que je connais si bien risque de basculer et de devenir le grand danger.
Moi comme un autre et l’autre comme moi.
C’est dire que les barrières entre moi et l’autre sont difficiles à établir.
Lacan dira, en commentant le célèbre texte de Freud sur l’inquiétante étrangeté, que l’étranger est au coeur du sujet.
Dans le sujet il y a déjà de l’étranger.
Le sujet où il y a de l’étranger reconnaît cet étranger au-dehors.
Dedans, dehors, on peut ne plus faire la différence.
Les récits fantastiques s’inspirent de ces expériences psychiques-là.
Que le sujet est un autre, il n’y a pas que Lacan qui l’a dit.
Je est un autre.

Quittons la sphère psychique pour rejoindre la sphère du quotidien, comment ça se passe, dans nos affaires de tous les jours : mon petit monde, mon foyer, mes enfants, mon mari, ma femme, mon économie domestique, mon système de repères, mes références, mes bons mots, tout cela peut être bien embêté par la présence de l’autre, d’un autre.

Ce que disait Castoriadis, on le retrouve au quotidien : n’importe qui me gêne. N’importe qui gêne mes habitudes, gêne le monde bien arrangé qui est le mien.
C’est alors qu’il se passe, c’est le philosophe Emmanuel Lévinas qui nous le dit, quelque chose comme une dénucléation. On sort de son noyau. On est tellement gêné par l’autre que ça ne peut pas durer, en quelque sorte, cette gêne, et on transforme la gêne.
L’autre me gêne et m’oblige impérativement et douloureusement ? Oui, il m’oblige, il m’oblige à m’exposer à lui, à sortir de mon noyau cognitif et jouissif.
A ce moment-là, j’ai renoncé à le tuer, dit Lévinas, et puisque je ne vais pas le tuer, je vais faire autre chose, je vais faire radicalement autre chose, j’ai le sens de la mesure : je vais prendre soin de lui, je vais panser ses blessures, je vais le faire passer avant moi-même, bref je vais lui donner l’hospitalité.

Et Lévinas de citer tantôt le Décalogue – « tu ne tueras point » – et Isaïe « partager ton pain avec l’affamé, recueillir dans ta maison des miséreux ».

Ce n’est pas la copie d’une antique loi religieuse qui est en jeu.
C’est un savoir valable pour tout homme, quelles que soient sa culture et sa foi.
Parce qu’il est question de survie.
L’autre m’oblige à l’accueillir et à assumer ma responsabilité.
L’autre me fait devenir ce que je suis déjà, moi-même, c’est à dire un peu autre.
(L’autre est au coeur du sujet).
C’est à dire quelqu’un qui ne tue pas.
C’est à dire un être humain.

Je pense à un poème de Ingeboch Bachman, cette femme romancière et poète qui s’est frottée, elle, à du tout autre. Fille d’un directeur d’école qui avait adhéré, en Autriche, au NSDAP, au parti nazi, elle sera après la guerre la maîtresse, ou une des maîtresses de Paul Celan, poète juif roumain de Bucovine (Ukraine), dont la mère a péri dans ce qu’on a appelé la Shoah par balle et son père dans les camps.

Si ce n’est pas moi c’est quelqu’un qui vaut autant que moi
si un mot ici touche à mes frontières, je le laisse y toucher
si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois à la mer
et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

si c’est moi c’est tout un chacun, qui est autant que moi
je ne veux plus rien pour moi, je veux toucher le fond

au fond, c’est à dire en la mer, je retrouverai la Bohême
ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement
ressurgissant du fond, je sais maintenant et plus rien ne me perd

venez à moi, vous tous, Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires
jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous ?

(Ingeboch Bachman)

C’est un poème qui se passe de commentaires.
Si c’est moi c’est tout un chacun, qui est autant que moi.
C’est la phrase ou le mot de passe de toute hospitalité.

2/

L’accueil, c’est inconditionnel.
On accueille tout un chacun, chacun est exactement autant que moi.
C’est ça ou c’est la guerre sans limite.
Autant que ce soit l’accueil sans limites.
D’ailleurs, pourquoi on mettrait des limites ?
Au nom de quoi ?
Je veux dire : du point de vue de l’éthique (« par rapport à l’autre, j’ai à faire »), du point de vue de ma responsabilité, de tout ce qu’on a dit (moi-même c’est l’autre,) où vais-je poser les limites ?
Je ne peux pas.
La terre et la mer sont deux choses distinctes mais ce qui distinct, différent, ne peut être pensé qu’ensemble.
Si je pense la terre et la mer ensemble, je ne vois pas où sont le limites.
Même chose entre moi et tout un chacun.
D’ailleurs, si je confonds la terre et la mer, si moi c’est tout un chacun, plus rien ne peut me perdre, je suis déjà perdue, c’est ce qu’écrit Bachman.
Plus rien ne peut me perdre, mon noyau s’est élargi à l’infini.

