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aux deux sommets, abrupte, cherche les astres

La Phocide sépare des plaines de l’Oeta les Aoniens,

Une terre fertile quand c’était une terre mais en ce temps-là

Un morceau de mer, une plaine large d’eaux précipitées.

Ici une montagne aux deux sommets, abrupte, cherche les astres,

Son nom, le Parnasse, et ses pointes dépassent les nuages.

Ici Deucalion, quand l’océan avait tout recouvert,

Avec sa compagne, porté sur un petit radeau, aborda.

Tous les deux priaient les  nymphes Coryciennes, les divinités de la montagne

Et Thémis la fatidique qui alors rendait les oracles.

Aucun homme n’était meilleur ni n’aimait plus la justice

Que celui-là, aucune femme plus respectueuse des dieux que celle-là.

Jupiter, quand il voit que le monde baigne dans ces marais liquides,

Et qu’il reste, de tant de milliers, un seul homme,

Et qu’il reste, de tant de milliers, une seule femme,

Tous les deux innocents, tous les deux soucieux des divinités,

Disperse les nuées et, alors que l’Aquilon écarte les nuages,

Montre au ciel la terre et l’éther à la terre.

Et la colère de la mer ne dure pas et d’un trait à trois pointes

Le maître des mers adoucit les eaux et fait venir par-dessus l’abîme,

Dressé, couvert aux épaules de son pourpre natif,

Triton bleu azur : qu’il souffle, ordonne-t-il,

Dans le coquillage sonore ; les flots et les fleuves,

Qu’il les renvoie à ce signal.  Celui-ci prend la trompette creuse,

Tortillée, qui s’évase, large, de la base au pavillon,

Trompette qui, en pleine mer, quand elle avale les airs,

Remplit de sa voix les rivages d’un côté et de l’autre de Phoebus.

Elle a touché la bouche du dieu, mouillée par la barbe ruisselante,

Elle a chanté, exaltée, l’ordre du retrait,

De toutes les terres elle est entendue, et des eaux de la mer ;

Entendue des eaux, elle les contraint toutes.

Maintenant la mer a un rivage, le lit reçoit des fleuves pleins,

Les rivières descendent, on voit pointer les collines,

Surgir la terre, croître les lieux et décroître les eaux

Et après un long jour les forêts montrent

Leurs cimes nues, elles portent sur le front un peu encore de limon.

Le monde est revenu. Quand il le voit vide,

Quand il voit les terres désolées qui font de profonds silences,

Deucalion, avec des larmes, dit à Pyrrha :

« Oh ma sœur, oh ma femme oh unique survivante,

Toi à qui la famille, l’origine de nos pères

Puis le mariage m’a uni, maintenant les dangers nous unissent.

De toutes les terres que voient le couchant et le levant,

Nous deux sommes le seul peuple. La mer possède le reste. 

Nous ne pouvons pas encore nous fier à la vie

Avec certitude. Encore les nuées terrorisent ma pensée.

Si sans moi tu avais été arrachée à la mort,

Malheureuse, comment irait ton esprit ? Comment, seule,

Pourrais-tu supporter la peur ? Qui te consolerait quand tu soufres ?

Moi, crois-moi, si la mer te prenait

Je te suivrais, ma femme, et la mer me prendrait.

Oh, si je pouvais refaire des peuples avec l’art

De mon père et verser des âmes dans la terre façonnée !

Maintenant le genre humain, c’est nous deux.

Ainsi l’ont vu les dieux, nous restons seuls échantillons des hommes.

Il dit, ils pleuraient. Ils veulent prier la force

Céleste et demander de l’aide aux oracles sacrés.

Sans attendre ils vont aux eaux du Céphise,

Elle ne sont pas bien claires, mais coupent déjà le tracé connu.

Ils versent un peu de l’eau puisée

Sur leurs vêtements et leur tête ; ils tournent les pas

Vers le sanctuaire de la déesse sacrée, les pentes du toit blanchissaient

D’une vilaine mousse et les autels, debout, étaient sans feux.

Devant les escaliers du temple, l’un et l’autre se couchent,

Et penchés en avant, au sol, angoissés, donnent leur bouche à la pierre gelée. 

