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le viel homme la mer et le parti des mous

En période d’élections, le niveau de bêtise monte. Acteurs et destinataires le savent, la démagogie est du pain quotidien. Elle est même revendiquée (saisi à la radio, France Culture,  il y a quelques jours, ceci : « la politique c’est parler beaucoup pour rien dire, Pompidou faisait ça très bien ». C’est Jean-Claude Carrière qui admirait). On le revendique et on l’analyse, l’art de la démagogie. Une façon de s’en vanter. C’est vieux. Quand on en a un peu honte on parle du populisme de ceux qui ne respectent pas tout à fait la bienséance des règles du jeu du semblant. Tout est donc dans l’art de ne rien dire, de ne dire aux pauvres que ce qu’ils savent trop bien ou craignent trop bien, le jeu est subtil, annonces, petites phrases, accusations, stratégie oratoire et chiffres, images, chiffres. La campagne a commencé, on nous dit qu’elle est violente. Il y a ceux qui acclament. Il y a ceux qui n’iront pas voter. Parmi eux quelques jeunes que je connais et des rêveurs qui croient à la rue tout de suite. Il y a ceux qui ne savent pas comment s’y prendre pour comprendre. Alors : tous pareils, gauche et droite.

Deleuze le disait, en période d’élection, c’est comme ça, c’est la bêtise, elle monte, on se laisse aller. Avec la bêtise, on fait monter la violence, ce qu’on appelle comme ça, ça ressemble plutôt à la cour de récréation (ou certaines salles de profs, enfin d’autres lieux clos et tristes). On fait monter, on s’aime bien un peu bête, un peu pseudo-violent….

En période d’élections, on achète moins de livres, les amis libraires le disent depuis longtemps.

Mais la bêtise cache des symptômes de maladies graves. La liste est longue. Le sort fait aux étrangers en situation régulière et irrégulière depuis 2005 n’a cessé de se dégrader. En 2007, 2008, on se demandait : cette politique xénophobe-là, ce n’est qu’à but électoraliste ? ça semblait suspect. Trop facile, trop évident comme réponse. Non, c’est que l’Europe avait peur. Peur d’elle-même et de ses failles, peur de sa défaite. Puis ça a été la crise. Puis les révolutions là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée. On s’accroche à une misère de lois inutiles et absurdes qui se contredisent les unes les autres, on tente de contenir des milliers de personnes et malgré ces lois de l’Europe les personnes traversent les pays, passent les murs les mers ; rien n’arrête les élans que la raison la survie le désir et l’aventure commandent.

Ailleurs, dans des domaines autres, mêmes fantômes de bêtises, mêmes peurs, même certitude que c’en est fini des vieux modèles. Mais la certitude ne se laisse pas faire : on ne lâche pas l’affaire comme ça. C’est Gallimard qui demande des dédommagements à François Bon pour sa nouvelle traduction du Vieil homme et la mer, éditée récemment sur Publie.net. Pas de version numérique du Vieil homme et la mer chez Gallimard. Hemingway dans le domaine public aux USA et au Canada. 22 « exemplaires » numériques vendus. Traduction disponible chez Gallimard de Jean Dutourd, 1954. Bêtise ? Absurdité ? François Bon le dit bien, la traduction proposée par Gallimard est établie « selon les canons d’époque, faisant parler le pêcheur comme doit parler selon la littérature un illettré de Cuba. » On n’ira pas plus loin. On n’évoquera même pas le bonheur de traduire, retraduire, à quel point c’est se déplacer dans l’intelligence, à travers les terres et les langues. On n’ira pas plus loin tant la bêtise se dévoile toute seule, grasse. Il n’est pas question des 22 fois 2 euros et quelques de téléchargements. Il s’agit d’autre chose, évidemment. Un symptôme. C’est fini, l’édition d’antan. C’est fini et tout le monde le sait : ça ne marche pas, ça ne marche pour personne, ni pour les libraires ni pour de nombreux petits et moyens éditeurs qu’on pourrait citer ici et qui conservent une activité salariée à temps complet, ni pour de nombreux auteurs qu’on pourrait citer ici et qui conservent une activité salariée à temps complet, ni pour les distributeurs vraiment, ni même pour les gros éditeurs, donc, on vient d’en avoir la preuve – ils n’attaqueraient pas, sinon : ni pour Dutourd, ni pour une cinquantaine d’euros venus ou à venir. C’est fini, et on ne veut pas le voir. Publie.net propose autre chose, qui voit le jour grâce à l’enthousiasme et l’énergie terribles de quelques-uns. On devine comme il difficile de lutter, peu nombreux, contre tout. On leur met des bâtons dans les roues : c’est qu’ils ont raison, et comme les peuples qui se déplacent, c’est inévitable, la machine est en marche, ils avancent. Gallimard c’est fini. Il n’empêche, la bêtise nous met très en colère.