L’hospitalité, écrit Jacques Derrida, c’est ne pas demander son nom à celui qui arrive.
Il arrive, homme, animal, peu importe.
Il n’y a pas de limite à l’accueil. Il ne peut pas y en avoir. On donne à manger, puis un toit, puis un toit pour un jour, puis un toit pour trois jours, puis « fais comme chez toi », dit-on à l’hôte – phrase paradoxale s’il en est.
L’éthique, écrit Derrida toujours, nous commande de ne pas avoir de limites.
Or …
Or l’hospitalité inconditionnelle est impossible, dans le champ du droit ou de la politique. Elle contredit trop de droits, de lois écrites ou non, de moeurs, la propriété, la famille, etc. Bref.
Faire l’impossible ne peut pas être une éthique et, pourtant, faire l’impossible c’est la condition de l’éthique.
J’essaie de penser la possibilité de l’impossible, écrit encore Derrida.
Rendre l’impossible possible.

Un petit détour par la littérature où on verra l’inconditionnel du rapport de l’un à l’autre à l’oeuvre. L’un voit l’autre, l’aime, l’aide absolument, lui donne tout, l’un est l’autre. Il n’y a pas de moralité, dans un cas ça se passe mal mais ça se passait mal de toute façon, le destin de l’homme est tragique, peu de chance que ça finisse bien.

Dans Sous le Soleil de Satan, de Georges Bernanos, deux personnes se font face, la terre et la mer, Mouchette une jeune fille perdue qui a tué son amant et Donissan, le curé qui est tenté par la sainteté et le désespoir.

Pages 159-166, édition de poche.

Voilà jusqu’où peut aller l’hospitalité complète : ce que l’Eglise catholique appelle la communion des saints, ce qui saisit ici Donissan, la vision du secret, de l’affreux secret, un mort, que cache une jeune fille. L’hospitalité absolue, qui va jusqu’à confondre deux êtres, va entraîner la mort de Mouchette qui ne résistera pas à la force de la révélation, elle-même, si connue, si familière à elle-même, qui prend devant elle, face à elle, une figure d’autre. Elle est dedans, elle est dehors, pitoyable et ayant pitié d’elle-même. Elle se tue.
C’est évidemment une expérience radicale, choisie pour montrer l’outrance de ce qui se passe ou peut se passer quand « je suis l’autre ». Je suis l’autre, ou ici je vois l’autre, c’est fascinant et dangereux. C’est un immense plaisir, ou jouissance – la suite des événements prouvera que ce n’est pas vraiment la joie, pas l’affect dont on parlait.

Je pense à un autre garçon comme Donissan appelé à la sainteté. C’est Aliocha, le plus jeune des frères Karamazov, dans le roman de Dostoïevski.

Pages 297-300, 1er traduction, édition de poche Folio.

Ce qui a déclenché le revirement, c’est la parole de trop, l’excès, le toujours plus, c’est Aliocha qui fait son Donissan, si on peut dire parce qu’Aliocha précède Donissan, qui dit : « Catherine Ivanovna vous enverra encore de l’argent, autant que vous en voudrez. J’en ai aussi, prenez ce qu’il vous faut, je vous l’offre comme à un frère, comme à un ami… »

3/

L’autre c’est toujours moi-même qui débarque, un comme moi, comme l’écrit Bachman.
Ou alors, celui qui débarque n’est pas comme moi mais c’est plus terrible encore, il mérite tout, il va m’apporter le bouleversement absolu. Son irruption dans ma vie va tout chambouler, il met la Bohême au bord de la mer.
Par exemple : un dieu, un roi.

On pense à Ulysse déguisé en mendiant devant Nausicaa.
Les Phéaciens ne font pas la bêtise de le rejeter, ça tombe bien, on le sait après, c’est un roi, ils peuvent rêver d’une alliance, etc.

Ou bien nos amis Philémon et Baucis, qui auront la joie inestimable de mourir ensemble et arbres, liés. C’est pas rien. 
C’est Ovide qui raconte cette séquence d’accueil, d’accueil absolu.

