temps mêlés

Le lycée professionnel Ambroise Croizat est dans les Landes, aux portes, comme on dit, du Pays basque. A Tarnos, dans la ville des Forges, l’ex ancienne petite ville des Forges, où on transformait le fer venu d’Espagne.

Les Forges ont fermé en 1965. Ambroise Croizat était mort, alors, depuis plus de dix ans, lui qui, d’abord secrétaire général de la Fédération CGT des travailleurs de la métallurgie, avait fondé, devenu ministre du travail, la Sécurité sociale et le régime des retraites.

Ambroise Croizat doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe.

Enfin, pas tout à fait.

Au lycée professionnel qui porte son nom, enseigne Christine, qui a décidé qu’en cours de français cette année ses élèves de 3ème prépa-pro recevraient, en classe, un auteur dont ils liraient un texte.

Christine et Marie-Claire ont préparé la salle, acheté des galettes des rois et du jus d’orange. Comment et pourquoi écrit-on, comment montre-t-on la première fois ses écrits, à qui, qu’est ce qui nous donne de l’élan, qu’est ce qui nous choque tant qu’on en témoigne ? Qu’est ce que ça fait, d’écrire ?

Christine avait donné André des Ombres aux enfants.

C’est un livre sur les traces de mon arrière grand père qui a connu les bords de deux siècles, le dix-neuf et le vingt, dans la guerre des tranchées. Pont à Mousson, c’est là que commence le livre, qui s’emporte jusqu’à Addis Abeba puis s’installe à Saint Vincent de Tyrosse, tout près de la petite ville des Forges et du lycée professionnel Ambroise Croizat.

Un livre qui va, par sauts et gambades, du premier massacre de masse européen à l’invention du chemin de fer et au transport, à dos de chameau dans le désert, des linotypes, tout près de là où rôdait quelques décennies auparavant Arthur Rimbaud.

Un livre d’histoires de famille avec paroles qui tracent un destin, assignent, le malheur est entré dans la maison disait la marâtre de mon grand-père, et c’est Emma, ma grand-mère, qui racontait.

Il y a une femme, dans cette histoire, qui abandonne son enfant mais vous l’aimez bien quand même, elle s’appelle Virginie.

Il y a une marâtre comme dans Blanche Neige.

Il y a beaucoup de femmes. Il y a celle qui raconte.

Mais c’est difficile, de lire ce livre parce que les temps sont tout mélangés.

On n’a pas vraiment compris.

C’est difficile de lire ce livre ; Christine a dit aux enfants de le lire quand même, que quand on pensait ne pas comprendre on comprenait quand même. C’est magnifique de dire ça. Et c’est vrai que le plus difficile, en fait, c’est de ne pas comprendre : nos machines à interpréter et à entendre sont tellement prêtes. C’est tout un art de ne pas comprendre.

Oui, les temps sont mélangés dans le récit, c’est ce qu’on peut dire de plus vrai, l’aujourd’hui et le temps de la guerre et le temps de l’orphelinat et les dix ans de mon grand père en Ethiopie. Ça se succède, ça s’enroule, ça n’en finit pas, et tous les temps se retrouvent, mêlés en un même lieu qui est même pas un lieu, les Enfers.

La question ne se fait pas attendre : pourquoi ? Pourquoi, donc, les temps sont-ils si mélangés ?

Les temps, quand on pense, vit, saisit ou essaie de saisir quelque chose de nos vies, nous viennent en bazar, ils ne se présentent pas dans un ordre chronologique, ils ne sont pas ordonnés, ils ne disent pas “bonjour je suis le temps grand-père, puis voici le temps père”. Non, ils se bousculent au portillon.

Et puis les temps, ce n’est jamais sans l’idée des générations, descendants et ascendants, ceux qui portent le récit et l’incitent, ceux pour qui on le porte, tout ça est parfaitement concomittant, avant et après.

Ma grand-mère, sa parole, la phrase d’une autre, marâtre, un enfant abandonné, une femme plumassière qui ne sait pas comment tenir les choses de sa vie de femme, un mari à la guerre et un enfant tout petit, le mythe que c’est d’être mordu par un serpent au talon et de frôler la mort, dans l’histoire d’André mon grand père comme chez Ovide, où Euridyce en meurt bel et bien, de la morsure au talon – et on sait comme il doit chanter, son amoureux, après, pour aller la chercher.

Et puis, quand en 1916 dans la forêt d’Argonne on voit des chevaux jouer les guirlandes dans les arbres, quand tout de suite après les chameaux portent, là où d’autres monnayaient des armes, les machines et les lettres de plomb pour que vive ce qui vivra, l’information de masse, quand on passe de Pont à Mousson à Djibouti et d’Ivry à Dire Daoua, quand Emma est morte mais parle toujours, quand, oui, les morts parlent, pourquoi les temps, eux, resteraient-ils bien rangés comme rien ne l’est jamais ?

Non, les temps se sont cassés la figure comme elle s’est cassée, la figure, ou la gueule, des soldats de la grande guerre.

Bien sûr je n’ai pas dit tout ça. On a réfléchi ensemble.

Et soudain, la surprise. La surprise, le cadeau. Une idée qu’a eue Christine.

Chacun des adolescents de la classe prépa-pro du lycée Ambroise Croizat avait porté un objet de famille. Cette photo, c’est l’orphelinat où était mon grand-père, jamais sa mère n’a voulu l’abandonner pour de bon alors il n’a pas pu être adopté. Les recherches sur l’histoire de sa famille, je voudrais bien les continuer. Il a quatre-vingts ans, mon grand-père et il est en grande forme. Ce rasoir, mon papy se rase avec. Il n’aime pas les rasoirs électriques. Il est important pour moi, ce rasoir, je le donnerai à mon fils. Cette vierge de plomb dans une sorte de tout petit étui, mon arrière-grand père la portait sur lui pendant la guerre. La première guerre mondiale. Elle lui a porté chance en quelque sorte. Cette photo c’est la seule que j’ai d’eux. C’était à Strasbourg et je ne les ai jamais revus. Ça, c’est pendant la guerre d’Algérie. Non, il n’en a jamais parlé. C’est un camion de la collection de mon grand-père qui est un grand collectionneur, il est passé à la télé. Non, moi je n’ai pas porté d’objet. Comme formation je veux faire chaudronnier et mon grand-père était chaudronnier et mon père n’était pas chaudronnier. C’est un pistolet pour tirer sur des cibles dans la forêt. J’y allais avec mon grand-père qui est chasseur quand j’étais petit. Il est décédé. Ils sont beaux sur leur photo de mariés, mes grands-parents.

c’était avant Noël et Noël déjà

 

Voiture. Radio. 1500 tonnes de produits chimiques, on dit Gaz Moutarde, embarqués sur des cargos qui doivent, via port secret, Italie ou Danemark ou autre, être détruits en un lieu neutre, extraterritorial, ça plante un décor très lointain et très fictionnel, cependant que se poursuit la guerre civile, ce matin 21 enfants sont morts.

Au travail, la tête des adultes, heureusement il y a celle des enfants. Quoique.

Au reproche que je fais à l’un d’eux de s’éparpiller une fois de plus, Pauline, bonne élève, donne la réplique. Elle renchérit : « ah Madame, ces garçons, quels assistés ».

Assistés, assistés, Pauline, est-ce bien sûr que tu veuilles dire « assistés » ?

Ben, dans notre société, commence la toute jeune fille…

Tu ne veux pas dire plutôt que Gaétan a la tête en l’air ? Moi c’est ça que je veux dire, il a la tête en l’air, c’est mon boulot de le rappeler à nous mais c’est sympathique d’avoir la tête en l’air et surtout surtout je crois que tu t’es trompée de mot, tu en as utilisé un que…

Non non, il est assisté parce qu’il attend que ça lui tombe tout cuit.

Moment de solitude, entre rêveurs et moins rêveurs – mais, c’est plus sûr, reprenons le combat au livre IX de l’Enéide, entre Turnus et Pandarus. La cervelle du géant Pandarus tremblotte tiède sur les pieds de Turnus, et le garçon rêveur, assisté dit Pauline, adore ça, il essaie de nous raconter tous les films d’horreur que la scène lui évoque. Moi je n’y suis plus tout à fait. Et je me souviens.

Au début du mois de novembre, un plombier est venu chez nous réviser la chaudière, je tenais pour l’aider une lampe de poche en direction des tuyauteries moins accessibles.

Alors, contente d’avoir voté Hollande, il disait, satisfaite ? Taxée, taxée, taxée, maintenant, ah bravo. Tandis que tous les assistés.

Je répétais que j’étais satisfaite, oui, de payer des taxes justes qui permettent un peu de redistribution, mais que cet automne, oui, c’est vrai, c’était difficile. Que c’est l’impôt injuste qu’il fallait combattre, pas l’impôt.

Le plombier répondait qu’une prof, comme moi, seule avec ses deux enfants, lui avait confié qu’il lui restait 150 euros par mois pour manger, alors, les pattes et les patates, ça y va, tandis que les assistés.

Il ajoutait : les riches je le comprends, ils s’échappent en Suisse ou à Singapour, hein, on va quand même pas tout leur prendre, eux ils ont la gnaque, c’est pas comme ces assistés…

Alors, la chaudière s’est mise à couler. On n’a jamais su ce qu’a eu la chaudière mais elle s’est mise à protester si fort et si bien qu’en un quart d’heure on avait les pieds dans l’eau, on écopait et le plombier se taisait.