Ils disent : « si sous les prières justes, les divinités, vaincues,

S’attendrissent, si la colère de la déesse est retournée,

Dis, Thémis, par quel art peut-on réparer la ruine de notre espèce ?

Offre de l’aide, Très Douce, aux choses immergées. »

La déesse est émue et rend cet oracle : « éloignez-vous du temple,

Couvrez-vous la tête, détachez vos ceintures

Et derrière votre dos jetez les os de la Grande vieille mère. »

Ils restent longtemps interdits ;  Pyrrha rompt le silence

La première et refuse d’obéir aux ordres de la déesse,

Elle demande d’une voix effrayée qu’elle lui pardonne mais elle a peur

De blesser avec des os jetés les ombres d’une mère.

Ils cherchent cependant à comprendre, dans des ténèbres aveugles,

Les paroles obscures et les agitent en eux et entre eux. 

Le fils de Prométhée caresse la fille d’Epiméthée de paroles

Apaisantes et : « ou mon intelligence me trompe

Ou les oracles religieux ne commandent jamais le crime.

La terre est une Grande vieille mère. Les cailloux dans le corps de la terre

On peut les dire os ; on nous ordonne de les jeter derrière notre dos. »

La fille du titan est émue de l’interprétation de son mari,

Elle doute pourtant de son espoir tant ils se méfient tous deux

Des conseils célestes ; mais quel danger à essayer ?

Ils s’éloignent, voilent leur tête, délacent leur tunique

Et envoient derrière leurs pas les cailloux qu’on a dits.

montagne pliable

Nous sommes plusieurs à ne pas craindre dérives et déplacements. Ah, Cesare Aira, quand il invente devant nous le monde des poètes, montagne pliable après montagne pliable.

A ne pas craindre de ne pas comprendre. Juan Benet, quand il refuse de revenir en arrière dans son récit et qu’il exige qu’éditeur et lecteurs ne se retournent pas non plus.

A ne pas chercher l’homogénéité à tout prix. A revendiquer l’hybridation. Et à aller du côté du mélange des genres et de la transfiction. Bolano, Bellatin, Piccirilli.  Enfin, à abattre les frontières dans ce réel magique qu’est le récit.

Nous savons que nous ne sommes pas obligés de coller l’offre à la demande supposée du lecteur /consommateur – hélas nous savons à quelle démocratie cela convie.

Nous posons qu’il n’y a pas de littérature exigeante, que c’est une expression sortie tout droit de la bonne volonté de républicains progressistes qui veulent depuis cent ans pédagogiquement faire société égale avec des hommes inégaux. Nous posons que nous sommes absolument égaux. Absolument égaux devant la lecture et ses cheminements. Et que si quelque chose nous a échappé, nous sommes libres de lire et de relire, deux fois, trois fois, et encore – comme le proposait Faulkner à ses critiques.

Aloysia ou Notre besoin de consolation ….

Quand Elise arrive, elles posent les masques. Chacune pose sur la table marquetée le masque peinturé d’une bouche violine, charnue. Sur le front du masque de Valentina, des cornes noires sont dessinées, des troncs d’arbre noueux, des tigrures. Elles épongent la sueur derrière les oreilles. La cérémonie a été épuisante.

Elise est arrivée très tard. Nous diras-tu ton prénom de ville, Aloysia ? Le visage d’Aloysia se fige. Elle retient son souffle. Des bruits de bottes, un cliquetis d’armes et de ceinturons sévères : une cohorte peut-être passe. Le front d’Aloysia est rayé horizontalement. Quatre ou cinq lignes d’âge, arquées, dessinent ses joues. Les hommes en armes ont disparu. Le silence est lourd.

Elise est préoccupée, elle ne veut rien savoir pour l’instant – ni des hommes en meute ni des pouvoirs d’Aloysia. Peut-être la scène d’Aloysia, promise et préparée, la cérémonie, dure-t-elle encore. On fait le rêve de quitter le rêve et éveillée au fond du rêve il s’agit de s’éveiller encore, une dernière fois, de toute urgence. Le danger est physique, on veut nous rétrécir, peut-être par les oreilles, peut-être par ailleurs, la lumière est cisaillée, les brises sont cisaillées, l’espace entre l’assaillant armé et moi-même (dont on ne voit que les oreilles) est réduit, se réduit, on me touche. Une voix prononce qu’il ne s’agissait pas de  moi : on cherchait des choses légères, on cherchait les choses ténues et flottantes qui font courir les rêves.