Jupiter, sous visage humain, y vient, et avec son père
vient le petit fils d’Atlas, sans ses ailes, le porteur de caducée.
Ils frappent à mille maisons, cherchant un lieu de repos,
mille maisons sont fermées, à clef. Une seule les reçoit.
Toute petite, couverte de chaume, de roseaux des marais.
Baucis, bonne vieille, et du même âge qu’elle, Philémon,
ensemble depuis leurs jeunes années, la
maison les a vus vieillir, ils avouent leur pauvreté,
la trouvent légère, la supportent sans la trouver injuste.
Ne va pas ici chercher maîtres et serviteurs ;
toute la maison, c’est eux, à la fois ils obéissent et commandent.
Quand les habitants du ciel touchent ces petits foyers,
quand ils entrent, tête baissée, par la porte modeste,
le vieil homme leur dit de reposer ici leur corps, sur ce siège,
où Baucis a posé, délicate, un rude tissu ;
dans le foyer elle remue la cendre tiède, réveille
le feu de la veille, avec des feuilles et de l’écorce sèche elle
le nourrit, de son pauvre souffle l’allume de flammes,
apporte des torches fendues, des branchages secs,
les brise, les met dans un petit chaudron de bronze.
Ce que son mari a cueilli comme légumes dans le jardin bien arrosé,
elle l’épluche, d’une fourche à deux dents soulève
le dos poussiéreux d’une truie, qui pendait à une poutre noire,
de cette peau longtemps conservée coupe une petite
partie, coupée l’attendrit dans les eaux bouillantes.
Les dieux se couchent. Robe troussée, tremblante, la vieille
installe la table. Le troisième pied de la table est trop court.
D’un morceau d’argile, glissé dessous, elle l’équilibre. Plus
de pente. Les menthes vertes essuient la table droite. 
Le fruit bicolore de Minerve la pure, on le pose ici,
cachées dans le dépôt liquide, des cornouilles d’automne,
ici des salades, des racines, des blocs de lait caillé,
des oeufs tournés doucement sous la cendre,
le tout dans des plats d’argile. Après ça, gravé d’un même
argent, on apporte un vase, des coupes faites
de bois de hêtre, creuses, ointes de cires dorées.
Un peu de temps et on envoie les plats chaud sortis du feu,
puis les vins qui ne sont pas de longue vieillesse,
on les met un moment à part, en attendant le deuxième service.
Ici, la noix, la figue et la datte plissée,
la prune, dans les larges corbeilles les pommes odorantes,
et les grappes cueillies aux vignes pourpres.
Au milieu, un blanc rayon de miel ; par dessus tout, des visages
bons, de la volonté, ni passive ni pauvre.
Chaque fois que le cratère est vidé, il se remplit
de lui-même, on le voit, le vin remonte ;
Effrayé par la nouveauté, le couple prend peur ; de leurs mains tendues
Baucis et le timide Philémon font des prières,
demandent pardon pour ce repas sans apprêt.
Il y avait une oie, une seule, gardienne de la petite maison,
à leurs invités divins ils sont prêts à la sacrifier.
Elle, vive, les fatigue, lourds d’âge,
les évite longtemps, et à la fin, on dirait qu’au pied des dieux
elle se réfugie. Ils interdisent qu’on la tue.

D’autres traditions montrent les parents d’un dieu expulsés de partout, qui trouveront le refuge d’une étable.
Le thème de l’autre qui vient sous visage mendiant et qui se révèle plus grand que tout, nous obligeant, nous liant à lui est un thème très ancien. Et l’hospitalité un devoir aussi ancien qu’est ancien l’interdit de l’inceste.

C’est un devoir qui rend possible la civilisation : en effet, comme on le lisait chez Castoriadis et Levinas, sinon on n’aurait qu’une envie, se tuer, en finir avec l’autre.

Pour ne pas devenir fou, saisis entre l’impossible qu’on doit faire et le possible qu’on fait, les différentes traditions ont imaginé des règles, des lois de l’hospitalité.
Si tout donner est impossible, il reste à faire des pactes.

Si faire son possible est la position éthique mais faire l’impossible est ce qui fonde l’éthique, comment fait-on son possible ?
Comment rend-on l’impossible un peu possible ?

Ce pacte entre deux personnes peut passer par un signe de reconnaissance, un tesson, sumbolon, un symbole, que porte l’un vers l’autre : j’ai mon petit objet tiers avec lequel je viens vers toi, nos objets tiers coïncident, nous nous entendons.
Une réciprocité est créée.

On l’a dit au tout début de l’exposé : l’éthique n’est pas un affect, elle est un chemin, une tentative.
Le chagrin est un affect.
A Baigorri, lors du CAO en 2015-2016, l’association Atherbea a posé un cadre où celui qui donne et celui à qui on donne ne peuvent être déçus.
Peut-être qu’aucun des deux ne sera endetté, il y a entre les deux partis cette chose, ce signe de reconnaissance qui est un tiers, ce symbole qui protège, ce point de rencontre.
Si quelque chose, une moindre chose, fait qu’on se reconnaît, on y va.
Une institution est un tiers, est une moindre chose.

A ce propos, si le pays basque a connu l’an dernier cette expérience d’accueil réussi et ne la renouvelle pas cette année ce n’est pas parce qu’on est soudain devenu inhospitalier ! C’est que l’association n’a pas été aidée par l’Etat comme l’an dernier, n’a pas été aidée dans la mise à disposition de logements dignes et salubres, ni dans la trentaine d’euros par jour et par personne que l’association a jugé qu’il fallait pour que l’impossible devienne un peu possible.
L’Etat a tout intérêt à faire comme s’il pensait que la bonne volonté suffit, que la générosité et le degré de civilisation suffit.
C’est tout oublier du travail.
C’est faire comme si le pacte n’était pas nécessaire.

L’hospitalité se cadre, se règle, s’apprend, se met en place, c’est un dispositif et c’est ce dispositif, avec toutes ses questions et ses impossibilités, avec ses désirs de tout, d’absolu, d’absolu qu’il faut contraindre, avec ses chemins, ses erreurs, qui est éthique.
Il n’y a pas de bonne réponse.
Il n’y a pas en tout cas de réponse éthique.
Il n’y a qu’un processus, un chemin, des questions.

N’empêche, on établit des règles, on se met d’accord autour de ses règles – ce sont nos signes de reconnaissance symboliques.

