Hermaphrodite, chez Ovide (Métamorphoses, IV, 288-386)

Un enfant de Mercure et de la déesse de Cythère
est nourri par les Naïades sous les grottes de l’Ida.
Il a un visage où mère et père
peuvent être reconnus ; son nom aussi, il le tire d’eux.
Il fait trois fois cinq années, il quitte
les montagnes paternelles et laisse l’Ida nourricière,
se réjouit d’errer en lieux inconnus, de voir des fleuves
inconnus, son plaisir amenuise sa fatigue.
Après les villes de la Lycie, celles de la Carie,
voisines de la Lycie ; il voit ici un étang d’eau
transparente jusqu’au fond
des sols, ici ni roseaux de marais,
ni algues stériles ni joncs de pointe aiguë
mais une surface diaphane ; les bordures du lac sont cerclées
d’un gazon vif et d’herbes toujours bien vertes.
Une nymphe y habite. Qui n’aime pas la chasse, qui ne va
ni tendre l’arc ni faire des concours de vitesse.
Seule naïade que Diane la rapide ne connaît pas.
L’histoire dit que ses soeurs lui répétent :
« Salmacis, prends un javelot ou des des carquois colorés,
partage ton temps entre loisir et chasse cruelle. »
Mais elle ne prend pas de javelot ni de carquois colorés
et ne partage pas son temps entre loisir et chasse cruelle.
Parfois elle baigne son beau corps dans la fontaine,
souvent elle lisse au peigne de Cytore ses cheveux
et pour savoir ce qui lui va, elle consulte les eaux regardées.
Un voile transparent tout autour de son corps,
elle se couche dans les douces feuilles et les herbes douces.
Souvent elle cueille des fleurs. Et tandis qu’elle cueille,
elle voit un garçon ; à peine vu, elle veut l’avoir.
Elle ne s’approche pas encore, pressée de s’approcher,
se prépare, observe son voile,
étudie son visage : on peut la trouver belle.
Alors elle se lance : « garçon digne qu’on le croie
un dieu, si tu es un dieu, tu peux être Cupidon,
si tu es un mortel, heureux ceux qui t’ont fait naître.
Et comblé ton frère et très chanceuse, c’est sûr,
si tu en as une, ta soeur, et la nourrice qui t’a donné le sein.
Mais beaucoup plus, beaucoup heureuse que tous, elle,
si tu en as une, ta fiancée, si tu acceptes de l’épouser.
Si jamais tu en as une, donne-moi un plaisir furtif,
si tu n’en as pas, ce sera moi, nous irons au lit ensemble ! »
Après cela, la Naïade se tait. La rougeur a marqué le visage du garçon,
il ne sait pas ce qu’est l’amour. Mais cela lui va bien de rougir.
Cette couleur est celle de l’arbre de plein soleil où pendent les fruits,
ou de l’ivoire teinte, ou, de blancheur rougissante,
quand on frappe le bronze pour l’encourager, celle de la lune.
La nymphe réclame sans fin, au moins comme une soeur,
des baisers, elle porte ses mains au cou d’ivoire et lui :
« tu arrêtes, oui ? Ou je m’en vais et te laisse seule ici. »
Salmacis est épouvantée : « je libère les lieux,
étranger », dit-elle : demi-tour, elle fait semblant de s’éloigner.
Elle regarde en arrière, au coeur d’une forêt d’arbrisseaux
elle se cache, fléchit le genou, se baisse. Lui,
comme personne ne le voit au milieu du désert d’herbes,
il va par ici et par là et dans les eaux qui jouent
plonge le bout du pied, son pas jusqu’au talon.
Aussitôt, pris par la caresse des eaux,
il ôte son linge doux de son corps tendre.
Il plaît à Salmacis. Du désir de la forme nue
elle brûle. Les yeux de la nymphe s’enflamment
comme, très resplendissant, pur rayon,
Phoebus, reflété dans l’image, en face, d’un miroir.
A peine elle peut attendre, à peine elle diffère la jouissance,
elle désire le baiser tout de suite, tout de suite elle est folle, ne se retient pas.
Lui, vif, tapote son corps du creux de ses mains,
saute dans le bain, bouge un bras puis l’autre,
brille dans les eaux limpides, comme si on couvrait
une statue d’ivoire, d’un verre clair, ou un lys blanc.
« J’ai gagné, il est à moi ! », s’exclame la Naïade et tout
vêtement jeté au loin, elle plonge au coeur des eaux,
elle le tient, il se bat, elle lui prend des baisers de lutte,
glisse ses mains sous lui, touche sa poitrine, il ne veut pas,
par ici, elle se colle, et par là, au jeune homme.
A la fin il a beau faire effort pour échapper,
elle le serre comme un serpent que tient l’oiseau royal
et qu’il enlève dans l’air. Elle se lie à la tête pendante
et aux pieds et serre de sa queue les ailes déployées ;
comme font les lierres entrelacés aux longs troncs,
comme dans les profondeurs un rapace saisit son ennemi
et le maintient le fouettant de tous côtés.
Il tient bon, le petit fils d’Atlas, la jouissance espérée de la nymphe,
la refuse. Elle le presse, se joint à lui de tout son corps
comme si elle était collée : « tu peux te débattre, méchant, dit-elle,
tu ne t’échapperas pas. Dieux, ordonnez-le, qu’il n’y ait pas un jour
où il sera loin de moi ou moi de lui ! »
Ses voeux eurent les dieux. Les corps mêlés des deux
sont joints, le visage leur devient
un, comme quand on conduit deux branches sous une écorce,
elle se joignent en croissant, se développent ensemble.
Ainsi lorsque les corps sont unis, d’un ferme embrassement,
ils ne sont pas deux mais une forme double, on ne peut dire ni fille
ni garçon. Aucun des deux et les deux à la fois.
Lui, qui dans les eaux limpides est descendu homme,
quand il voit qu’il est devenu double sexe, que dans les eaux ses membres
se sont amollis, il tend les mains, et d’une voix qui n’est plus d’un homme,
Il dit, Hermaphrodite : « faites un cadeau à votre enfant,
mon père, ma mère, car je porte vos deux noms :
quiconque viendra homme dans ces fontaines, qu’il en sorte
demi homme et qu’au toucher des eaux, il mollisse d’un coup ! »

2 réflexions sur « Hermaphrodite, chez Ovide (Métamorphoses, IV, 288-386) »

  1. Merveilleux Ovide. Il y a bien longtemps que j’ai lu ce texte, et pourtant ce passage est resté dans ma mémoire aussi fermement ancré que Salmacis à son amant rétif.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *