éléphantesque

20 décembre, cette heure où si on est de maladie on la sent nous tomber sur le paletot. Il faut tordre l’autre moitié de la journée, y aller en traître, se raconter l’histoire avec ruse, ça commence maintenant et bonjour le deuxième matin, la chose à faire c’est retirer les lunettes, elles glissent sur le nez, sont cause qu’entre le monde et moi il y a cette casse, fracture, 20 décembre et cette idée qu’a eue le soleil de percer comme au printemps, la seule chose à faire maintenant c’est retirer les lunettes pour effacer les arêtes des choses, la poussière sur les choses et tout ça, les miettes, ce qui se dépose, le dépôt, les veines du bois irrégulières, l’impossible équilibre des étagères, la liasse de courrier non ouvert, les factures et les rappels et les publicités papier glacé, tout ça.

C’était l’heure de la prise de risques, celle de bascule, on était à une demi-journée du soir et le soir menaçait, la nuit, je dirais la nuit. 14:57 : trois fois j’ai pris le téléphone. 14:57 : cette troisième et dernière fois le téléphone était toujours muet, petit plateau noir qui ne vous sert rien, sauf l’heure. Sans lunettes j’ai balayé le devant de la porte, les grandes feuilles du yucca éléphantesque étaient tombées sur l’escalier, tout me déplaisait, leur couleur morte d’hiver, les escaliers, mes gestes maladroits et agacés et l’heure – qui suivait l’heure.

On a beau se dire quelle chance ce temps ouvert ; et cette désespérance, le luxe.

Mais la peur bleue de voir venir le soir et ce qu’il fera, le soir, aux muscles, vertèbres, poumons. Cœur, qu’on entend trop puis trop peu. Tintamarre. 20 décembre, le chagrin, ça y est, lunettes ou pas, installé. La migraine, c’est après les larmes – pas les larmes, les flots, fleuves.

Éléphantesque – pourquoi j’ai pensé alors à une gravure de Dürer, j’ai remis mes lunettes, ça a pris un temps fou, l’ordinateur annonçait, quand j’ai trouvé, 15:38, c’est pas un éléphant sur la gravure mais un rhinocéros, c’est pour ça que je n’avançais pas, un rhinocéros empaillé après qu’il a été naufragé. Qui fut, sous sa forme inanimée, offert au pape. François 1er a visité le rhinocéros et je ne sais comment Dürer l’a dessiné, vif ou mort, avant ou après, c’est 1515 la date du rhinocéros, rhinocéros date célèbre, avoir cherché un éléphant m’exaspérait, avec tout ça l’heure avançait, je me précipitais sur mon rhinocéros, l’imprimais en un bon format car pour la bonne chance de la soirée je devais trouver quelque chose avant 17 heures, rhinocéros puisque rhinocéros, cette obsession de l’heure c’est la forme que prend la maladie, maladie majeure sur fond d’hiver majeur lui aussi, 2013, avant 17 heures il me faut quelque chose, même un rhinocéros, rhinocéros et Dürer, j’étais passé des feuilles mortes (tranchantes, des épées) que je balayais devant la porte de la maison au rhinocéros de Dürer et de François 1er et c’était une bonne victoire, j’ai craint un instant d’en rester là, j’ai effleuré encore le carré, carré noir éteint et muet du téléphone, 16:06, me suis levée pour ranger le courrier en deux piles, celle à jeter sans ouvrir et celle à ouvrir plus tard, toujours poussant un œil sur la bête caparaçonnée de Dürer à quoi mon yucca du jardin m’avait menée, dans la pile à ouvrir plus tard j’ai posé après hésitation un avis de passage du facteur qui est une factrice et qui avait écrit dans l’encadré info facteur : “la serrure de la boite à lettres n’ouvre pas la boite à lettres”, j’ai hésité, j’avais juste le temps, on était plusieurs lendemains après l’avis du passage de la factrice à mauvaise clef de boite à lettres, le temps d’aller chercher à la poste mon salut d’avant 17 heures, j’ai démarré, marché dans les feuilles (des armes) du yucca éléphantesque que j’avais balayées et poussées sur le côté du jardin, j’ai redémarré, remarché dans les feuilles re-dispersées, ouvert la lettre, c’était un dossier, j’ai cherché le lien avec mon rhinocéros et j’ai trouvé ; 17:01 et je trouvais. 

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