Mais il est très important de poser comme un devoir absolu l’hospitalité inconditionnelle (et impossible): cela rappelle au politique le devoir de civilisation auquel il est engagé lui aussi. Il ne peut pas lâcher. Quoi qu’il légifère, il faut lui dire et redire qu’il y aura toujours cette exigence infinie de l’accueil de l’autre, quel qu’il soit, qui excèdera toutes les restrictions les plus apparemment justifiées qu’il tentera d’y apporter.

4

Du côté des affects.
Ce n’est jamais : les affects d’un côté et le reste de l’autre ; ça ne marche pas comme ça.
On va voir comment la morale (le devoir de civilisation) et les affects sont mêlés.
On est à Baigorri, l’hiver dernier, un conseiller municipal dit : c’est joyeux, on sait qu’on fait un bon truc.
Un bon truc : par rapport aux autres, par rapport à soi-même.
Le sens du devoir, du bon devoir accompli, produit une fierté.
La fierté donne la joie.
Le conseil municipal, me dit quelqu’un, n’a pas refusé nos peurs. On les a exprimées. On a pu les exprimer.
La peur exprimée et reçue, ce n’est pas rien non plus.
Il y a du courage à l’exprimer et à la recevoir.
La peur, un affect à qui on a laissé sa place.
Je vous comprends, vous avez peur, vous avez entendu parler d’insécurité, de chômage, etc. Je vous comprends. 
Il y a cette anecdote d’un coupe récemment arrivé dans le village et offusqué que la misère du monde vienne les poursuivre jusque dans leur retraite basque. Ils ont voulu créer une association de riverains en colère, quelque chose comme ça. 
Le village, le conseil municipal a dit : oui, allez-y, si vous voulez. Mais avant ça, venez avec nous le jour où on reçoit les garçons.
Ils sont venus, ils ont jugé tout de suite que ces garçons n’avaient rien à se mettre dessus, sont partis chercher des vêtements chez eux.
Le réel est le meilleur piège à fantasmes.
Le conseil municipal a écrit une lettre à tous les habitants, renvoyant chacun à une expérience d’exil connu par les grands parents.
Renvoyant également à une autre expérience d’accueil de Bosniaques en 93.
C’est à dire que le conseil municipal a dit : tu as été accueilli et tu as accueilli. Tu es déjà celui-là qui va accueillir, et tu es celui qui va être accueilli.
Pas d’étranger là-dedans.
C’est à dire que le conseil municipal a rappelé le mot d’Ingeboch Bachman : tout un chacun vaut autant que moi. Communauté de destin, tragique, oui. Mais quelle joie de partager un destin. Autant dans l’espace (ici, dans le village) que dans le temps (mes ascendants).
Une horizontalité (la communauté politique au présent) et une verticalité (mes ascendants, mes descendants).

Enfin, une parole m’a beaucoup frappée.
Elle est dans la bouche d’un conseiller municipal.
Tu as peur de quoi, dit-il à quelqu’un ? Que ton quotidien soit dérangé ?
On y vient.
Bien sûr on a peur pour la monade qu’on est. Pour le monde clos qu’on est. Le noyau, comme dit Lévinas.
Le jeune conseiller municipal éclate de rire : ou alors, dit-il on peut adorer que notre quotidien (un peu ennuyeux ? Toujours un peu ennuyeux ?) soit dérangé !
Quelle joie.
Et cette joie, qui est un affect, elle n’est pas morale, cette fois.
Mais elle est comme le chagrin de tout à l’heure, elle fait réagir politiquement, elle est politique.
Au sens très trivial : elle est capable de proposer des modifications des lois écrites de la cité.
Il y a nous, qui accueillons. Il y a l’autre, qui arrive. Qui est peut-être très différent (rites, habitudes alimentaires, danses, chants, couleur de peau, foulard) mais sa différence ne parvient pas à fabriquer, quoi qu’il en soit, une très grande différence. Bien plus de chose sont partageables que le contraire, il faut le dire : les politesses, l’attention, la curiosité, le goût pour les repas partagés, le fait d’avoir des traditions, des douleurs, des soeurs, des frères, des amours, etc).
L’autre arrive et c’est le début de la multiplicité. 1, 2, et 3..
C’est du pluriel.
Un début de communauté politique.

Contre la plénitude frelatée du petit-moi…
La joie, c’est politique.

5

L’affect de la joie, qui s’est manifesté de façons très variées et se manifeste encore, et se manifeste à Baigorri et ailleurs, sur les bords du canal saint Martin à Paris, à Stalingrad, à Pajol, au moment où les bénévoles riverains distribuent le chocolat au lait, le café, le pain aux hommes qui dorment dehors depuis des mois, l’affect de la joie, qu’est ce qui le rend possible ? Qu’est ce qui fait qu’on s’y risque ? S’y livre ?

Je pense à tous les bénévoles qui ont dit : on reçoit plus qu’on ne donne. On est sorti de l’isolement. On ne sait pas ce qu’on va faire, après. Quel vide.

Je crois qu’on ne comprend rien à l’exil si on ne comprend pas quelque chose à ce que la philosophe Simone Weil appelait l’enracinement.
Rien à la déterritorialisation si on ne pense pas au territoire.
On ne peut pas penser l’un sans l’autre.
C’est comme la Bohême et le bord de la mer.

