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Adèle, la scène perdue

Les derniéres nouvelles d’alsace

À propos de Adèle, la scène perdue {Jean-Marie Barnaud, Jean-François Manier et Jean-Pierre Simeon, distinguèrent cette pépite – long poème – travaillée tout autant que polie par la secrète et lancinante question des amours disparus. Est ce l’histoire de cette passion qu’elle tente de saisir ? (…) Bribes et fragments s’entremêlent et fondent cette gravité, paradoxale – à la fois source de menace et de force… Rêves, maisons, soeur, frère… Les incises, instantanés polaroïds intimes, révèlent les sillons tracés par la vie. « On regarde ce que fait le désir/ On se lasse/ Le désir c’est le dessin impossible du visage – toujours jeune, clair, taillé pour un rêve, un départ. » Du visage chéri ne demeure que le souvenir éclaté de sensations de moments, de gestes. (…) Regard vagabond, éclairé par la lumière de Bayonne, Marie Cosnay capte en mosaïque impressionniste ces divers moments. Comme le ferait l’oeil numérique d’une caméra fouillant l’espace et le temps Montage en parallèle, art du champ contre-champ, le puzzle sensitif se constitue. (…)
Veneranda Palladio, Les Dernières Nouvelles d’Alsace.

Le Polyraphe N°36-38

Comment commence une histoire ? Qu’est ce qui peut faire origine ? (…) Si le temps, ici, fait problème, c’est plutôt que l’événement lui-même, dans sa brièveté soudaine, est une histoire très longue, ou plutôt le moment où les histoires les plus anciennes, même d’avant la naissance, reprennent leur droit et s’imposent
(…) L’errance en voiture du “je” ou d’“elle” (le texte ne choisit pas, et ce n’est ni “l’auteur” ni le personnage qui se nomme dans les pronoms, mais l’un et l’autre, alternativement ou sans que l’on puisse décider, seulement quelqu’un qui peut tenir les phrases et faire que le texte avance) ne s’explique pas par cette mort initiale dans la famille. (…) Là aussi, comme dans les traductions de Marie Cosnay, la grammaire joue un rôle premier ; la syntaxe se voit confier la tâche de faire avancer l’histoire. Cela en réaction contre des poétiques de l’instant, de la rupture, qui posent qu’en fractionnant les phrases, qu’en rompant le lien “aliénant”, parce que généralisant, entre le sujet et le prédicat, on se donne un accès à quelque chose comme une vérité première, expressive, immédiate et non logique, du langage, comme si l’on retrouvait par là une origine perdue. L’écriture prend ici un penchant inverse et non naïf ; elle vise la linéarité. Cette visée, paradoxalement, ouvre, permet à une durée imprévue de s’instaurer, ouvre à des lieux, des paysages, des présences concrètes et changeantes. (…)
Pierre Judet de La Combe (EHESS)

Le matricule des anges
Adèle fouille les recoins, à la recherche des angles morts, ceux qui, en temps normal, obèrent la vision, et qui, ici, révèlent les éclats d’une fulgurante intuition. Pour nous les faire entrevoir, Marie Cosnay déploie les points de vue, élaborant ce qui ressemble à un gyroscope de la douleur : narration directe de  l’événement, parcelles de la mémoire d’Adèle, atelier de l’écrivain, trois voix, trois rythmes, dans un assemblage précis. Poésie en prose plus encore que récit ou roman, Adèle, la scène perdue déroule en effet une étonnante continuité (et cohérence) au coeur des questionnements partagés, de la mélodie syncopée qui les soutient, et des brusques virages de ton de la narratrice : qu’elle s’éloigne et emploie “on” indéfini, ou nous prenne à partie par un “vous”, à la fois injonction et déportation – et que ce moi lecteur ait ou non envie de vivre par procuration ces événements et ces états – la langue l’emporte, nous entraîne, dans le respect des espaces de silence nécessaire au dévoilement de l’insaisissable. (…) Poète avant tout, douée, ici comme dans son précédent opus (Que s’est-il passé ?) d’une force limpide au service du mystère de la mémoire, Marie Cosnay est d’abord une voix qui fait de son texte un corps vivant, sachant vivre avec son secret, garant de l’intimité et de l’intégrité, pour que tout au bout du périple advienne une réelle naissance : “Adèle, c’est le prénom d’une femme, je m’y suis confondue./ Qu’est-ce qui pouvait bien se passer, dans la souffrance de nepas pouvoir raconter, si ce n’est l’avènement d’une femme ?”
Lucie Clair.

 

 

Que s'est il passé ?

Le matricule des anges n°45
Le premier livre de Marie Cosnay, née en 1965, est un long poème dans lequel une question lancinante, secrète, va être posée. Une voix, prometteuse, s’ouvre sur l’histoire d’un amour disparu, peut-on penser, lors d’un accident de la route. Le visage de cet homme ne reste là que dans le souvenir éclaté de moments, de gestes, jusqu’à même s’inscrire dans des sensations presque abstraites. On pense parfois, tant les temps
narratifs sont croisés et cadrés telles des photographies, à La Jetée du cinéaste Chris Marker, ou encore, à cause de la lenteur sourde des questions (filiales, paternelles, celles des rapports entre homme/femme) au Retour passeur du poète Jean Daive. La gravité du livre est contrebalancée par une économie de langue manifeste, laquelle a l’efficace de nous confronter au retour d’une vérité simple, celle d’une mémoire de l’autre impossible à effacer : « Forcenée je veux tirer l’eau le visage/ qui dort./ Je pense que c’est notre mesure de passer/ la mesure, s’efforcer, s’appliquer avec/ du courage à fonder ce qui était/ premièrement debout (…) ».
Lucie Clair

Le polygraphe
C’est une histoire d’amour et de mort. Ce n’est pas une histoire. Trop de mots manquent. C’est un secret. (…) Texte enfin tout entier du côté de la poésie, si c’est « entre les lignes » que cela se passe, comme le voulait Pierre Reverdy, entre vivre et écrire, voir et concevoir. Si la poésie est plus acte que dépôt d’écriture, un moment de l’existence en route vers son sens. Cela qui échappe toujours, cela que la narratrice de Marie Cosnay s’applique à saisir, cela qui définit sa posture : « si je faisais un film, je voudrais que l’image s’emporte à la recherche de ce qu’elle ne montrera jamais » ou encore « je pense que c’est notre mesure de passer / la mesure, s’efforcer, s’appliquer avec / du courage à fonder ce qui était /premièrement debout ». (…) Oui, il y a de l’excès dans ce texte (…). Marie Cosnay prend le risque de l’illisible, celui de heurter le sens commun, le bon sens, celui qui aime à lier, à s’emprisonner et à s’endormir au filet de quelques fictions toujours plus ou moins bien ficelées. Ce risque d’illisibilité est aussi celui de la poésie si, selon les mots de Pierre Reverdy, elle « est dans ce qui n’est pas ». Beau risque !
Alain Freixe