armier

Le temps filait. La voiture filait et comme d’habitude je me perdais à proximité de chez moi. Mercredi, longtemps le jour des enfants, ne l’est plus, ne le sera plus jamais, comment fait-on pour passer d’un monde et de ses rites à un autre, dans le temps d’une même vie ?

J’essayais d’écrire des sortes de romans, dans lequel il y aurait du temps, des semblants de suspens.
Il y aurait l’Histoire, des histoires.
J’en ratais plein, mes désirs étaient (trop) nombreux.
J’accumulais livres, documentation, je faisais des découvertes que je considérais comme des trésors, on pouvait voir les choses comme ça, dans cette liberté, cette phrase, dans une langue. J’avais des amis-livres. Je n’en faisais pas forcément quelque chose, les amis-livres rendent plus costauds mais aussi, plus seuls.
Le jardin et la maison étaient pleins de lumière, ça met le reste à une de ces distances.
Il y avait des personnages. Je rêvais de les poser là, dans le cours du texte qui s’écrivait au long cours.
Il étaient tous là, les personnages ; je n’étais pas bien ordonnée.
Hier, mardi, je me suis longuement perdue à proximité de chez moi, sur une route que j’emprunte depuis près de vingt ans.

A dix mètres, avait dit quelqu’un, il y a une quinzaine d’années – un monsieur qu’on disait énergéticien, un de ceux qu’il faut voir à tout prix, régulièrement j’avais envie qu’on me parle du corps et d’autre chose, tout ensemble, régulièrement on me parlait de quelqu’un qu’il faut voir à tout prix, tu vas voir il fait sauter les migraines, sauter, on m’avait parlé comme ça, c’est encore une histoire de voiture et de routes, je m’y perds. A dix mètres, a dit l’énergéticien dont je me rendais compte qu’il était, outre énergéticien qui fait sauter les migraines, coach de musculation, la salle à côté de celle où il faisait sauter les migraines était pleine de femmes et d’hommes peinant sur les instruments à muscler. Il portait une sorte de testeur, antenne à deux branches, brandissait l’engin vers moi dont le crâne était équipé d’un récepteur, le bonhomme avec énergie testait l’énergie que mon corps (ou mon âme) dégageait ou dont il (ou elle) manquait. L’énergie, dans mon cas, je l’apprenais, était à dix mètres de moi et ça expliquait tout, le monsieur du bout des routes landaises se contorsionnait pour qu’elle rentre sage, l’énergie, en son territoire – moi-même, âme ou corps, on ne sait pas.

J’ai pris une année sabbatique, j’étais au bout de l’enseignement, le collège a dégringolé, pour tout un tas de raisons il a dégringolé et mon année est sabbatique.
Jamais le jardin n’a été aussi radieux ni la succession des journées. Il faudrait savoir porter au jour les vies des hommes illustres ou infâmes, il faudrait savoir décrire au plus juste l’atroce grimace langagière et publicitaire que les futures élections présidentielles nous valent, il faudrait écrire des projets de, des projets autour de, il faudrait ramasser des brassées d’informations et les poser là, les montrer, en faire bouquets, il faudrait, c’est un chemin.
Tout était en chemin. Soi-même on était en chemin. On était le chemin et je trouvais ça chouette, le chemin, avec ses tracas, ses plaies, embuches, ses immenses peines, même, à hurler inconsolée dans la nuit.

Hier mardi fin de journée je me suis perdue c’est que tous les trois ou quatre ans j’ai envie qu’on me parle de mon âme, j’ai trouvé le chemin compliqué d’un thérapeute, un de ceux dont on te dit : il m’a sauvée la vie, il te fait sauter les ceci les cela, pourtant on se méfie d’un bouleversement quand il est si soudain, à ma décharge ça faisait bien longtemps que je n’avais pas eu envie qu’on me parle d’âme et une personne de confiance, c’est toujours le même scénario, m’avait mise sur la voie, à ma décharge j’étais en période de jardin et de lumière, à ma décharge Pierre m’avait parlé de la belle tradition, dans le sud de la France, des armiers, ces compagnons de l’âme des morts à peine ils meurent, qui savent, compagnons de l’âme, ce que veulent les morts à peine ils sont morts. Les armiers sont armés de ne je ne sais quoi, se tiennent tout près des larmes et de l’âme des morts.
J’étais prête.
En même temps je me demandais bien ce que j’allais livrer à la thérapeute comme symptôme vraiment emmerdant, depuis le début de l’année sabbatique, aucun de ces fameux symptômes n’était invivable. Je trouverais bien, en symptômes je me fais confiance. Mais ça a commencé par cette erreur sur la route, ça m’a amusée, je me disais allez perds-toi donc un peu.
C’est fait.
Je me suis perdue.
La route que j’emprunte depuis vingt ans, je m’y perdais sans peur.