Derrière la bêtise, ou avec elle, faisant cortège, c’est bien la peur qu’il faut voir. Chez Guéant aussi, peut-être, quand il annonce comme en passant que toutes les civilisations ne se valent pas. Le pire n’est pas Guéant. Le pire vient derrière : Luc Ferry, (philosophe et ex ministre de l’éducation nationale, là où non plus ça ne marche pas, pas du tout, plus du tout, c’est complètement fini et pas grand monde n’y fait le gros boulot que fait Publie.net par ailleurs[1]), Luc Ferry, donc y va d’un drôle de couplet. Là, on ne peut plus interroger la peur ni la bêtise ni quoi que ce soit. On est au-delà. « Au nom de quoi, a dit Ferry pour défendre Guéant, pourrait-on refuser à quelqu’un le droit de préférer les traditions qui ont engendré une grande littérature à celles qui commandent les sociétés sans écriture ? ». D’abord, on le voit tout de suite, Luc Ferry a lu Dutourd et c’est tout. En effet,  s’il savait quelque chose de quelque grande littérature que ce soit (s’il en avait reçu quelque chose) il serait prudent, avisé, subtil. Que sait Ferry des sociétés sans écriture ? Je vous parle d’un pays où la littérature a été jusqu’au XVIème siècle écrite en basque. Puis plus écrite, pour raisons jacobines d’un côté et fascistes de l’autre. Mais toujours composée. Précisément, avec art, règles, codes et passion. Et de nouveau écrite. Pas encore traduite. Luc Ferry n’a lu que Dutourd. Peut-être pourrait-il, s’offrant un abonnement à Publie.net, découvrir, outre de nouvelles traductions, de nouvelles littératures. Et l’histoire de la lecture comme la raconte Bon dans Après le livre. Afin de comprendre que ce n’est pas linéaire cette affaire. L’objet ne l’est pas. La lecture ne l’est pas. L’écriture ne l’est pas. Et les sociétés sans écriture en ont une que n’a pas Luc Ferry. La bêtise n’a pas de limite, la colère oui.

Quant à moi je vais voter Hollande. Les temps sont durs, votons pour un mou. C’est Pierre Dac qui rêvait le parti des mous. Au moins, on pourra bouger là dedans, tenter de faire bouger, attaquer, bousculer.

 


[1] En fait, plein de gens font le boulot.  Mais on ne le voit pas paraître encore. Je pense à Stiegler, Meyrieu, Ars industrialis

Adieu la vie adieu l'amour

C’est le titre d’un des pemiers livres de Juan Marsé. Après Teresa l’après-midi et La généalogie des rêves traduit récemment (Christian Bourgois), j’ai découvert Enfermés seul avec un jouet, L’étrange disparition de R.L Steveson, Adieu la vie, adieu l’amour. Dans les romans de Juan Marsé, on est après la guerre civile, en Catalogne.

La plupart de ceux, réfugiés au pays basque nord, qui, dans les années 70, étaient de l’autre côté de la frontière dans l’oeil du cyclone, disent aujourd’hui avoir tourné la page. Des vagues de  réfugiés se sont succédé, et c’est sans parler de la dernière guerre carliste dont la génération des arrière grands parents ont gardé mémoire. J’ai tourné la page. J’ai lu des chroniques, des journaux de l’époque, j’ai parlé avec Arnaud, Xabi. Je n’ai pas lu de récits, de grands récits. Le récit est en suspens. La lutte armée a pris toutes les forces.

Avant Marsé j’ai lu Benet, Sender, les longs labyrinthes de Max Aub. Encore Barcelone. Dans la préface à la deuxième édition de Adieu la vie adieu l’amour, Marsé écrit : « quand j’ai écrit ce roman, j’étais convaincu qu’il ne serait pas publié. C’était entre 1968 et 1970. Le régime franquiste paraissait établi à jamais et une idée déprimante me hantait : j’étais persuadé que la censure qui jouissait alors d’une santé florissane survivrait à nous tous, au régime fasciste qui l’avait engendré et à la transition tant espérée (ou à la rupture, comme l’appelaient beaucoup d’aspirations déçues) et s’installerait pour l’éternité, tel un mauvais sort jeté par le Caudillo au coeur même de l’Espagne future. »

A la fin du roman, les anciens de la FAI, dans les vieux quartiers de Barcelone, se retrouvent 20 ans après. 20 ans après. Ce 20 ans après me fascine, peut-être à cause d’un livre d’enfance … Sans doute parce que ce sont alors les corps, l’expérience, la durée, la triste durée et la désespérance mêlée à de tout petits arrangements qui sont en question. En tout cas Lage et Palau survivants FAIistes se retrouvent, vie broyées Et Marsé écrit :

« Palau écrasé dans la foule sans pouvoir se retourner, ce corps lourd et épais, coincé entre les nuques et les épaules, qui n’arrive pas à se mettre à l’aise ni à s’imposer, qui aurait cru ça de lui autefois, quand un sang jeune bouillait encore dans nos veines, quand tout était perdu sauf l’espérance, à cette époque nous pensions tous ça ne peut pas durer mais ils sont toujours là ceux qui pensent aujourd’hui que ça ne peut pas pas durer, il faudra bien que ça finisse un jour, impossible que ça tienne longtemps, sans savoir que ces propos parviendraient comme un écho vide aux oreilles sourdes de leurs enfants et de leurs petits enfants : ils étaient vraiment aveugles, irrémédiablement vaincus et ils étaient bien loin d’imaginer de reprendre les armes, ils n’y pensaient même plus, maintenant ils n’avaient même plus assez de cran pour s’imaginer la tête dans un passe montagne, pistolet au poing, poussant le tourniquet d’une banque ou plaçant un explosif ».

Ailleurs, ils continuèrent ils imaginèrent, enfants et petits enfants, ont eu du mal à cesser d’imaginer – aveuglés non par le non savoir mais par trop de savoir et par trop de mémoire. Erreur tragique – quand on est vaincu et qu’on se dresse encore, quand le droit fait du malheureux un coupable – comme dit Walter Benjamin après Goethe, du misérable vous faites un coupable.

Alors ? Alors je n’ai pas lu beaucoup de grands récits, je n’en ai pas entendu beaucoup, ou alors en douce, auréolés de secrets et de silence. Mais je sais que tout coupables qu’ils se firent, ils furent, ces vaincus de vaincus, moins vaincus que Louis Lage, que Palau, que Marcos Javaloyes dans le roman de Marsé.