Dans l’Enéide, l’épopée latine écrite par Virgile pour donner une identité culturelle et mythique aux Romains d’Auguste, Enée, le jeune héros, qui vient de loin (d’Asie Mineure) porte son vieux père sur son dos et son fils dans ses bras. Il dessine et conquiert une géographie en portant le temps avec lui. Il porte le temps mais ce n’est pas tout : il porte les Pénates. Son foyer. Il emporte son foyer avec lui. Rescapé, réfugié d’une guerre terrible il emporte son foyer en exil et il va le poser quelque part.
Ce sera dans le Latium, pour les besoins de l’histoire…

A Baigorri, lors de la fête des cultures organisée par les accueillis et les habitants du village, tout le monde, chaque groupe a des traditions à partager. On a quelque chose qui s’est transmis, se transmet encore, d’ascendant à descendant. On peut donc le partager, le transmettre horizontalement maintenant à cette nouvelle famille, communauté politique, donc, qui se constitue, là.

On ne peut pas comprendre le foyer sans la perte.
On ne peut pas dire exil sans penser immédiatement à l’amour pour le foyer.
Je pense à ce beau texte de l’écrivain John Berger, qui vient de mourir en ce début 2017, qui s’intitule L’exil.

En voici un extrait :

Le terme foyer a été repris depuis longtemps par deux genres de moralistes, tous deux proches des sphères du pouvoir. La notion de foyer constitue le noyau central de la moralité domestique, qui protège la propriété de la famille (femmes comprises) ; simultanément, elle s’est étendue à la patrie (homeland), a fourni le premier commandement de la loi patriotique, et aidé à persuader les hommes de mourir dans des guerres qui, souvent, ne servaient que les intérêts de la classe dirigeante minoritaire. Et ces deux notions ont effacé le sens original du terme.

A l’origine, le foyer représente le centre du monde, non pas au sens géographique, mais au sens existentiel. Mircea Eliade montre admirablement dans ses nombreux ouvrages qu’à partir du foyer on peut jeter les bases du monde. Le foyer fut établi, dit-il, « au cœur du réel ». Sans un foyer au coeur du réel, on ne sait pas où se réfugier, on est perdu dans le non-être et dans l’irréalité. Sans un foyer, tout se décompose en fragments.

Le foyer est le centre du monde, car c’est là où la ligne verticale croise l’horizontale. La ligne verticale monte au ciel et descend au pays des morts, sous la terre. La ligne horizontale représente la circulation terrestre, toutes les routes qui mènent à travers la terre à d’autres lieux. Ainsi c’est au foyer que l’on est le plus près des dieux du ciel et des morts sous la terre. Cette proximité permet d’espérer pouvoir les atteindre. Et en même temps, on se trouve au point de départ et de retour (si tout va bien) de tous les voyages terrestres.

Le croisement des deux lignes, le réconfort promis par leur intersection sont des idées qui existaient probablement à l’état embryonnaire dans la pensée et dans les croyances des peuples nomades, mais ils emportaient avec eux la ligne verticale, tout comme les montants de leurs tentes. Pareillement, de nos jours, à la fin de ce siècle de déplacements sans précédent, des vestiges de ces sentiments subsistent dans la pensée et le cœur de millions de gens.

J’y insiste car si on ne saisit pas ce que le foyer a signifié à l’origine, on ne comprendra jamais pleinement le sens de l’émigration. L’émigration n’est pas uniquement le fait de quitter un pays, de traverser l’eau, de vivre parmi des étrangers, c’est aussi défaire le sens du monde – et à l’extrême limite – s’abandonner à l’irréel qui est l’absurde.

Chaque émigrant sait au fond de son âme que le retour est impossible. Même si, physiquement, il est capable de revenir, il ne revient pas vraiment parce que l’émigration l’a profondément changé. Il est également impossible de retourner au vécu historique lorsque chaque village était au cœur du réel. Le seul espoir de refaire un centre est de faire un centre du monde entier. Une seule chose peut transcender le manque de foyer moderne ; la solidarité mondiale. Fraternité est un terme trop facile. Sans tenir compte de Caïn et d’Abel, la fraternité laisse espérer que tous les problèmes seront résolus. En réalité, beaucoup sont insolubles.

D’où l’éternel besoin de solidarité.

pourquoi tu meurs ?

Les métamorphoses s’enchaînent, nos perceptions sont troublées, terra incognita, qu’est-ce qu’on est fatigué.
Qu’est-ce qui nous est tombé dessus ?
L’effondrement ?