J’ai pris une année sabbatique.
Il faut bien vivre.
Quand j’ai demandé à mon fils aîné de quoi il pensait vivre en faisant tel ou tel choix j’ai vu que la question était tordue, de quoi vivre ?Je ne comprends pas ta question, il a dit, sérieusement interrogatif.
Comment allez vous gagner de l’argent ?
Ah, ça !
J’ai pris une année sabbatique et je prépare un atelier d’écriture que je suis contente de mener bientôt dans la ville où en 1848 une petite fille a vu paraître quelque chose de blanc à qui on a donné un nom neutre puis un nom féminin.
Je suis partie de tempêtes.
De ces tempêtes, météorologiques, symboliques, intimes, qui fracassent le temps et signalent dans les oeuvres et les vies un avant, un après.
Il y a avant la tempête (ou le déluge), il y a un après.
Une coupure nette au milieu, un événement qui va tout changer. 
Prospero va marier sa fille et réconcilier ce qui était brisé par l’événement de la tempête.
Le roi Lear va devenir fou ou pauvre ou tendre ou triste.
Etc.

Je me suis perdue.
J’ai rencontré une énième poseuse d’antennes à scanner hyper voyant et pseudo scientifique, scanner, je n’invente rien, quantique, parce que chez nous, Madame, on regarde le totum (prononcer totom) de l’homme, l’âme, l’âme.
Mon âme était blessée et le scanner disait où elle en était de sa relation au corps qui lui était accordé, le mien donc, où ils en étaient tous deux qu’on ne sépare pas, il le disait via antennes, le scanner électro magnétique qui développait une activité quantaceutique, le scanner répondait aux questions, listait sur l’écran de l’ordinateur les bactéries, les mémoires du foie, d’ailleurs que le foie eût des mémoires inspirait à la dame naturopathe un jeu de mot, l’avez-vous, l’avez-vous ? Le foie ?
La foi.
C’est à dire on pouvait en parler, justement je, enfin quoi, vous croyez à, quelque chose, croire, quelque chose est un peu vague, je pourrais, mais passons.

J’ai écrit un mail que je devais écrire, on est mercredi, l’ex jour des enfants qui ne le sont plus, je suis plutôt de vie heureuse, les piles des livres et d’articles à lire me réjouissent, les journées ne sont jamais assez longues, je suis gênée aux entournures, j’ai écrit dans ce mail à un ami, je suis gênée parce que mon travail ne produit que ce qu’il produit, c’est pas tout à fait rien, mais pour nous, nous tous, en termes de connaissances ou d’utilité ou de lutte contre le racisme façon plongeon direct dans les années 60 ou années 30, quoi ? Soyons très honnêtes, rien. Rien, j’étais dans cette tension, depuis toujours d’ailleurs, j’avais choisi à la fac latin grec et j’étais et suis toujours aussi incapable de me débrouiller dans une des langues vivantes que j’ai pourtant toujours voulu fréquenter, espagnol, basque, arabe, italien.

La tempête j’ai bien aimé la poser à un moment de ma vie, il est hors de question de savoir aujourd’hui, mercredi, si c’est un souvenir primaire ou reconstruit, il est les deux à la fois, je prends la voiture après une annonce tragique, je prends la voiture, un de mes enfants est en danger, c’est alors que se lève une tempête dans le crâne, il y a un avant et il y a un après.
Je me suis arrêtée.
Je me suis arrêtée de parler – mais dans l’autre histoire, l’histoire du trajet en voiture, je ne me suis pas arrêtée, j’ai reçu soudain une migraine qui a coupé ma tête en deux, de la base au sommet.