Kerouac Chefjec Proust Deleuze Lowry

Littérature et cinéma : c’est l’intitulé du futur atelier d’écriture  à la médiathèque de Biarritz. Un intitulé de départ, duquel on fait ce que l’on veut. Et là c’est tellement large, possible, énorme, ouvert. Bien sûr pensé aux adaptations, celles que j’aime, Mouchette Bresson Bernanos. Avec Delphine, au scénario de la Maman et la putain. A L’amour existe, de Pialat. Théorème. Je ne sais pas où est cette image, peut-être Tarkosvski, mais un arbre monte, monte et sort du cadre. A tout ce que je ne connais pas. A ce que je connais un peu trop. Sans soleil.  Pour l’heure j’ai fait autrement. Pas plus vite, pas plus mal, mais proche, proche.

Sergio Chefjec et son arbre qui monte à la page 105 de Mes deux mondes. La scène commence devant le lac, une aventure dit Chefjec, alors qu’une petite fille et son père en pédalo s’éloignent, s’éloignent. Et l’écrivain regarde la scène (banale familière mais recelant l’aventure), l’écrivain écrit sur le bord, dans un café où l’on pense qu’écrivent les écrivains. 

A la page 45 des Souterrains de Kerouac Mardou est juchée sur une barrière et on la voit fixement regarder le Noir avec un peu de brume qui se dégage de sa bouche brune.  Plus tard elle descendra, coeur battant dans la nuit de Frisco. Quand elle était sur la barrière on a eu L’Asie, la chaîne Alaskienne, les désastres du Nouveau Monde, les poneys indiens, l’Egypte les Aztèques et les Grecs.

A la page 149 de la dernière version de Lunar caustic de Lowry, une scène se dessine, d’une netteté extraordinaire. Petit bassin, tonnerre, feuilles et bourgeons tombant puis Bill fait deux pas dans la salle. Hop, on voit un homme en haillons, loin au-dessus une jeune fille au col blanc, loin au-dessous des feuilles qui volettent. Au milieu et parmi, des morts, des dormeurs, des fantômes, pas mal de tristesse. Et puis j’ai entouré Chefjec, Lowry et Kerouac de deux textes connus, ici tronqués.

« Une voix parle de quelque chose. On parle de quelque chose. En même temps on nous fait voir autre chose. Et enfin ce dont on nous parle est sous ce qu’on nous fait voir. (…) La parole s’élève dans l’air, en même temps que la terre qu’on voit s’enfonce de plus en plus. ou plutôt en même temps que cette parole s’élève dans l’air, cela dont elle nous parlait s’enfonce sous la terre. (…) »

« Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. Ce que nous appelons réalité est un certain rapport entre sensations et souvenirs qui nous entourent simultanément. (…) La vérité ne commencera qu’au moment où l’écrivain prendra deux objets différents, posera leur rapport… »

montagne pliable

Nous sommes plusieurs à ne pas craindre dérives et déplacements. Ah, Cesare Aira, quand il invente devant nous le monde des poètes, montagne pliable après montagne pliable.

A ne pas craindre de ne pas comprendre. Juan Benet, quand il refuse de revenir en arrière dans son récit et qu’il exige qu’éditeur et lecteurs ne se retournent pas non plus.

A ne pas chercher l’homogénéité à tout prix. A revendiquer l’hybridation. Et à aller du côté du mélange des genres et de la transfiction. Bolano, Bellatin, Piccirilli.  Enfin, à abattre les frontières dans ce réel magique qu’est le récit.

Nous savons que nous ne sommes pas obligés de coller l’offre à la demande supposée du lecteur /consommateur – hélas nous savons à quelle démocratie cela convie.

Nous posons qu’il n’y a pas de littérature exigeante, que c’est une expression sortie tout droit de la bonne volonté de républicains progressistes qui veulent depuis cent ans pédagogiquement faire société égale avec des hommes inégaux. Nous posons que nous sommes absolument égaux. Absolument égaux devant la lecture et ses cheminements. Et que si quelque chose nous a échappé, nous sommes libres de lire et de relire, deux fois, trois fois, et encore – comme le proposait Faulkner à ses critiques.

Enquête

 

Par la rédaction de Mediapart

D’après une enquête menée par le Syndicat des enseignants Unsa auprès de 4898 jeunes enseignants, les moins de 35 ans sont globalement très attachés à leur métier. Les trois quarts disent ainsi «s’éclater» dans leur métier (56,5% répondent «plutôt», 19,1% «énormément»). Mais, et c’est tout le paradoxe que souligne bien cette étude, ils sont aussi très frustrés dans l’exercice quotidien de leur fonction. Par rapport à leurs attentes, «leur regard sur la formation n’en est que plus dévastateur», analyse Joël Péhau, secrétaire national du SE Unsa. Ainsi, deux tiers estiment que leur formation les a «peu ou pas préparés» à leur métier (47,6% répondent «plutôt pas», 20,9% «pas du tout») . Ils se disent ainsi singulièrement démunis devant la difficulté scolaire. A la question : «Faire progresser un enfant en difficulté, je sais faire», 41,3% répondent «plutôt pas» et 3,2% «pas du tout»

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A l’école, ensemble

 

Quand je pense au prof devant une classe comme je sais les classes, offrant (dans le vacarme même, portant la voix, sur- articulant les maladies intimes de l’âme, celles  de Julien Sorel ou de Gregor Samsa, les lamentations d’Ariane et les jeux de construction syntaxique dans lesquels ses douleurs se disent), offrant dans le vacarme ou le silence ennuyé, toujours parlant trop fort, ou parlant trop, ou parlant seul, malgré tout, un moment de grâce, quelque chose dont se saisir : j’ai le cœur serré.

