tempête, 1

Le roi, qui a été frustré par la plus jeune de ses filles, sa préférée, Cordelia, qui n’a pas reçu d’elle le mot d’amour absolu, je vous aime, père, plus que tout au monde, décide de tout perdre. Il se dissémine, se disperse, s’éparpille. Il offre à la nuit son ancienne puissance, sa tyrannie. La nuit devient ouverte, rugissante ; dedans, il y a des ours, des vagues. Lear devient fou ou bien tout le monde observe qu’il va devenir fou. On ne peut pas souffrir autant. Autant de pluie sur ses épaules, et le rhume qu’il aura, et à son âge. Mais dit le roi, ou à peu près, c’est pas grand chose, cette pluie qui cisaille les os. Le pire, c’est ce qu’on fait aux autres os. Pourtant tout le monde s’inquiète, le roi est fool, dément, les deux, ou il va l’être. Kent, le compagnon de toujours, tente de le mettre à l’abri. Mais c’est l’orage qu’il faut au roi. Ce qu’il lui faut : la transformation. Transformation des os ; battent et palpitent. Le cœur est un vieil os, un ex-os. C’est après le premier mouvement qui fait du roi Lear ce malheureux prêt à affronter la gueule de l’ours, qui fait du corps du roi un corps nu, livré et délicat, un tyran dépossédé de la parole, c’est après ce premier mouvement de frustration de fille (le rien de Cordelia), d’ingratitude filiale, dit Lear, qu’on plonge dans le deuxième mouvement.

A l’ingratitude filiale, à l’homme puissant qui accepte ou plutôt souhaite se et tout perdre, succède l’homme sans possession, couronne de cheveux, jambes graciles ou bien costaud et plissé, ventre gras, dans tous les cas battu de vents et d’averses : le deuxième mouvement c’est de faire venir de l’extérieur les sollicitations, des images jamais rencontrées jusque-là. De les faire venir vers l’intérieur, que ça coïncide un peu. Ça marche. Les images rencontrent la pitié ou la conscience de Lear : les pauvres, oui, il y a des pauvres, des miséreux. Ils vivent dehors, sur les trottoirs, dans les forêts. Leur haillons ne les protègent de rien par temps de tempête et ils ne mangent pas à leur faim et jamais jamais jusque là le roi ne s’en est préoccupé. Mon luxe, va te faire voir. Ou plutôt partage-toi.

Ce moment de chute, dégringolade, tu avais la puissance et n’as plus rien qu’une feuille de vigne quelque part et des tombereaux d’eau sur les épaules, si souvent dans les fragilités te serres sur toi-même et regardes tes pieds, éventuellement les pavés où ils se posent, dans tous les cas craignant le pire, t’accroches aux paroles des autres même si ce sont des paroles en lambeaux mais t’y accroches parce qu’elles bouillonnent et excitent comme il faut ce qu’il faut et parce que ce sont les paroles des autres, eh bien non : le moment de chute de Lear est accompagné d’une connexion, on va dire super rapide, super forte et émouvante, entre les miséreux en haillons criblés de trous et de fenêtres (on les voit) et la capacité à les voir, recevoir. Quelque chose à l’intérieur leur a déjà fait une place. Et s’indigne que le luxe, le faste, soit toujours du même côté, que jamais personne n’ait eu l’idée de partager.

L’ingratitude filiale, le refus d’une fille (suivi de la saloperie des deux autres, Goneril et Rejane) entraîne Lear sous les vents, en désastre. Son cœur bat, qui était un os. Lear a le choix entre la mer et les ours. Et au lieu qu’il devienne le salaud total de la paranoïa, l’amertume incarnée, le rétrécissement, le vieux fou apprend les autres, le monde, et désire plus de justice sociale. Tempête.

Immense dans la perte comme dans le pouvoir, l’immensité que met en lumière la pluie qui tombe drue, verticale, l’immensité qui est signalée, nous est signalée (attention, tempête !), est une immensité qui s’est déjà perdue et se perdra d’une autre façon : en aspirant à des cieux, comme dit le roi, plus justes. Il faut se guérir du faste, ou que le faste se guérisse de lui-même. L’immensité, regardez-la : de se disperser mais de se disperser autrement que jusque là elle n’a fait. Non par goût de la dépense ou principe de plaisir qui va chercher sa mort. Mais sens de l’équité. Que l’orage t’a révélé. 

2 réflexions sur « tempête, 1 »

  1. Marie, merci pour ce grand souffle, cette tempête qui terrasse celui qui na pas su entendre celle qui ne sait qu’aimer et se taire, celle que France accueillera, “exquise Cordélia, si riche dans la pauvreté, si rare dans l’abandon et tant aimée dans le dédain”.

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