Elise Dmitriev porte ses mains à ses tempes. Il y bat un sang costaud, épais, le sang de la plante des pieds, le sang de ceux qui s’agenouillent, décident de l’heure du feu et tombent surpris pourtant, hagards. Elise frissonne. Une imagination. Comme les soldats d’Aloysia, une hallucination. Le petit ours qu’est Aloysia sourit, tout s’est bien passé, dit-elle encore. Et : comme on a voyagé.

La cérémonie était réussie. Aloysia le répète. Valentina a mal à la gorge. Il y a dans l’air une pointe de réprobation. Mais où. Six ou douze grands oiseaux s’envolent dans un froissement de velours. Ce sont des oiseaux en armes, l’épée cachée sous le plumage. Ou bien : un oiseau aux ailes grasses et luisantes (d’une matière qui laisse venir la lumière ou l’image) devient Valentina. Un oiseau devient Valentina, plane très lentement par-dessus les toits. Les angles se chevauchent défiant les géométries. Quelques fils tendus brusques se rompent. Le vide entre les corps ou les images fourmille. L’oiseau garde en lui un cri secret, très profond, très secret. Le cri malgré la rétention va exprimer un peu de lui en larmes salées. Les larmes coulent le long du bec de l’oiseau. Finissent en flaque dans laquelle les enfants en bas jouent. Derrière chaque temps (instant, laps d’un son, de syllabe), d’autres temps se cachent. Les yeux dans le vide, léthargique, Valentina, pose une joue sur la table.

Les camarades sont assises autour de Valentina. On a bien voyagé, répète Aloysia. Qui parfois fait bouger le bras (du bout de la bottine) ou les hanches du cadavre caché sous la chauffeuse.

Aloysia ne nous a jamais montré la lettre dont elle dit qu’elle l’a trois fois perdue et trois fois miraculeusement retrouvée. Elle nous a raconté l’anecdote du dernier retour de la lettre, retour imprévisible et enchanté : les lampions étaient allumés au bord de l’étang du Canet, on fêtait la sainte Agathe, un héron pourpré clopinait. Dans son bec l’oiseau tenait la lettre perdue. Le héron crache la lettre sur les roseaux. Aloysia la retrouve et l’égoutte. Depuis, elle la cache. La lettre assigne, dit Aloysia, à Aloysia un sort incomparable, le sort qu’eurent ceux et celles qui comme elle sont nés coiffés. Un sort et des devoirs : toutes sortes d’actions à mener et non des plus faciles. La cérémonie à laquelle a participé Valentina cette nuit est un point culminant sur le chemin du sort incomparable et mystérieux promis à Aloysia.

Elise est arrivée très en retard. Elle n’a pas assisté à la fabrication du cadavre qu’Aloysia pousse maintenant du bout du pied, nerveusement. D’abord, elle n’a pas compris. Les filles ont posé les masques. Il fallait boire à la coupe magique dont les parois sont écrites et guérisseuses. Aloysia tranchait l’air de coups de canif. Parfois, elle s’arrêtait et effrayée guettait des présences ennemies. Rien ne semblait plus vrai que la bataille menée.

On est au mois de février 1877. Le chemin est marécageux. La jeune femme veut se lever. Elle a donné naissance à un enfant féminin née en avance et coiffée. Pilar a longuement marché, l’enfant dans les bras. Elle trouve refuge. Elle demande de quoi écrire, c’est du français d’oreille tranché de catalan, personne ne le sait car personne ne lit la lettre. La destinataire est l’enfant qui vient de naître, au mois de février 77. Pilar craint de ne pas survivre et confie la lettre à la métayère qui les nourrit. Elle lui confie la poche amniotique qui couvrait la tête de l’enfant à sa naissance. Dans les champs où elle glane, Pilar tombe d’épuisement comme elle s’y attendait. Cela bien qu’elle ait de nombreuses raisons de survivre. Ce jour le ciel est verdâtre, des corneilles le rasent et Pilar de ses deux mains le pousse, le pousse, le recule farouchement, en vain.