Je suis celle qui hurle que m’émeut le moment où Ariane, délaissée sur l’île où l’oublia Thésée, après qu’elle l’a traité de sale bête, se tait pour donner la parole à Ovide qui nous fait le coup du paysage, de l’hiver, du lieu qui permet la parole et les larmes :

C’est le temps où la terre est semée d’une vitre

De neige, et cachés sous les feuilles, les oiseaux pleurent.

A l’infirmerie du collège Largenté, Sœur Saint François me donnait refuge et des pastilles pulmol. La tachycardie attrapée là bas jamais disparue, les vies de saints en images et récits, Bernadette avait de l’asthme et j’en eus, elle voyait apparaître la dame en bleue et je craignais de voir apparaître quelque chose derrière les rideaux. Redoutant l’appel je croyais l’avoir entendu et je vivais fébrile, malade, cœur et poumons, grandiose en secret.

Le même chagrin trente-cinq ans après, devant toute hostilité scolaire. Devant tout ratage scolaire et même devant toute réussite.

C’est écrit pour et avec ceux avec qui à l’école je crois je n’y arrive pas (Yedmel, Rémi S.) ou qui avec l’école n’y arrivent pas du tout. Ceux que l’on voit s’attrister progressivement, passer de l’humour potache ou cynique à une tristesse noire. Ceux qui y restent des années de plus, y abîment leur corps. Avec et pour ceux qui ne peuvent pas se lever le matin (Marie O., D.) Avec ceux qui y souffrent courageusement, y gardent enthousiasme de façade (L., Thomas P.)

C’est écrit avec le désir de faire de l’école un lieu habitable, ré-habitable.

MADADAYO Akira Kurosawa[FMP poster= »http://www.marie-cosnay.fr/wp-content/themes/twentyten/images/fond_film.jpg » width= »480″]http://www.marie-cosnay.fr/wp-content/uploads/2011/09/filmcoupeopti.flv[/FMP]

Souci de soi

On le trouve , aussi.

 À l’école, mai 2011

 

Nous eûmes, au mois de juin 2010, Maïana et moi, l’idée de proposer à une classe d’élèves de troisième, au collège Fal, à Biarritz, où j’enseigne, un projet autour de l’image et du texte. Le thème, nous le nommions, cette après-midi de juin, attablées à  la terrasse de l’Atalante : le souci de soi.

 

Au collège, Clarisse est infirmière. Nous avions eu, pendant l’année scolaire 2009-10, de nombreux échanges. Le corps de l’adolescent qui dit la peine, le corps normé, obligé et sous tension, Clarisse le rencontre chaque jour. Ainsi le projet naissant entre Maïna et moi l’incluait : elle permettrait aux jeunes de s’exprimer, Maïana les aiderait à fabriquer des images-témoin, et je tenterais de les guider vers l’écriture de soi.

 

La rentrée me fut difficile. Sentiment que face à face, la classe et moi, nous n’étions pourtant pas là, en présence. Qu’il nous manquait un lieu, un vrai, un temps, un vrai, pour que quelque chose se dise et s’entende. J’ai pris des pages et des pages de notes, tentant d’analyser nos difficultés, celles des Troisièmes B et les miennes, en ce début d’année. J’ai vu disparaître Rémi, qui n’en pouvait plus, puis Yedmel. J’ai vu Diego s’attrister, Thomas se décourager, Tom répéter qu’il ne comprenait rien, Luc dormir, Nicolas perdre classeur, cours puis cartable. Je me proposais des explications rationnelles de ce que je vivais comme un échec de classe, de groupe ; aucune n’y suffisait. Il m’était peu souvent arrivé de rencontrer une classe d’adolescents bloquée, à quelques exceptions près, sur une telle position, démonstrative, de non savoir et de non vouloir. Je savais que cela cachait quelque chose, je craignais les analyses rapides, je formulais des hypothèses mais en les joignant les unes aux autres elles ne me satisfaisaient pas.

 

J’écrivais, en tout début de rentrée scolaire, amusée alors, car encore persuadée qu’ensemble nous trouverions un bon mode de faire :

 

Sur articulant les maladies de l’âme, celles  de Julien Sorel et de Gregor Samsa, les lamentations d’Ariane et les jeux de construction syntaxique dans lesquels ses douleurs se disent, je cherche dans le vacarme (ou le silence ennuyé), toujours parlant trop fort, ou parlant trop, ou parlant seule, un moment de grâce… Je suis celle qui hurle que m’émeut le moment où Ariane, délaissée sur l’île où l’oublia Thésée, après qu’elle l’a traité de sale bête, se tait pour donner la parole à Ovide qui nous fait le coup du paysage, de l’hiver, du lieu qui permet la parole et les larmes : « C’est le temps où la terre est semée d’une vitre / De neige, et cachés sous les feuilles, les oiseaux pleurent. »

 

Ce que je peux formuler aujourd’hui, c’est que, malgré une bienveillance réciproque, j’avais l’impression que ça ne passait pas. La parole ne passe pas. Ce que je dis n’atteint pas les adolescents, ou rarement. Les idées, les textes, les explications ne vont pas jusqu’à eux. Je me sens empêchée de donner. D’eux, parfois, en revanche, je reçois parfois quelque chose. Parallèlement à ce sentiment, j’ai la conviction contradictoire que ça pourrait passer, que je ne suis pas seule en jeu et en erreur, qu’ils ne sont pas seuls en jeu et en erreur, que chaque élève de cette classe, résultats scolaire conformes ou non à ce qui est attendu, est capable d’entendre, de comprendre et même de prendre goût et plaisir à la compréhension et à la connaissance.

