ma douce (Enéide, VI, v 1-74)

 

 

Il dit en pleurant et lâche les rênes à sa flotte.

Enfin il touche aux rives de Cumes, dans l’île d’Eubée.

On tourne vers la mer les proues, et d’une dent tenace

l’ancre retient les navires, les poupes courbes

bordent le rivage. Un groupe bouillant de jeunes bondit

sur le rivage d’Hespérie ; les uns cherchent les graines de feu

cachées dans les veines du silex, les autres prennent les forêts,

toits épais des bêtes, montrent les fleuves qu’ils découvrent.

Enée atteint les hauteurs où le grand Apollon

commande, et tout près, la cachette de la terrible Sibylle,

sa grotte atroce, elle à qui le poète de Délos souffle

grand esprit et grand coeur, à qui il ouvre l’avenir.

On passe sous les bois de la déesse des Trois chemins, sous les toits d’or.

Dédale, c’est ce qu’on dit, a fui le royaume de Minos,

De ses ailes rapides il a osé se confier au ciel,

il a nagé, par ce chemin saugrenu, jusqu’aux Ourse glacées et

tout léger, à la fin s’est installé sur les hauteurs de Chalcis.

Revenu sur terre tout de suite, à toi, Phoebus, il a consacré

la rame de ses ailes et fabriqué un temple énorme.

Sur les portes, le meurtre d’Androgée ; les enfants d’Athènes

devaient payer leur peine, quel malheur, par sept corps d’enfants,

chaque année ; l’urne était là pour le tirage au sort.

De l’autre côté, la terre de Gnosse, émergée, répond à la mer.

Ici, le cruel amour pour un taureau et Pasiphée en vitesse

soumise, un peuple mélangé, un enfant à deux formes,

le Minotaure : les mémoires d’une Vénus criminelle.

Ici le travail, là la maison avec ses labyrinthiques erreurs…

Mais il a plaint le grand amour de la reine,

Dédale, et a lui-même résolu les ruses du lieu et les détours

en dirigeant d’un fil les pas aveugles. Toi aussi aurais

grande part en un si grand ouvrage, Icare, si sa douleur le permettait.

Deux fois il a essayé de dessiner dans l’or ta chute,

deux fois sa main de père est tombée. Les Troyens auraient tout de suite

tout parcouru des yeux si Achate, envoyé au-devant,

n’était déjà là avec la prêtresse de Phoebus et de la déesse des Trois chemins,

Deiphobe, fille de Glaucos. Elle dit au roi :

« Ce n’est pas le temps des spectacles ;

mieux vaut sacrifier sept jeunes bêtes d’un troupeau

jamais touché et autant de Double dents, choisies selon la coutume. »

Elle parle ainsi à Enée (les hommes ne retardent pas les rites

ordonnés) et appelle les Troyens dans son temple profond, la prêtresse.

Un large côté de la roche d’Eubée est découpé dans la grotte,

où cent entrées conduisent et cent portes,

où se précipitent toutes paroles, réponses de la Sibylle.

On était sur le seuil quand la fille : « demandez vos destins,

c’est le moment ! », dit-elle. « Le dieu, voici le dieu ! » Elle parle ainsi

devant les portes et soudain plus un visage, plus une couleur,

plus de cheveux coiffés ; une poitrine haletante,

un coeur sauvage se gonfle de rage, semble plus grande,

ne sonne pas mortelle, grossie de la puissance toujours

plus proche du dieu. »Tu tardes à faire tes voeux et tes prières,

Troyen ? » dit-elle. « Enée, tu tardes ? Mais elles ne s’ouvriront pas sans ça,

les grandes bouches de la maison de la peur. » Elle parle ainsi

puis se tait. A travers les os durs du Troyen, un frisson

glacé court et le roi puise ces prières au fond de son coeur :

« Phoebus, toi qui as toujours plaint les peines de la triste Troie

qui as dirigé la flèche dardienne et la main de Paris

dans le corps d’Achille, je suis entré dans toutes ces mers

qui bordent les grandes terres sous ta conduite, jusqu’aux pays

les plus reculés des Massyliens, jusqu’aux plaines de chez les Syrtes :

maintenant ça y est nous avons pris les rives d’Italie la fuyante ;

pourvu que la fortune de Troie ne nous ait pas suivi ici !

Vous aussi, vous le pouvez, épargnez notre peuple,

vous, les autres dieux et déesses, à qui Troie faisait de l’ombre, et l’immense

gloire de la Dardanie. Et toi, oh très sainte poète,

toi qui sais ce qui va venir, donne (je ne demande pas au destin

ce qui ne m’est pas dû), aux Troyens le Latium, ils s’y installeront

avec leurs dieux vagabonds et les puissances secouées de Troie.

Alors pour Phoebus et la déesse des Trois chemins je ferai, en marbre solide,

un temple, et des journées de fête au nom de Phoebus.

Pour toi aussi il y aura dans mon royaume de profonds sanctuaires :

ici, je mettrai tes oracles, tes secrets, les destins

que tu dis à mon peuple et je te consacrerai des hommes, bien choisis,

ma douce.