la fille et le lézard

Débarque quelqu’un sans prévenir. Débarque quelqu’un, la tête d’abord, la chevelure noire et longue jusqu’aux reins, quelqu’un.
Au féminin.
Qui t’annonce que tu es sur son terrain, tu penses à la nymphe des fleuves ou des bosquets, tu dis : d’accord je me suis égarée mais je ne manquais de respect à personne, je vous présente mes excuses, j’étais là par épuisement et la fille gracile, cheveux en tresse sur les reins, grand cou séparant le tronc de la tête, tu ne fais rien remarquer parce que tu n’en mènes pas large, te dit en riant (ce qui te conduit à penser qu’elle se moquait un peu de toi avec son affaire de terrain personnel) : je vais vous montrer quelque chose, c’est bien parce que c’est vous.
Le chemin, là, dont tu aperçois l’entrée, est le chemin que prennent ceux qui ont accumulé tant de matière que la matière s’est ossifiée, te dit la fille.
Notons qu’elle te tutoie.
Elle explique : si la matière se densifie et qu’arrive l’événement de la mort dans la suite des histoires c’est quand même pas pour ça que meurt le reste, l’énergie par exemple ne meurt pas ou si elle meurt c’est quelque chose de complètement à part et de singulièrement triste, certes, mais de très rare, soyons loués.
Là, tu te dis que la fille débloque.
Tu révises ton premier sentiment, nymphe des bosquets, tu n’y crois plus une seconde.
Si on voit les choses de ton côté qui semble un côté plein de tristesse, reprend la fille à l’allure d’indienne au long cou, ce serait radicalement plus simple de mourir d’énergie.
Adieu, alors.
Elle se ravise : viens, emprunte avec moi ce petit chemin. Quant à savoir si on en revient, ah ah ah.
La fille aux longues jambes longs cheveux longs ongles rit puis cesse de rire.
C’est pédagogique comme visite, ajoute-t-elle.
La fille est docte et maternelle. Je remarque le tatouage sur ses reins quand le tee-shirt très court remonte un peu, à force de gestes.
Je fais tout ça ça pour te plaire, dit la fille, tu prends ton air d’outre-tombe or les outre-tombes tu sais quoi, je vais te dire à l’oreille (elle approche, les yeux écartés l’un de l’autre, les pupilles dilatées, son odeur de pluie, de nymphe des bosquets, de fée de rosée matinale), je vais te dire à l’oreille, t’expliquer le processus, ce n’est pas difficile.
Tu es naïve petit moineau.
C’est sa dernière remarque.
Ne pas se vexer.
La fille avance, le lézard sur le rein bouge avec elle, je lui arrive en bas des épaules, j’avance à sa suite, j’en aurai fait, des découvertes, j’en aurai suivi, des pistes, chemin au milieu des graminées, je m’étouffe, éternue trois fois, la fille et le lézard se dandinent devant moi et quand la fille se retourne elle me fait un clin d’oeil.
Elle me raconte ses séances d’hypnose, ça permet, dit-elle, de faire des découvertes, tu ne vas pas en croire tes yeux ni tes oreilles quand tu vas voir les morts.
Comment ils se sont ossifiés. Rien de perdu.
Elle se répète.
Ils sont morts de l’extérieur, les fluides devenus roches, la mort est arrivée, un accident, un emmerdement, un hic dans l’histoire ou alors c’est à force de fluides, à force et à force de fluides ce n’était plus possible, ça ne pouvait pas continuer, ça n’a rien de mortel, la mort n’est pas dedans.
D’accord.
Dis-je, suivant la fille qui me semble rajeunir au fur et à mesure que je la suis dans la campagne et la campagne est une crête maintenant, le chemin est un chemin de crête, d’un côté la route, sinuosité goudronnée, de l’autre côté la mer, d’un bleu miraculeux, d’un bleu qu’on n’a jamais vu jusque là, soit on n’était pas attentif soit il n’existait pas. La mer fait des ourlets mousseux, vraiment loin, on pourrait y être, on n’y est pas et entre y être ou pas il n’y a pas une si grosse différence.
La fille porte une tresse jusqu’en bas des reins, le lézard joue de sa chevelure, on avance, descend en zigzags, manque de se casser la figure sur les pentes de bruyère, en bas il y a une crique, la marée est basse qui laisse les pointes des roches saillir, des genoux, viens voir les corps, dit la fille en saroual.
Et ceux qui ont voulu mourir ?
Elle se trouble : c’est une légende. Il n’y en a pas.
Silence.
La fille n’a jamais entendu parler de mélancolie.
Elle revient à l’hypnose, aux quantités d’énergie qui circulent aller-retour et sens inverse, vitesse pas possible, tout droit maintenant, quand on dit droit il faut faire attention parce qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire on se foule une cheville, c’est que les rochers sont escarpés, traitres, de petits crabes se faufilent au-dessous.
Continue, dit la fille qui fait un peu la tête depuis la mélancolie.
Dire que je descends, je descends, je descends encore, dans une caverne d’océan, une caverne de marée basse qu’on appelle chambre, j’hésite, la fille m’a fait un signe de tête pour m’encourager, je n’ai pas eu le choix, les pieds s’enfoncent dans un sable couvert d’algues douces, n’aie pas peur, c’est là que tu verras.
Les corps.
Tu le vois qu’on s’est bien fichu de toi jusque là ?
D’abord, c’est l’odeur qui saute au visage, tracasse.
Ce n’est pas une odeur de mort mais d’herbe. On dirait une réunion de fumeurs de pétards endormis dans de douces positions. La main sur laquelle la tête s’appuie. Les jambes l’une sur l’autre. Les nuques abandonnées. Moi aussi je me suis abandonnée.
C’est ce que je crois du moins.
A mon réveil la fille a disparu. 
Alors, je crie, et l’hypnose ? Et l’hypnose promise ? Il n’y a plus personne autour de moi sauf les corps des morts historiques, ceux que l’accident a pris, il y a, clapotante, la marée montée qui ferme le trou de la caverne où je suis avec les morts.
Les flots ne recouvrent pas le trou naturel, la fille savait ce qu’elle faisait, une nymphe marine, à qui que ce soit que je pense elle a disparu, il me faudra attendre l’heure de la descente de la marée et j’attendrai.
Les morts ont de belles têtes décontractées. Certes en eux de la structure s’est accumulée, jusqu’au point où l’histoire a buté contre la fin. Le résultat ? L’air bienheureux, l’odeur pas désagréable du tout, le corps de roc, d’os pâle, blanc, dur, propre.
De beaux morts.
On a des gueules d’événements, disent-ils. Chez nous rien ne dégouline. Pas un mort une morte ne ressemble à un mort une morte. L’unicité du mort est ce qu’il y a de plus remarquable.
C’est simple, au fond.
Je n’ai pas besoin de séances d’hypnose.
La fille aux hypnoses et lézard et saroual est partie, elle m’a laissé tomber.
Elle m’a laissée dans le paysage.
Les paysages, autrefois, étaient forts comme les objets d’amour.
Plus forts.
Les emmerdes, évidemment, avec des paysages forts comme les objets d’amour, c’était tout le temps.
Je lisais des romans noirs. Je ne me souviens pas trop des aventures qu’ils multipliaient. Des ombres qu’ils suscitaient. Dans mes romans noirs, les corps n’étaient plus un problème. C’était des romans anti-mélancolies.

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