La journée se termine. Voiture. Cartable et courses à rentrer dans la maison. Le voisin m’aide, sympathique. Il entre un moment. Cherche à rédiger un CV. Oui, je l’aiderai. Il se plaint de cet automne, pluie, froid, crise. Il commence : je suis pas raciste.

Lorenzo et moi nous nous regardons. C’est Lorenzo qui trouve tout de suite à répondre au jeune voisin, mimant la complicité  : attention à ce que tu vas dire après « je suis pas raciste ».

ça n’arrête pas le voisin, qui voit « des drapeaux d’Afrique du Nord partout », « on n’est plus en France », « on n’a plus la fierté ». Bientôt, le fondamentalisme à nos portes, etc.

La journée se termine. Et là, une bonne idée : je vais aller nager. Je vais aller nager pour oublier les discours, les perroquets, les automnes et la tête des adultes.

 Une longue file attend pour aller nager. Devant moi, une toute jeune femme, je la connais de vue, elle était au collège avec mon fils aîné, elle a 20 ans, porte depuis peu une burqa marron, sous la burqa on voit ses yeux immenses, très maquillés, sa bouche rouge, cachée puis montrée puis cachée encore, elle attend avec sa jeune sœur dans la file de la piscine, sans doute surveillera-t-elle la petite, elle a de très hauts talons compensés, un jean qu’on devine, sous la robe, moulant, une allure magnifique, un sourire éclatant et tout le monde la regarde.

Je pense qu’on va avoir droit, dans la file qui attend d’aller nager, à du discours encore, cette rumeur-là, des peurs et des peurs.

C’est Patricia qui est à l’accueil. On lui achète la carte qui permet d’ouvrir le portillon d’entrée et le casier. Elle connaît tous les nageurs du quartier. Les confirmés, comme on dit, et les occasionnels. Les jeunes, ceux qui venaient enfants, elle connaît nos enfants. Elle connaît nos prénoms.

Quand c’est le tour de la jeune femme en burqa, Patricia s’exclame : « Que tu es belle, Gemila ! Et comment va maman ? »

Et c’est tout. Que tu es belle, Gemila.

Et Patricia a raison. Elle est belle, Gemila. D’ailleurs, c’est pour ça que tout le monde la regardait dans la file qui attendait d’aller nager, ce soir. 

éléphantesque

20 décembre, cette heure où si on est de maladie on la sent nous tomber sur le paletot. Il faut tordre l’autre moitié de la journée, y aller en traître, se raconter l’histoire avec ruse, ça commence maintenant et bonjour le deuxième matin, la chose à faire c’est retirer les lunettes, elles glissent sur le nez, sont cause qu’entre le monde et moi il y a cette casse, fracture, 20 décembre et cette idée qu’a eue le soleil de percer comme au printemps, la seule chose à faire maintenant c’est retirer les lunettes pour effacer les arêtes des choses, la poussière sur les choses et tout ça, les miettes, ce qui se dépose, le dépôt, les veines du bois irrégulières, l’impossible équilibre des étagères, la liasse de courrier non ouvert, les factures et les rappels et les publicités papier glacé, tout ça.

C’était l’heure de la prise de risques, celle de bascule, on était à une demi-journée du soir et le soir menaçait, la nuit, je dirais la nuit. 14:57 : trois fois j’ai pris le téléphone. 14:57 : cette troisième et dernière fois le téléphone était toujours muet, petit plateau noir qui ne vous sert rien, sauf l’heure. Sans lunettes j’ai balayé le devant de la porte, les grandes feuilles du yucca éléphantesque étaient tombées sur l’escalier, tout me déplaisait, leur couleur morte d’hiver, les escaliers, mes gestes maladroits et agacés et l’heure – qui suivait l’heure.

On a beau se dire quelle chance ce temps ouvert ; et cette désespérance, le luxe.

Mais la peur bleue de voir venir le soir et ce qu’il fera, le soir, aux muscles, vertèbres, poumons. Cœur, qu’on entend trop puis trop peu. Tintamarre. 20 décembre, le chagrin, ça y est, lunettes ou pas, installé. La migraine, c’est après les larmes – pas les larmes, les flots, fleuves.