D’abord, c’est un groupe de vieux bonshommes qui se présente.
Tu ignores complètement leurs plaisirs et quêtes – tu repères la quête d’un discours déjà commun, de plaisirs déjà connus communs, de bien-être très communs connus.
Tu entends les mots vidés de sens, révolutions tendues comme les mains d’un Christ avant ou après la passion.
Celle qui dit : Hollande aurait fait un très bon candidat.
Ceux qui donnent des petites leçons de convention.
« Contre toute attente, Hollande aurait fait un très bon candidat. »
Celui qui dit : vous autres, qui pensez qu’on peut accueillir toute la.
Qui dit : il y a des cycles, il y a des courbes. Pour l’économie, la courbe ceci. Politique, la courbe cela. La gauche : on est dans le bas de la courbe, il n’y a qu’à attendre.
Il n’y a pas chez nos bonshommes de cynisme dans l’attente de la remontée magique ou spontanée de la courbe ni de grandes idées ni aucune vision, jamais de mini Apocalypse, jamais d’effondrement.
Pas une imagination.
L’effondrement n’a pas eu lieu ou ils ont oublié.
Ici, pas de catastrophes, des tristesses mesurées, sans tragique sans complainte.
Entendre : il vaut mieux ça. Elle n’a pas eu le temps de souffrir.
Il est parti dans son sommeil, peut-on rêver mieux.
Ranger chaque chose dans les coins les recoins les encoignures.
Saturer l’espace de meubles.
Les jungles dans les villes, trop dangereux, pense aux conditions de vie des enfants.
Ceux qui savent comment faire avec l’administration et ils font ; avec les power point et ils.
Bien sûr un jour chez l’ophtalmo : c’est bizarre, vous avez perdu tant de vision, on ne voit pas bien ce qui explique.
Ce sont mes vertiges, en ce moment, je prends du.
Et du.
C’est quand même bizarre, tomber comme ça.
Maman peut plus faire de vélo.
Non rien.
Je n’ai jamais manqué un jour de travail.
Sera un bon candidat, crois-moi.
Toutes ces images de destruction massive, crois-moi on ne peut pas savoir, rien ne prouve, tant que j’ai pas les cadavres sous les pieds je.
Et comment tu veux séparer le bon grain de l’ivraie, ce monde-là c’est plein de religieux alors quand on a un chef d’état un peu autoritaire mais laïc ça s’appelle un moindre mal.

Qui semblent mais on peut se tromper coeur sec ne rien attendre d’autre que leçons et plaisirs de convention, bonne table, chalet pour trois familles, week-end en Normandie où j’ai acheté un bien à la mort de maman, un voyage, attention je ne fais pas de tourisme, je pensais pas que j’aurais supporté qu’il ait quelqu’un, d’ailleurs il l’a compris, c’est jamais gagné mais on est partis à Venise, ça a été comment dire, enfin on ne peut pas tout balancer pour.
On peut pas pour.
Balancer tout pour.

Arrive un autre groupe, un groupe déjà vu, un groupe à talonnettes, un groupe vu revu, vu dans les histoires d’autrefois, celles qu’on lisait, pas les meilleures des histoires qu’on lisait.

Un groupe dans lequel il y a des agents secrets. Agents qui agissent. Et secrets qui secrètent. Les agents secrètent et portent des valises entre les hommes qui sont d’accord les uns pour donner et les autres pour prendre. On ne trouve pas dans ce groupe l’hypocrisie de ne pas prendre ni la cupidité de ne pas donner – le tout c’est d’y aller avec l’air de ne pas y toucher. Il faut dire que pour ce groupe-là prendre n’est pas prendre et donner pas donner. C’est un groupe serré, un groupe haletant très mourant, un groupe qui ne sait pas bien qu’il est mourant parce qu’il marche à grands pas dans les couloirs des aéroports, parce qu’il marche à grand pas dans les palais modernes les riad les hôtels à hectares les savanes les fjords parce qu’il marche à grands pas ou court en baskets par dessus les criques et les garrigues.
Enfin tout le tintouin.

Les valises portent des millions et des millions de millions. Il y a des géographies qui séparent les hommes qui donnent et les hommes qui prennent les valises, on trouve des émissaires pour aller des uns aux autres, les émissaires sont des sortes de traîtres, de gros malins d’aventuriers, dans le groupe ce sont ceux qui roulent les mécaniques et tiennent les fils des récits les plus croustillants mais pour ne pas finir dans les eaux du Danube à la fin de l’histoire ils ont une idée, ils parlent : tout dire trahir une fois pour toutes sans état d’âme les hommes qui donnent et les hommes qui prennent pour que les hommes qui prennent sans hypocrisie comme sans scrupules ne puissent pas créer l’accident ou l’empoisonnement sans scrupules – si ce n’est sans hypocrisie.

Ne puissent pas créer l’accident sans attirer la curiosité des officines de journalistes aux aguets, il a parlé et a fini dans les eaux du Danube ?
Hum hum.
Parler mais pas pour dire – pour vivre.
Quant aux concurrents des candidats : s’ils ne laissent rien filtrer qu’ils ont bien connu bien connu les mêmes émissaires – qui sait pour quelles valises.
Parler si haut si fort que personne ne me croira, n’est ce pas.
Le groupe à talonnettes à riad yacht à millionnaires à phrases affutées dût-on déclencher des guerres, dût-on déclencher des guerres, des guerres contre phrases affutées ciblées qui emportent tout sur leur passage, des guerres pour planquer les valises, des guerres à ensanglanter le Moyen Orient, le groupe à talonnettes n’est pas trop inquiété.