 

Voici ce que j’écrivais alors, nous étions déjà à la fin du mois d’octobre :

 

Quand j’ai raconté aux troisièmes la vie dans l’Allemagne nazie, de 1933 à 1945, de Victor Klemperer et de sa femme Eva, quand nous avons lu le passage où un fonctionnaire vient fort courtoisement prévenir Victor et Eva qu’il faudra laisser la maison et faire piquer le chat, nous nous sommes interrogés sur la politesse du fonctionnaire. Nous avons commenté la force de l’obéissance aux ordres, la banalité du mal, l’absence de méchanceté radicale. Nous avons évoqué la nécessité de la désobéissance dans certaines circonstances. Puis j’ai demandé à Romain de tenter une phrase qui résume nos propos afin que nous puissions tous l’écrire. Je n’ai pas compris, a dit Romain. Je n’ai pas compris a dit Marie T. suivie de Jenna, Thomas, Antony, Michaël. Deux heures plus tard et dans le couloir, Romain venait me trouver : madame, j’ai compris. Et il proposa une phrase très claire résumant nos paroles du matin. Je pensai qu’il y avait une pudeur à comprendre devant tout le monde, que l’incompréhension posée en préalable était une posture de refuge, de protection, que cette posture était en fait une demi posture parce qu’à force l’incompréhension venait, était venue peut-être – ce que je ne savais pas mesurer. Le groupe posait bien problème. Comprendre dans un groupe pose problème. Ecouter en groupe aussi. La collectivité pose problème. Il se trouve que nous ne savons pas faire de celle-là, collectivité scolaire, une belle chose pleine de batailles, de désirs et de conflits productifs.

 

En grec, le souci de soi, on le dit epimeleia heautou. Avoir souci de soi ne veut pas dire que l’on s’intéresse exclusivement à soi-même ni que l’on se mette à la recherche d’un vrai soi à trouver ou retrouver sous les  décombres des apparences. La responsabilité qu’a un monarque  pour ses sujets, les soins portés par un médecin à un malade, l’attention qu’il convient d’apporter à son patrimoine, on l’appelle en Grèce antique epimeleia. Lorsqu’on peut prendre soin de ce qui est à nous et de ce ou ceux qui dépendent de nous, lorsqu’on fait attention à l’autre, qu’on soigne, qu’on réfléchit, qu’on revient sur un geste, une idée, lorsqu’on est capable de  changer d’avis, lorsque on s’enrichit de connaissances, on a souci de soi.

 

Ce n’est pas chose aisée. L’attention, l’activité et la connaissance se pratiquent, il y faut des exercices réguliers. L’écriture est l’un de ces exercices. On appelle, dans la Grèce antique, hupomnêmata les cahiers de notes, les registres et les livres de compte où se mêlent citations, anecdotes, aphorismes et bribes de réflexions. Ce sont des matériaux destinés à la relecture, à la pensée et à la méditation ultérieure. Ils ne cherchent pas « à traquer l’indéchiffrable, à révéler le caché ou à dire le non-dit. Ils cherchent à rassembler le déjà dit, dans le but de la constitution de soimême »[1]. On collecte, on fait recueil, se recueille. En réalité, rien que l’école ne tente pas ! Simplement, ici, chaque connaissance ou réflexion passe par soi, son prisme, son expérience et son activité. Les exercices sont toujours à inventer. La promenade méditative d’Epitecte, consiste, à propos des objets et personnes rencontrées, à s’examiner soi-même, à guetter ses réactions. Les abstinences, les mémorisations, les silences sont des pratiques comme l’est la récolte des rêves, des colères, des souvenirs, des règles que l’on pense s’imposer, de celles que l’on refuse.

 

Sans prétention, nous avons imaginé, avec Maïana et Clarisse, que nous pouvions mettre en œuvre, dans l’espace du collège, une petite promesse de constitution de soi-même, passant par des exercices de paroles, d’écriture et de fabrication d’images. Cela constituerait une ébauche, un début de travail vers la connaissance, la (com)préhension, et donc l’estime de soi. Ce tout petit travail en cours était une étape. Nous n’attendions pas des résultats immédiats. Nous savions que ceux-là sont de toute façon les moins intéressants.

 

Cet atelier, nous ne l’imaginions que dans l’espace de l’institution. On ne se constitue pas tout seul, hors cadre, mais le cadre, posé une fois pour toutes, ne suffit pas à nous construire. Il fallait qu’entre soi et le cadre, il y ait du jeu. Oui, on pourrait, puisqu’on s’élevait en son sein, puisqu’on en avait besoin, puisqu’on la souhaitait suffisamment bonne, interroger l’institution, la mettre en critique. Quant à moi, qui savais pourtant tout ce dont elle est capable, je la trouvais de plus en plus, à tort ou à raison, malade.

 

Nous n’envisagions pas nos hupomnâmata du XXIème siècle sans l’image. L’image a ceci de particulier qu’elle s’exporte facilement. Que même si elle est saisie dans le but de se constituer soi-même, elle est, plus qu’une autre forme d’expression, destinée à être vue par les autres. Qu’elle est une  des rares formes d’expression qui puisse être si souvent subie. Il est peu question de la méditer, d’y revenir. Maïana montra aux adolescents qu’il était possible de la regarder et de la re-regarder. Puis, qu’on pouvait fabriquer, avec ses propres codes, une image devenue alors, comme l’écriture, une technique ou une pratique de soi. Une de ces pratiques de soi visant à vivre, individué, auprès des autres, et à finir par apprendre à se gouverner soi-même.