Éléphantesque – pourquoi j’ai pensé alors à une gravure de Dürer, j’ai remis mes lunettes, ça a pris un temps fou, l’ordinateur annonçait, quand j’ai trouvé, 15:38, c’est pas un éléphant sur la gravure mais un rhinocéros, c’est pour ça que je n’avançais pas, un rhinocéros empaillé après qu’il a été naufragé. Qui fut, sous sa forme inanimée, offert au pape. François 1er a visité le rhinocéros et je ne sais comment Dürer l’a dessiné, vif ou mort, avant ou après, c’est 1515 la date du rhinocéros, rhinocéros date célèbre, avoir cherché un éléphant m’exaspérait, avec tout ça l’heure avançait, je me précipitais sur mon rhinocéros, l’imprimais en un bon format car pour la bonne chance de la soirée je devais trouver quelque chose avant 17 heures, rhinocéros puisque rhinocéros, cette obsession de l’heure c’est la forme que prend la maladie, maladie majeure sur fond d’hiver majeur lui aussi, 2013, avant 17 heures il me faut quelque chose, même un rhinocéros, rhinocéros et Dürer, j’étais passé des feuilles mortes (tranchantes, des épées) que je balayais devant la porte de la maison au rhinocéros de Dürer et de François 1er et c’était une bonne victoire, j’ai craint un instant d’en rester là, j’ai effleuré encore le carré, carré noir éteint et muet du téléphone, 16:06, me suis levée pour ranger le courrier en deux piles, celle à jeter sans ouvrir et celle à ouvrir plus tard, toujours poussant un œil sur la bête caparaçonnée de Dürer à quoi mon yucca du jardin m’avait menée, dans la pile à ouvrir plus tard j’ai posé après hésitation un avis de passage du facteur qui est une factrice et qui avait écrit dans l’encadré info facteur : “la serrure de la boite à lettres n’ouvre pas la boite à lettres”, j’ai hésité, j’avais juste le temps, on était plusieurs lendemains après l’avis du passage de la factrice à mauvaise clef de boite à lettres, le temps d’aller chercher à la poste mon salut d’avant 17 heures, j’ai démarré, marché dans les feuilles (des armes) du yucca éléphantesque que j’avais balayées et poussées sur le côté du jardin, j’ai redémarré, remarché dans les feuilles re-dispersées, ouvert la lettre, c’était un dossier, j’ai cherché le lien avec mon rhinocéros et j’ai trouvé ; 17:01 et je trouvais. 

maladie

Ce tour qu’a ma maladie. Un espace dingue d’inhumanités, des forces contraires. Au milieu de mon âge, en forêt obscure, j’avais bifurqué, le chemin menait dans les ruelles des Enfers, des ombres jouaient au tarot, d’autres, de mauvaise foi, voulaient de leurs mains d’ombre construire des saloons et des mairies et des tribunaux, nous voilà aux Enfers, sacrée bifurcation, j’avais bien choisi mon chemin, de tout temps je me dirigeais aux Enfers, il y avait ici des enfants-nymphes, nés et morts le même jour, d’autres trouvés à la surface écumeuse d’un océan, chevelure plus vivante qu’eux, filante chevelure, des amants éplorés, des jeunes gens fusillés pour que d’autres vivent et des inconsolables de tout poil – ah j’avais bien choisi la ruelle après que j’avais bifurqué, à moitié de mon âge.

Les ombres on s’y voyait dedans, en transparence. Dans les yeux des ombres, on se voyait, plus petit que jamais, fantôme, modèle réduit, minuscule enfantelet – cheval battu, battu, et c’était toi et c’était l’autre, le mort de toujours, le mort d’avant, et alors au milieu de ton âge tu tombais en pâmoison devant l’image dans la pupille du mort. Te voilà aux Enfers, bienvenue. Amoureuse de qui est passé par la mort, la connaît et la quitte, il paraît, pour tes beaux yeux. Dans les vallées d’angoisse, les vallées tout court, les villes où l’ex-mort s’installe avec toi, maladroit comme on est dans ce cas, tu ne regardes que lui : il est immense, l’ex des Enfers, tu décides de lui donner de l’éclat, tu le briques le lustres lui demandes pardon, tu t’es fiancée à un mort c’est un très ancien mort et un très ancien problème ou plutôt une très ancienne passion, c’est dans les glaciers de la mémoire, te voilà dans la ville, la maison, sur le bitume avec ton mort géant, dans ses yeux on voit l’enfant ancien déjeté, battu à mort, on ne sait comment, une obsession : toi-même. C’est alors que ça se corse parce qu’on ne peut pas faire sans ce qu’il voit, lui : crois-tu qu’il voie cette chose qui se reflète dans sa pupille, qui s’y est installée, cette chose d’enfance battue qui est là, posée sur le cristal de sa pupille et qui est un peu toi et qui n’est en réalité vraiment nulle part, ni toi ni lui ni là mais autrefois ? Non. Il veut voir comme c’est beau, loin des marais pestilentiels. Il se hisse sur toi, le mort, l’ex-mort immense. Il s’appuie. Il ne voit rien du tout. Il ne voit qu’une chose. Que vous êtes tous foutus. Que vous l’étiez bien avant qu’il ne mourût.