Troisième groupe.
Ce troisième groupe n’est pas vraiment un groupe, c’est une séquence qui passe, pas une séquence mais un ensemble, c’est un ensemble de phrases, de ces phrases qui volent loin de ce qu’elles disent.

Ce qu’on veut dire n’est pas grand chose, c’est même nul en contenu, le truc c’est que le discours est bâti par algorithmes, l’auditeur spectateur réagira comme ci à tel mot, comme ça à tel autre, tel mot répété tant de fois dans les espaces ou fenêtres de paroles, télé radio tweets journaux meetings, compte compte, dans les phrases pointent les mots qu’il faut dans l’ordre et le désordre, bippe bippe, dans les phrases sans contenu le truc très gros grossier surgit – ou selon algorithmes et calculs experts ce qui va faire rêver l’auditeur spectateur.
Ou ce qui va le choquer.
Re-re-découverte de la rhétorique du choc ?
De comment la langue informe le réel ?
Ce qui choque, attrape, saisit.
Te prend.
Pas la valeur du mot tel qu’en lui-même, le mot en ce qu’il a de plus laid et vulgaire.
Donald Trump je ne sais quoi.
Les pains au chocolat.
Les phrases qui volent par dessus ce qu’elles disent, vieilles comme le monde.
Vieilles comme des émissaires à valise.

Ces groupes qui pensent qu’ils n’ont rien à voir avec la mort, pensent qu’ils n’ont rien à voir avec la mort, pensent qu’ils sont la vie, pensent qu’ils tiennent à la vie tandis que les lions d’Irak et du levant tiennent à la mort, ils ne peuvent pas la voir, la mort, en peinture, pas besoin de peinture, ils regardent les lions d’Irak et du levant il exceptent les lions partis en Irak au levant, ils exceptent c’est à dire ils en font des exceptions et bientôt dans le miroir se regardent lions se regardent agneaux cornus rugissant comme lions, ils sont par elle, la mort, attrapés, sont par elle, la mort, fascinés, considèrent les lions lions c’est tout, à enfermer côté lions et bourreaux une fois et pour toutes, la mort fait l’événement, tout type de mort fait l’événement car les mots ne font plus, rien ne fait plus ni la maison en Normandie ni l’exotisme éthique, les discours et plaisirs communs connus ne font plus, les lumières dollars et pacotilles ne font plus, alors c’est devenu dans la bouche des groupes qui défilent devant nous un cri aussi secret que l’agent : viva la muerte.

Il en reste, des groupes à voir venir.
Ici, le groupe de ceux qui sont prêts à donner leur vie.
Qui sont prêts à donner leur vie ?
Prêts à ?
Donner leur vie ?
Ou s’y résolvent, contraints, pour sauver un pays ?
Un gamin ?
Un gamin, une idée ?
Un pays ?
Le boulot qu’il faut faire pour qu’une idée ou un pays soit à toi.
Le gamin c’est autre chose.
Le gamin c’est l’exception.
Tu cours, fuis, le sauves.
Tu prends une arme, acceptes de tirer et d’être tiré.
Tu verras bien. Tu prends les camions, les déserts, les plaines, les mers.
Tu verras bien.

Quelle que soit la chose qu’on met au niveau du gamin on court toujours gamin dans les bras et vieux père sur le dos, c’est à dire un pays et la liberté et un vieux père sur le dos.

On fabrique invente, si on tire ou si on est tiré c’est slalomant à travers obstacles, embuches, inventant le trajet, si on tire ou si on est tiré.

Ce rien qui nous habite qu’une pulsion violente mal transformée dynamite.
Mais rien c’est rien – et rien ne peut venir de rien.
Rien ou une petite chose des débuts, la petite chose des débuts est vite anéantie, l’anéantissement prend toute vitesse, il prend toute folie et bientôt il prend forme.
La mini forme grossit, roule, ronde, spirale, volute et vole.
Forme bolide, énergie.
C’est tout.
C’est fini.
Que ce soit comme ça, une fois pour toutes.
L’arche de lumière.
Les sceaux, les cavaliers, les pestes et les tuberculoses, les pandémies.
Le glaive.
On s’embrase, on embrase.
On dit : il n’y a plus que la violence. Les corps n’existent pas. Si peu. On les terrasse, les piétine sous les sabots des bêtes.
Une fois et c’est fini.
On va plus loin, on est entre frères, camarades ; on va plus loin, plus vite, jamais on ne s’arrête en chemin.
On est très excité.
On ne croit ni à pendant ni à après. On ne peut pas négocier. D’abord il n’y a personne avec qui négocier.
On ne veut pas de ce qu’on obtient à négocier.
On embrase, s’embrase.
Prêts ?
On y pense moyen, en fait.
Pas si prêts.
On a la vie très excitée, les émotions très excitées, les autres sont tout et je suis le tout que sont les autres, je suis les autres qui font un tout.
Je suis le tout – lion et mon nom fleurira.
Je suis lion, légende.
Une légende de quatorze ans, une légende de quatorze à vingt-cinq ans. Je suis un gamin. Je suis le gamin que je porte moi-même, gamin, sur le dos.
La mort vient.
Elle est venue et je ne l’ai pas vue.