Avec la poche amniotique et la lettre de sa mère, l’enfant de sexe féminin conserve, en souvenir de sa mère, un mystérieux bol de rondeur parfaite. Sur les parois du bol est gravé un texte guérisseur. De ces trois objets, la lettre trois fois perdue et une fois dans le bec d’un héron absurdement retrouvée, le bol de guérison et la coiffe de naissance, la jeune fille ne se sépare pas.

L’orpheline a quatorze ou quinze ans. Jusqu’en juin elle a travaillé à Castres. Mi-juin elle s’est sauvée, a fait un morceau de chemin à pied, le reste en train. Au début du mois d’août 1891 elle détroussait les passants à la porte de Pantin. Elle y a rencontré Elise. Bientôt toutes les deux ont recueilli Valentina malade des nerfs et revenue de Suisse. Valentina a des mains d’homme, a creusé des tunnels, fait du mauvais théâtre, lavé les draps des riches. Elle raconte qu’elle était cantatrice et a perdu, il y a vingt ans, avec son domicile parisien, sa voix.

Quelque chose m’a ouvert à la gorge. J’ai sorti un quart de lobe d’oreille. Une once de peau. J’ai avalé l’air avec le huitième de ma bouche. J’ai pris ce que je pouvais prendre avec la moitié, le quart, moins que ça, qui restait. Tellement j’ai pris dans tellement peu de contenant.

Elise et Aloysia calment Valentina. Aloysia fait quelque pas de danse, s’assied de nouveau, ses pieds ne touchent pas le sol mais en gigotant un peu elle parvient à remuer le corps de l’homme caché sous la chauffeuse.

Elise, amie de Jenny Marx, pose le pied à Paris le 22 mars 71. C’est le tout début de la guerre sociale. En pleine journée Paris dort ; Elise a des rendez-vous. 71 sera la contrepartie de 48. Les indigents dans la rue, les rhumatisants, les infirmes vivent de la charité publique, l’Assistance publique a fermé ses portes et les administrateurs sont partis avec les caisses. Sur l’île Saint-Louis Elise a rejoint Noémie et son frère Elie. Elle a vingt ans. Ce qu’elle voit ce jour-là sur le trottoir la surprendrait si elle y accordait la moindre importance. Elie et Noémie lui donnent des informations capitales. Ce qu’elle voit, que le frère et la sœur ne voient pas, pourrait l’effrayer si elle en tenait compte, un présage dit-elle aujourd’hui (peut-être étais-je aussi épuisée du voyage qu’excitée par la révolution que nous épuisions de paroles), un présage de ce qui viendrait vers moi plus tard, à Pantin, ce qui dans la nuit grasse trancha dans l’épaisseur de mes jours et m’offrit deuxième désir et deuxième force.

Elle écoute Noémie et Elie. Elle ne regarde pas l’enfant mendiante qui approche. La mendiante rétrécit à mesure de l’approche. Elise oublie le phénomène et l’enfant mais toujours plus petite l’enfant tend la main. Elise baisse les yeux. Elle a la berlue. Elie et Noémie donnent quelques pièces à l’enfant sans montrer le moindre étonnement. L’enfant a rétréci, l’enfant m’arrive aux genoux. Elise s’interroge si la succession de secondes où s’élabore la pensée suffit à rétrécir une enfant pour de bon et elle revient au beau visage de Noémie dont les yeux vont au vert dans le mois de mars et de Paris et aux paroles d’Elie On a trouvé dans les Ministères abandonnés des télégrammes, celui-ci de Jules Ferry : une partie des bataillons, une minorité, obéit à un comité occulte qui n’a pas d’autre but que de rassembler fusils canons et munitions. Un bon général pourrait reprendre en main les bons éléments.

Maintenant l’enfant est aux chevilles et aux talons, elle lève les yeux vers moi, visage mutin et transformable, les yeux d’un chat, je ferme les miens, les rouvre à toute vitesse, l’enfant féminin est sur mes bottines, une boule de poils à mes pieds. Noémie attire mon attention et je reprends plus loin, ailleurs, où sont nos espérances. L’assemblée de Thiers devait légitimer le coup d’état contre Paris. Tu parles, l’affaire des canons pouvait s’arranger dix fois. Cependant le corps minuscule et douillet a trouvé un gîte, recroquevillé sur le cuir de mes bottes.