Oh dit la dame aux antennes qui voit quelque chose sur l’écran de l’ordinateur, oh il y a eu un accident de voiture ? Oh il y en a un, en effet, dis-je mais c’est pas ce que vous croyez, j’ai envoyé promener les accidents, tous les accidents, l’accident n’est pas à moi, il n’est pas exactement à moi, si vous saviez combien il y en a, des accidents, il y a tant d’autres accidents que ces mini mémoires que vous lisez dans mon foie ma rate ou ma bile, tant d’autres accidents d’hommes passés par les fenêtres, il y a tant d’accidents et ces accidents, je dis, ils sont tous à moi, et ces tempêtes, je dis, elles sont toutes miennes.
Ce que je fais ? Je reconstruis un souvenir parmi d’autres car il me plait de poser un événement dans mon temps et le temps de mes enfants, je recompose un célèbre trajet en voiture, je propose qu’on l’appelle le célèbre trajet de la partition, c’est que ce trajet en voiture est tout pour moi parce qu’il a fonctionné comme fonctionne une tempête, il y a un avant trajet et un après trajet.
Un avant migraines et un après.
Puisque vous me demandez.
Un accident si vous voulez mais pas comme vous entendez.
La naturopathe me posait sur la tête des antennes quantiques reliées à son ordinateur, c’est une machine sérieuse, les médecins même voulaient de nos machines, la naturopathe proposait son verdict et le verdict tenait en deux mots.
Accident.
Dépression.

Il y a quinze ans, en ce jour de célèbre trajet de la partition, je courais pour bondir au volant de ma voiture dans le bureau de la directrice de l’école de mon fils cadet et y faire un scandale. J’y fis un scandale tout à fait mérité. Vous êtes dépressive, a dit alors le bureau de la directrice et j’ai cassé la gueule du bureau. Vous êtes dépressive, a dit la dame aux antennes mais je n’ai pas eu de colère ; résolument du côté des choses qui ne se laissent pas définir j’ai bien ri, la dame aux antennes a eu peur de m’avoir chiffonnée pire que si j’avais été en colère, je n’étais ni chiffonnée ni en colère, j’étais après, après après, longtemps après après.

Dans nos jardins radieux et nos jours sans école, on évitait, les enfants et moi, de poser des verdicts.
Il n’est pas né, le jour où les enfants et moi, nous aurons envie de définir.
Dans notre vie est entrée la tempête.
Quelque chose ou quelqu’un a porté la tempête.
C’était une tempête d’Algérie.
C’était une tempête sans le nom, une tempête sans son nom de tempête est entrée dans ma vie et dans la vie de mes enfants. A la place du sans nom de l’Algérie on a construit des souvenirs de mini tempêtes comme le souvenir du célèbre trajet de la partition, le jour de la partition nous a beaucoup marqués, je cassais la gueule des bureaux et des verdicts. Le jour de la partition a été suivi de quelques autres cassages de gueule et tous nous ont beaucoup marqués même s’ils n’ont pas, eux, de petits noms.

Et ces histoires d’antennes et d’âmes des morts ? Le mort c’est moi c’est à dire les autres, celles et ceux qui ont sauté par les fenêtres, ceux que les verdicts rattrapent, dans ma main un enfant pleurait, que dis-je, sanglotait, se roulait par terre contre l’abandon et contre les histoires, contre l’histoire de faire chemin, trajet, l’enfant dans ma main pourtant absolument courageux disait stop au chemin, au trajet, stop pour un instant, un instant seulement et pour ce même instant, en ce même instant, je disais moi aussi stop aux tempêtes et aux trajets, j’entendais une voix tordue et criarde qui répétait : vous savez ce qu’est l’aura ? Et je répondais : vite fait. Cette histoire d’antennes et d’aura a lieu tous les trois ou quatre ans, quand je fais une crise d’âme ou de totum, prononcer totom, totom quantique je ne sais quoi. Ce soir, mercredi, ex soir d’enfant, je me suis perdue dans mon enfant, il voulait quelque chose aspirant au contraire, voulait que ce soit pour toujours et grandiose comme montagne et qu’à la fois ce ne soit plus, c’est toi en haut de la montagne, enfant, bon sang c’est une histoire de route, de trajet modeste, dût-on s’y perdre un peu-beaucoup.
Des tempêtes sans nom ont traversé nos vies si bien que si j’ai deux mains, dans l’une pleure un enfant, dans l’autre se tait un enfant avec son nom muet d’Algérie.