 

Nous n’avions pas encore, à la fin du mois de novembre 2010, une idée de ce que les adolescents feraient de nos réflexions d’adulte, comment ils prendraient et transformeraient, pour le faire leur, le projet que nous proposions. Maïana n’était pas encore venue dans la classe lorsque, le 27 novembre, j’écrivis, dans mon cahier de notes concernant ce travail mené à Fal :

 

Une heure c’est peu.

Les adolescents sont partagés en deux groupes : nous sommes 12,  et nous pouvons nous permettre un peu de liberté.

Je place les tables en vis-à-vis.

Erreur : le vis-à-vis est gênant, on n’écrit pas « en face ».

En revanche, on parle en face.

Julien veut la dépénalisation du cannabis, il a des arguments, il les écrit vite, vite.

Il n’a pas envie des consignes d’écritures, des règles contraignantes que j’ai données. Je le laisse faire.

Paul voudrait des canapés et de la chaleur à l’école. Il ne trouve pas normal que les profs aient une salle où se réfugier alors que les enfants sont dans la cour par tous les temps.

Il l’écrit, vite. Puis : ça y est.

Yedmel : rien, rien, rien. Pas un mot. Pas un mot non plus hors sujet ou hors contexte. Le  regard posé nulle part, dans ma direction le plus souvent, peut-être par hasard, je suis soulagée du sourire qu’il lance à l’un de ses camarades, un sourire complice, je pense qu’il est quelque part et qu’il n’y est pas si mal que ça. (Il a un crayon et une feuille devant lui, dont il ne fait rien. En cours il n’a souvent ni l’un ni l’autre et si je l’interroge, sans défi il me dit : pas envie).

Il finit par me tendre un bout de papier brouillon. Au crayon il a écrit : rien à écrire, je n’ai aucun problème.

Luc, Rémi R. : des filles sur les canapés. Du coca cola et des bonbons.

Antony : je me révolte contre tous les racismes.

Nicolas : ce qu’on fait là, il faut faire ce qu’on fait là, des choses comme ça, à l’école.

Ce n’est qu’un début

Nicolas parle de l’abîme d’incompréhension entre profs et élèves.

C’est ça, dit Thomas, on ne nous connaît pas.

Ils ne nous connaissent pas.

Fin.
On n’aura pas beaucoup écrit.

 

Chacun semblait impliqué. C’était beaucoup. Bien sûr je le savais, il serait difficile de passer de ces notes à des textes et de ces moments à d’autres moments. J’avais prévu cette difficulté. Et je ne pouvais m’empêcher de me demander quelles étaient les limites de notre projet, et comment nous pourrions les repousser. J’avais prévu pour la deuxième séance que nous nous servions du I remember de Joe Brainard, du je me souviens de Perec, du je sais de Ito Naga. De la transformation de Myrrha en arbre chez Ovide. D’autoportraits célèbres, de Dürer, Courbet, Frida Khalo, Duchamp. Il fallait attendre. C’est vrai, je tâtonnais. Nous avons lu Les tambours de doléances, parus dans la revue Vacarme à l’automne 2010. J’avais avec moi, à côté de Michaux, Perec, Ovide, plusieurs revues et des quotidiens. Voici des extraits de ce que j’écrivis au début du mois de décembre :

 

La deuxième fois, Julien avait envie de tout faire sauter plutôt que d’écrire.

Les adolescents se jetèrent sur les journaux, les lisant ou parcourant, se hélant pour commenter un titre, une photo.

J’ai dit : quitter la plainte personnelle ou plutôt, puisque c’est là que nous semblons aller, la rendre politique.

J’ai pensé : ce qu’on a à dire est peut-être écrasé par ce qui est écrit déjà, dans les journaux.

J’ai dû  ranger Perec Michaux etc : une autre fois.

Les enfants voulaient écrire leurs doléances, sur le modèle de celles que proposait la revue Vacarme. Ils se montraient enthousiastes. Je laissai faire. Dans un deuxième temps je proposai ici et là de petites chevilles littéraires (anaphores, coupes).

Et ça, on peut le dire ?

Et ça, on peut l’écrire ?

 

Récemment une amie, professeur de lettres en lycée professionnel, regrettait que les jeunes en face d’elle s’occupent davantage de leur téléphone portable que des textes qu’ils désignaient, s’adressant à elle, ainsi : « votre truc, là». Tu comprends, je n’ai rien contre le téléphone portable, disait-elle, mais l’espace de l’école, c’est protecteur. Sans portable, on ne risque pas de recevoir une mauvaise nouvelle, de subir une rupture sentimentale en pleine lecture de Diderot. Je pense que c’est bon d’être ici, vraiment, sans lien avec l’extérieur – c’est-à-dire complètement ailleurs.

 

Je la comprenais, si bienveillante, qui souhaitait que les enfants diffèrent leur rapport au monde pour avoir accès à une réflexion sur le monde. Je comprenais ce qu’elle disait de l’isolement, du silence et de la solitude, qui sont autant d’exercices et de techniques de soi. Je pensais au paradoxe de l’hétérotopie, lieu physique de l’utopie, cabane où s’abrite l’imaginaire. Je savais ces lieux bénéfiques et nécessaires, et j’avais, de plus, une tendance personnelle à les rechercher. Mais je savais que leurs fonctions, si les lieux ne sont pas régulièrement repensés, avec le temps varient. Je savais que les prisons et les cimetières sont aussi des hétérotopies. N’empêche, quand Halima, professeur en lycée professionnel, m’a parlé ainsi, j’ai pensé à ce qui me faisait souffrir depuis le mois de septembre, à ce que je pouvais dire de cette souffrance : le lieu (l’espace de la classe et les alentours) et le moment, ne nous rendaient pas, les enfants et moi, pour des raisons que je ne savais pas démêler, présents les uns aux autres. Le lieu n’était pas ce lieu clos où quelque chose s’échange et où l’imaginaire se libère. Et pourtant il était clos.