miroirs

miroirs

Borges, Cortazar & Ocampo.
Delvaux & Magritte.
Narcisse chez Ovide, soi-même comme un autre.
Pyrame et Thisbé (du miroir à la fente dans le mur, par quoi on s’entend).
De l’oeil à l’oreille.
Le miroir : ce qui reflète et déforme peut-être ?
Ce à travers de quoi on passe, pour le meilleur ou pour le pire ?
Le double.
L’autre, familier et inquiétant.

tempête, janvier / février

tempêtes

d’Homère à Ovide, les souffrances de Phèdre chez Sénèque, celles d’autres jeunes filles, la tempête irlandaise chez David Lean, la tempête à laquelle le roi Lear est soumis chez Shakespeare, le typhon chez Conrad, quelques surprises.
en quoi la tempête fait bascule, change les représentations, représente le changement de point de vue, d’état du monde, de sentiments ?
écrire sa tempête.

écrivant tempêtes, miroirs etc

1. 14 janvier / 4 février / 18 février : tempêtes

s’inscrire avant le 2 janvier.

2. 4 mars / 25 mars / 8 avril : miroirs

s’inscrire avant le 20 février.

3. 22 avril / 6 mai / 20 mai : genres et frontières

s’inscrire avant le 14 avril.

4. 3 juin / 17 juin / 1er juillet : bribes du monde, bribes de soi

s’inscrire avant le 20 mai.

On peut s’inscrire :
à un seul atelier
à trois ateliers
à deux fois trois ateliers
aux douze ateliers…

On vous en parle ici.
Et encore, plus précisément (combien ça coûte, quand et où ça se passe), ici.

formulaire d’inscription

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1 atelier à 30 euros
3 ateliers à 80 euros
6 ateliers à 150 euros
12 ateliers à 290 euros

L’atelier aura lieu à Bayonne (10, rue Seguin), aux dates suivantes.

Je joins à ce bulletin un chèque d’arrhes selon la formule choisie.
1 atelier : 10 euros d’arrhes.
3 ateliers : 30 euros d’arrhes.
6 ateliers : 60 euros d’arrhes.
12 ateliers : 100 euros d’arrhes.

Le chèque sera établi à l’ordre de Marie Cosnay.
J’envoie le tout à ce nom et cette adresse : 4, rue sergent Marcel Duhau 64100 Bayonne.
Les arrhes ne sont plus remboursables une semaine avant le début de l’atelier.
Une invitation me sera alors envoyée.
Je réglerai le solde le premier jour de l’atelier.

Fait à…….
le ………

Signature

les ateliers de Bayonne (en écrivant)

J’animerai à partir du 14 janvier 2017 des ateliers d’écriture à Bayonne.
Voyez ici pour connaître les conditions (dates, tarifs, lieu).
Ici pour jeter un oeil rapide sur ma bibliographie.
Les ateliers seront au nombre de douze.
Quatre fois trois ateliers ; chaque série d’ateliers sera construite autour d’un thème : les voici.
Les ateliers commenceront en janvier et se termineront à la toute fin du mois de juin : revoir le calendrier.
Les ateliers s’adressent à quiconque a envie de découvrir des formes littéraires et d’en créer.
Ils ne nécessitent que cette envie-là.
Et de la curiosité.
Et de la générosité.
Aucun savoir-faire particulier.
On pourra sans mal prendre à tout moment ce train en marche.
Toutefois, les places étant limitées, il faut s’inscrire avant chacune des sessions.
Pour se faire une petite idée des contenus, c’est ici.
Pour remplir le formulaire d’inscription, c’est ici.
Formulaire à envoyer, comme il est indiqué, à mon nom, au 4 rue sergent Marcel Duhau.
Pour me contacter, c’est ici.

bio furtive & biblio

Marie Cosnay
desaubesparticulieres@gmail.com

Vit, écrit, enseigne, traduit au pays basque.

Quelques récits :

Entre chagrin et néant, CADEX
Comment on expulse, LE CROQUANT
Villa Chagrin, VERDIER
Déplacements, LAURENCE TEPER
André des Ombres, LAURENCE TEPER
La langue maternelle, CHEYNE EDITEUR
Des métamorphoses, CHEYNE EDITEUR
Le fils de Judith, CHEYNE EDITEUR
La bataille d’Anghiari, OR DES FOUS
A notre humanité, QUIDAM.
Cordelia la guerre, éditions de L’OGRE
Vie de HB, NOUS EDITEUR

Chroniques régulières sur les blogs et périodiques suivants :

http://blogs.mediapart.fr/blog/marie-cosnay
http://www.enbata.info/auteur/marie-cosnay/
http://marie-cosnay.maison-des-ecrivains.fr/
le matricule des anges
l’impossible

Traductions

Traduction collective de l’Enéide de Virgile, à lire ici :
http://remue.net/spip.php?article6482
D’Orphée à Achille, traduction de trois livres des métamorphoses d’Ovide, NOUS

Théâtre
Bouc de là
Compagnie La baraque liberté, Caroline Panzera
(création en octobre 2015 au théâtre du Soleil)