5 réflexions sur « armier »

  1. J’avais besoin d’un texte ce soir… C’était le bon, comme un accompagnement, une bouffée avant de revenir à ma « leçon » sur les fruits et les légumes, pour mes petits CP, toujours prêts à goûter le monde avec moi, pour mes petits CP qui ont adoré quand je leur ai dit que la figue était une mûre à l’envers… Mais moi, en ai-je toujours envie ? Et ça m’inquiète, de perdre peut-être, petit à petit, cette envie de toute une vie. J’avais besoin d’un texte – de toute façon, ce soir, ça ne veut pas écrire…
    Je retourne à ma leçon – mais je vais continuer de penser aux armassiers (ça se dit aussi, en occitan). Ah oui : je me souviens d’une voisine de la Grand-mère, une de ces mémés-gousse-d’ail qui séchaient en embaumant autour de la ferme de Bardille. L’Andréa, je crois. Une fois, l’Andréa a parlé à l’Alice de ces âmes voyageuses qu’il fallait aider « à passer sur le fil le pont de l’épée ». Depuis j’ai appris que dans le Septentrion du Périgord, il n’y a finalement pas si longtemps de cela, on pourvoyait encore le défunt que l’on veillait de la pièce rituelle…

    1. cette envie de toute une vie, je suis sûre que tu ne la perds pas mais d’autres envies poussent derrière, et l’envie de toute une vie se transforme… Tu continues à donner le meilleurs aux petits. Et à nous tous tant de choses. Tu crois qu’il y a encore quelques armassiers et armassières ? Je t’embrasse fort.

      1. S’il en est encore… Comment imaginer qu’ils sentent autour de leur survivance l’empathie qui les encouragera à se confier, à partager – à initier ? Bon je cherche je cherche, mais je ne retrouve pas l’opuscule ethnographique qui évoquait le « voyage des défunts » et ce fameux pont (je me souviens qu’il y avait une véritable chronologie de cette pérégrination et des épreuves que les âmes devaient affronter…) ; j’ai du le prêter quand je faisais encore les cours pour adultes – et va-t’en savoir à qui précisément… Je vais demander à mon « indicateur culturel » préféré, et je te dis… Ah oui, tout de même : ce texte – le tien, celui qui m’a fait réagir – est formidable de sauts et de gambades (mais c’est vrai qu’écrire, c’est faire des gestes…). Et aussi : « j’avais choisi à la fac latin grec »… Finalement, tu es peut-être une armassière de ces langues mortes mais toujours errantes ?
        Je t’embrasse moi aussi.

  2. Ces tempêtes qui nous échouent sur ces îles où il n’y a rien qu’une solitude sableuse. On la prend et reprend entre nos mains et elle nous échappe toujours. Et l’on se prend à rêver de quelqu’un qui doit pouvoir nous expliquer le sens de notre existence, l’origine des tempêtes. Un météorologue se trouve justement là, assis sur un « puit de science ». On le questionne et on l’écoute, d’abord avec scepticisme puis à force de la ressasser, on finit par croire légèrement à l’histoire. Mais juste un peu plus loin, on préfère effacer. C’est là qu’un navire passe, on lui fait signe qu’on est là. Il ne nous voit pas. La déception nous gagne. On sent poindre la résignation. Puis, un autre que cette fois on rejoint à la nage pour y monter. Passées les premières craintes de ce nouvel équipage, le calme revient et l’on rejoint peu à peu ces poches d’air où de nouveau, il fait beau. Et même la solitude retrouve son parfum particulier. Merci, j’ai adoré et projeté beaucoup par ce texte.

    1. merci Jérémy. Ecrire dedans, écrire avec, écrire. La solitude sableuse oui on finit par l’aimer et elle n’est plus si solitude. C’est un beau texte que ton texte, et c’est un belle idée d’écriture collective que ton idée.

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