Vingt ans plus tard la petite bête m’appelle, ou sa pareille, c’est à Pantin. Je l’ai prise sous mon aile. J’ai appris à sortir certaines nuits, m’a dit Aloysia tout de suite. Ne t’inquiète pas si je quitte la chambre portée sur le dos d’un griffon ou d’un chat, c’est que j’ai à faire.

Au mois de mars 1871, une petite bête s’est pelotonnée sur les chaussures d’Elise pendant que Noémie et Elie racontent leur journée du 18 et rêvent de faire jusqu’à Versailles la chasse aux fuyards. Excitée par la puissante réalité de ce qui jusque là était une idée, Elise avait secoué la tête et nié la mendiante à ses pieds.

Aujourd’hui elle regarde sans un mot Aloysia qui fait bouger le corps sous la chauffeuse servant de lit et de cachette. Elle se mord les lèvres nerveusement.

Au début du mois de septembre, Valentina était arrêtée. Quelques mois plus tard c’était au tour d’Aloysia. Le procès serait retentissant. Quant à Elise, elle s’était échappée, munie d’un faux passeport et d’un homme de vingt ans son cadet. Peut-être avait-elle rejoint la Russie et ce qui s’y préparait. Au mois de septembre 1892 à Paris, les fleuves charrient de piètres mémoires. L’angoisse ne touche rien. Un mort ou dix mille ou l’effroi de mourir (les yeux vides déjà, on n’a plus qu’à se présenter) d’un seul, de dix mille, ce n’est pas grand-chose.

Le 30 août 1892, des gens d’armes entrèrent au cinquième étage de l’appartement de la rue des Pyrénées. Ils frappèrent à la porte, n’obtinrent pas de réponse, forcèrent la serrure, trouvèrent le corps de ce qui fut un jeune homme glissé sous la chauffeuse, le corps dans un état tel qu’on  ne pouvait que deviner le jeune homme. Les gens d’armes se munirent de masques, de pinces et de pelles et lorsqu’ils descendirent le corps langé dans un linceul de fortune les riverains, cloués en bas, frémirent d’horreur. Pour toutes pièces à conviction les gens d’armes ramassèrent des hardes, trois masques artisanaux qui représentaient des animaux sauvages.

Valentina, que les voisins appellent la folle, disparut à son tour. Elle a déguerpi, toute nue si vous voulez savoir, c’est comme ça que je me souviens. Je l’ai dit à mon mari, la folle court toute nue, courir pour courir, il a dit, un 15 août, la pauvre fille. Les voisins étaient formels. Quant à l’étrangère, ils s’en étaient toujours méfiés.

Je prenais des notes, debout, carnet sur un genou. Des enfants s’accrochaient aux jupes des femmes. Une étrangère, une socialiste, avec les bonnes manières. Les bonnes manières, grommelle un petit homme qui tient à la main un torchon. Elle en avait jusque là, des valises. Ils ont fait trois trajets jusqu’à la voiture, elle était au bras d’un joli monsieur au visage de fille. On l’a vue monter dans la voiture. Zou. On s’en méfiait, de là à se douter. Pourtant : elle part avec sa flopée de valises et un gosse qui n’a pas vingt ans, c’est peu avant le 15, attendez. Elle a salué, rien expliqué, c’était pas son genre. Pour être polie, oui, oui. Cette odeur, avec la chaleur, au début, on ne situait pas. Je dirais le 13, le lundi, il faut vérifier. C’était un beau jeune homme qui partait avec elle, tête tendre et bouclée, j’aurais dit une demoiselle. C’est lui qui conduisait la voiture. Enfin ça me ferait quelque chose que ce soit… Vous croyez ? Dire qu’elles l’ont découpé… Vous pensez que…

Oh on aurait vu, nous autres. Comment ça, on n’aurait rien vu ? Quelqu’un d’autre dans l’appartement avec les deux filles ? Non jamais, pensez, j’aurais vu, sur le même palier, la fenêtre sur la rue. La femme rit, non, personne d’autre, et de la visite, jamais.

On a recomposé tant bien que mal le cadavre, on a posé sur ses yeux un bandeau noir. On a rempli d’étoupe les trous vides de chair. Le bras droit est détaché du corps. Non, ce n’est pas le garçon de la Russe, dit la voisine. Elle ne l’a vu qu’une fois mais elle est sûre de ses cheveux blonds et bouclés et de sa haute taille. Celui-ci est petit. Brun comme tout. Comme on nous l’a arrangé, ce petit monsieur.