 

J’ai eu envie de classes aux portes ouvertes. De salles de classe multiples. Si les adolescents rêvaient de fauteuils chauffants et massants, je désirais, moi, des bruits feutrés, des cercles à qui parler, avec qui chercher, des cours sur la pelouse devant les grands arbres, des murmures, une attention partagée, du bon thé, du travail de groupe, et que nous prenions notre temps. Des questions, des questions à poser, à poser aux collègues, des questions à poser aux enfants. Des débuts de réponse, des variations et des tentatives.

 

En parlant d’un texte distribué, une de ses élèves disait à mon amie Halima : « madame, votre truc, là ». Comme Halima, je souffre que « mon truc, là » ne soit pas partageable. Ou plutôt, qu’en face de moi, se trouvent une vingtaine d’enfants qui jugent que tout ça n’est pas à eux, n’est pas pour eux, qu’entre « mes trucs, là » et eux, il y a un fossé infranchissable. J’ai fait l’expérience de moments différents. Je mesure que ces moments sont structurellement différents : au collège Lapierre de Lormont je suis  récemment intervenue comme « écrivain ». Les adolescents de Troisième étaient vifs, leur attention n’était jamais donnée ; cependant, entre nous, quelque chose s’échangeait. Ils n’aimaient pas écrire, ils l’ont dit tout de suite. Lire non plus. Parce que c’est fatigant. J’étais d’accord. Ils ont raison, écrire et réfléchir, demeurer avec soi pour réfléchir, lire ou écrire, c’est fatigant. Cet échange-là a été suivi d’un puissant travail d’écriture. Mon truc, là, était partageable. Nous avions quelque chose en commun. Ce n’était pas la culture ni les connaissances : mais une façon de faire, une façon de pouvoir faire, des difficultés communes, des questions préalables  et communes. C’est une toute petite chose que celle-là. Elle est selon moi le socle de tout le reste. Je sais que mon statut « d’écrivain en visite » a permis cela. Je voudrais, à l’école, auprès d’élèves rencontrés cinq heures par semaine, pouvoir m’appuyer sur le même socle. Un socle installé dans la durée, dans une bienfaisante durée. Et alors nous accepterions, outre la fatigue qu’il y a à penser, les quelques moments d’ennui inhérents aux répétitions, à l’exercice.

 

Une école qui ne part pas de l’idée, même floue, même non exprimée, que nous avons, professeurs et jeunes adolescents, des questions préalables communes, me semble en voie de maladie.

 

Les élèves de Troisième B du collège Fal à Biarritz ont fini par écrire et photographier. Si les textes revendiquaient quelque chose de l’institution, faisaient retour sur le monde, conformément à ce que nous avions mis en place, les images, elles, montraient des corps en fugue, en fuite, sur les arbres (du collège), à cheval sur les portails (du collège), en salto sur les murs (du collège), en course, ou des corps réduits au silence, corps pris en tenaille ente les portes des couloirs (du collège). Les images et les moments où furent prises les images, moments très importants du processus visant à prendre souci de soi, ont été de vraies échappées.

L’exposition a été présentée début mai dans le hall de la Villa du Collège. Un peu plus de dix familles sont venues ce lundi soir. Douze élèves, sur vingt cinq. Des amis de ceux-là. Les parents se sont émus de la capacité de leurs enfants à formuler les plaintes, à mettre en scène les corps. Les parents ont dit : et maintenant, qu’est ce qu’on fait ? J’ai compris alors que ça ne faisait que commencer, que la question, on l’avait simplement posée, en cet endroit de hasard où ces adolescents, Maïna, Clarisse et moi nous nous étions rencontrés.

 

Qu’est-ce qu’on fait ? On en parle ?

 

Je n’oublierai pas le regard d’Anaël, les capacités extraordinaires de Luc, le sérieux de Kevin, l’application de Mickaël, la gentillesse de Rémi, l’aide précieuse de Marie T., la douceur d’Elisa et de Jenna, la pudeur touchante de Romain, le sourire échappé de Diego, les  réflexions passionnantes de Julien, le rire de Chiara et de Mathilde, la coopération de Pauline, son sens artistique, l’originalité de Sophie, l’intelligence de tous, le sourire de Nicolas, la précision de Marie L, l’intelligence de tous, les prises de parole d’Anthony, la timidité de Tom, les fugues en haut des arbres de Thomas et celles au sous-sol de Paul, la patience et la présence continue de Paul, l’intelligence de tous, l’accompagnement de Marie O., son regard, notre bonne humeur à tous. Je n’oublierai jamais le professeur de maths de la classe dire que oui, elle le voit, les élèves sont beaux.