Le corps d’Aloysia, arc-bouté, est tendu comme celui d’une acrobate. Une  machine à vapeur passerait sous le pont de son dos cambré. Elle reste ainsi de longues minutes puis, bras en croix, tombe. On est au début du mois d’août. Aloysia ne répond à aucune question. Quand on pense qu’elle a froid, on la couvre. Ses yeux sont une petite fente blanche. La prunelle disparaît. Sur la peau laiteuse éclatent des fleurs rosées, des griffures étoilées. Elise pose la main sur le ventre moucheté. De l’ongle elle écrit à même la peau. Elise. Les lettres rougissent, gonflent, durcissent, de petits tumuli de chair se dressent, s’horripilent. La peau est écrite comme le sont les parois du bol magique. La peau est sous l’ongle d’Elise. Aloysia se redresse et sans remarquer le nom durci sur son ventre elle veut savoir si elle a parlé. C’était incompréhensible, dit Elise.

Les voisins étaient formels : seules deux femmes vivaient dans l’appartement. L’étrangère, qu’on avait identifiée, prénom Elise, nom Dmitriev, et l’autre, qui n’avait pas toute sa tête, sous la protection de la première. Tout s’est précipité : la première a accumulé vingt ans de bagages et s’est sauvée au bras d’un jeune homme au visage d’ange, dans une Peugeot dernier modèle, la capote blanche faisait un auvent ou une couronne à la fière étrangère et les bagages tenaient tant bien que mal les uns sur les autres. L’autre s’est enfuie deux jours plus tard, le 15 août, c’est l’aube et elle est nue. On recherche, fin août, la folle et la Russe.

Début septembre, Valentina est arrêtée. On ne retrouve ni ne retrouvera Elise. Les propos de Valentina sont confus : il est question de la viande d’un jeune homme que l’on tenta de rendre plus douce. Pour cela il fallut ouvrir, coudre, découdre et recommencer. Jamais l’opération ne fut réussie. Jamais on ne put se rassasier.

Les placards étaient vides, les lits défaits, quelques couvertures pliées sur les chaises. Trois ou quatre gouttes de sang, sur le sol, près du lit, avaient séché. Le sang a rempli les rigoles du bois. Je gratte les traces de mon ongle. Je voudrais pour mon repos un édredon qui épouse chaque forme. C’est ici qu’a eu lieu le rite barbare que la rumeur grossit.

Une silhouette reste tapie derrière le muret qui sépare de la rue les jardins ouvriers. La première personne, de sexe masculin, qui traversera l’espace, nous l’attraperons. La petite silhouette est seule, accroupie, prête à bondir. L’homme est de taille moyenne. Il est brun et chantonnant. Il boite légèrement, ce qui est un détail. Il est jeune et tête nue. Il porte un foulard autour du cou et si ce n’est le léger vacillement d’une jambe sur l’autre il semble en pleine possession de ses moyens. Nous, pense la silhouette informe et accroupie, allons le prendre à la gorge. C’est ce qui se passe. Un lacet l’entoure au cou, le rougit en cercle, creuse une rigole entre le buste et le regard, c’est vite fait, il tombe dans un râle tiède, bref, poli. Il est impeccable, bien mis, le pied gauche n’est pas chaussé. Il est à terre. La petite silhouette disparaît complètement sur et sous le cadavre. Couchée, plaquée contre le corps sans vie, la silhouette ne bouge pas. Elle connaît un instant de panique. On est le 12 août 1892. C’est un dimanche peut-être, les cloches d’une église sonnent, du moins la petite silhouette les entend. Elle reprend confiance. Du canif elle déchire les vêtements de l’homme. Le corps est nu. C’est alors qu’elle l’aime en sa totalité. Elle peut le toucher. Elle peut le toucher jusqu’à la disparition. C’est l’heure de Valentina. Tout s’est passé comme prévu. Valentina rampe. Quel léger frottement. On se redresse. Valentina et Aloysia portent le corps, il est 5 heures du matin. Les deux filles courent. 12 août 1892, 5 heures 20 du matin. Elles ont 20 minutes de retard. Elles couchent le corps au milieu de la pièce, sur le plancher, attendent. Aloysia montre un moment d’inquiétude : l’homme n’avait qu’une chaussure, ce n’est peut-être qu’un détail mais elles ont vingt minutes de retard et quand elles posent le corps à terre, Elise n’est pas dans la pièce. On va commencer sans elle.