 

Certains professeurs du collège, la plupart il faut le dire, ont préféré, dans un premier temps du moins, trouver scandaleux que parmi les plaintes ou doléances ou prises de notes des adolescents, certaines concernent l’école. Scandaleux que les adolescents revendiquent le besoin de s’occuper, en ce lieu, d’eux-mêmes. Ils ont pris comme attaques personnelles le fait que les élèves revendiquent pour eux, par écrit, quelque chose de bon, quelque chose de mieux. Ils ont pensé qu’on ne pouvait pas poser une critique de l’école dans l’école. Ils ont pensé qu’on s’en prenait à eux. Ils en ont sans doute même été peinés. Je le regrette. Rien de plus admirable selon moi que celui ou celle qui devant des corps adolescents, année après année, exerce. Encore faudrait-il, diraient les philosophies antiques, qu’ils n’oublient pas de s’y exercer. Certains professeurs, la plupart il faut le dire, du moins dans un premier temps, n’ont pas regardé les photos, n’ont pas pensé possible que les enfants les aient eux-mêmes fabriquées. Certains n’ont même pas regardé l’exposition avant de la trouver, pourtant, scandaleuse.

 

Le quotidien Sud-Ouest a titré l’article rendant compte de l’exposition : les adolescents du collège Fal exorcisent leur mal-être. Quelques professeurs du collège, la plupart pour tout dire, ont, dans un premier temps du moins, trouvé scandaleux que l’on évoque un malaise d’adolescents vécu au collège. Les réactions de ceux qui se sont scandalisés (à voix haute ou plus basse) que le malaise soit ainsi nommé, qu’il soit circonscrit au collège où ils enseignent, disent, me semble-t-il, quelque chose du malaise qu’eux-mêmes vivent sans pouvoir, comme les adolescents de notre exposition, l’exorciser.

 

Ce malaise, je le vis aussi, les pages qui précèdent et suivent ainsi que le besoin de les donner à lire le prouve. Parmi mes collègues, combien ont-ils trouvé cette année que nos Troisièmes B respiraient la joie de vivre, étaient des adolescents heureux et épanouis, loin de mal-être, loin de malaise ? Combien pourraient-ils soutenir simplement, sans se trouver immédiatement malhonnêtes (tout, leur expérience et leurs propres enfants leur indique que cela ne suffit pas à expliquer), que ces élèves-là n’ont qu’à se mettre au boulot ?

 

Il s’est trouvé des parents d’élèves, des lecteurs de sud-ouest, des amis, des collègues, des collègues de Fal, des écrivains, des principaux de collège, pour trouver qu’un adolescent qui exorcise son mal-être par l’art, c’est mieux que le contraire, et qu’une institution qui permet cela prouve qu’elle tente de rester suffisamment bonne, comme le disait Winnicott d’une mère.

 

J’aime ce métier qui est le mien. J’ai de l’admiration pour ceux et celles qui le font avec une énergie incroyable, ce qui n’est pas mon cas. Quand je pense d’une manière (trop) générale « aux profs », je pense d’abord à nos luttes de 2003, à la création d’un Réseau d’Education Sans Frontière, je pense à ceux qui refusent la précarisation du métier et qui refusent la monté de la xénophobie et qui refusent que l’éducation devienne un marché à deux vitesses.

 

Quand je pense d’une manière (trop) générale « aux profs », je pense aux différentes fermetures dont nous sommes capables, difficiles, certes, à apercevoir quand nous sommes tellement dedans. Je me souviens de ces manifestations où sous la banderole du SNES les enseignants refusaient ostensiblement certains tracts car ils étaient rédigés, côté verso, en basque, et ils l’affirmaient bien fort, je ne comprends pas le basque, montrant par là qu’il était question pour eux de revendiquer une identité qui peut-être n’était pas acquise, était en danger, était précaire. Quand je pense « aux profs », dont je suis, je pense aussi à cette incapacité, parfois, à se soucier de soi, à mettre en œuvre l’epimeleia dont je parlais – en choyant les autres, en s’exerçant, en recommençant, en s’interrogeant sur les choses menues qui en font de grosses, au final, en écoutant sans se scandaliser a priori, en lisant, en écrivant.

 

Alors, comme disait un parent d’élève, maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

 

Quand je pense à l’institution qui nous rassemble,  je me dis qu’elle connaît au fond la même difficulté d’identité que ses membres  : elle a pu craindre que trois filles voilées la remettent en question ; elle sait que la violence des adolescents répond parfois à celle des adultes et elle ne le dira jamais ; elle craint de tomber sous la critique de ses membres – et en cela peut-être rappelle-t-elle d’autres institutions, plus autoritaires, en tout cas elle ne ressemble plus à l’hétérotopie, lieu réalisé d’utopie qui pourrait être, qui fut et qui est encore, parfois, le lieu d’heureux apprentissages. Et en cela, plus encore, elle signale qu’elle a peur, qu’elle est malade, qu’elle est en perte. Hélas, elle n’est pas la seule. Mais c’est elle qui s’occupe de nos enfants et il est de notre devoir et de notre intérêt collectif de l’aider à garder souci d’elle-même.

 

Je lis dans un article sur Médiapart concernant les difficultés vécues par les salariés de Pôle emploi : «Pôle emploi devient un lieu en souffrance où des gens en souffrance reçoivent d’autres gens en souffrance, le tout sur fond de pression grandissante ». On pourrait dire : l’éducation nationale est un lieu en souffrance où des gens en souffrance reçoivent d’autres gens en souffrance… Contre cette souffrance si bien partagée, tentons de lutter. D’abord, en la reconnaissant. Ensuite…

 

Il y a une façon de faire, que nous connaissons tous, qui est celle que j’ai tenté, imparfaitement, d’expliquer en début d’année scolaire aux adolescents de troisième B : votre plainte, il faut la porter sur la scène publique. Votre malaise, qu’il devienne politique.



[1] Michel Foucault, Dis et Ecrits, Tome II.