Quel est ton prénom de mère, demande Elise à la jeune fille. Le soir est tombé. Aloysia joue avec le masque fabriqué pour l’occasion. Dans la nuit, après qu’Elise a posé maintes fois la question, Aloysia répond. On voit la petite bête nue qu’elle est, moustachue, cornée et griffue. Une dernière fois elle se pelotonne. Le prénom donné par ta mère à ta naissance. Elise, dit Aloysia, c’est mon prénom de naissance, Elise.

Elise Dmitriev est arrivée en retard. Aux environs de midi elle ouvre la porte. Les deux filles ne sursautent pas. Nous avons voyagé, a dit Aloysia. Je ne sais pas à quel moment j’ai compris, dirait Elise si on la retrouvait. Elles avaient coupé, tranché, attendri, mangé, cousu, recoupé et remangé. Quand je suis arrivée le corps était sous le lit, je ne l’ai pas vu tout de suite. Nous avons bu à la coupe d’Aloysia.

Sous une latte de plancher flottante de l’appartement condamné, les enquêteurs trouvent, au milieu du mois de septembre, un canif au manche de corne. Sur la corne on lit Aloysia. De toute évidence il y a, dans l’histoire du meurtre de la rue des Pyrénées, une troisième personne.

Le 15 août Valentina a quitté l’appartement où est caché le  mort déchiqueté. On la voit rôder, complètement nue, aux alentours de la rue Puebla. Arrêtée, elle avoue avoir mangé de la chair d’homme. Nous avons bu, dit-elle, dans le vase dont le texte, gravé sur les parois, guérit. Il combat les poisons, les morsures, les fièvres, les maux de ventre, les abcès et les éruptions. Il agit contre les pertes de sang et le mauvais œil. Il faut boire l’eau qui a touché le texte. Il guérit de l’oubli. Il ramène les amours perdues et réconcilie les frères ennemis. Il guérit les hésitations.

Quand en janvier 93 la police arrête dans le cimetière du Père Lachaise une fille malingre, collée au corps en décomposition d’un jeune homme dont elle a profané la tombe, on fait le rapprochement avec le fait divers de l’été. La jeune femme tient contre elle un vase de facture orientale. Les gens d’armes ont toutes les peines du monde à soulever la fille. Elle est dotée d’une force extraordinaire. Le feuillet, plié en huit, déchiré aux pliures, qu’elle a rangé au fond du bol d’Aden, restera illisible. La tristesse s’alourdit, il fait une nuit poisseuse. On peut aller à la mort, dormir avec elle, la fréquenter, y goûter.

Le chemin est droit. S’il sillonne c’est plus loin, là où je ne vois pas. Je suis attentive à chaque mouvement de terrain. Un orne, on dit un frêne à manne, immense, à ma gauche, forme une étape. Un chant d’oiseaux inconnus dans les branches de l’orne me sert de chant des sirènes mais je poursuis, quelque chose attend devant et c’est pourtant le temps (la moitié de mon âge) où j’ai cessé pour de bon de penser que quelque chose attend. Je vois ce qui dégringole : on va couper tout ça en petits morceaux, cou, épaules, nuque, nuque, et cet endroit du cou où ça passe, circule. Il y a ce qui dégringole et ce qui résiste à la dégringolade, y résiste de toutes ses forces. Je marche dans ce double état de résistance et de perte. D’attente et de fin de l’attente. Il y a quelque chose là-bas qui m’est destiné. Cela ne me met pas en grande joie, j’ai passé le cap des grandes joies. Le chemin est droit, il dure toute la nuit, autrement dit il court tout au long du rêve. Il est trop tôt pour m’éveiller. Il est trop tôt. J’ai oublié quelque chose. Une silhouette élégante, légèrement pliée sur elle-même, me fait un signe de main. Je m’approche et l’avise : sur cette femme il n’y a pas de visage. Je sursaute. J’ai vu ce qui tient entre l’attente et la non-attente, entre ce qui dégringole et ce qui refuse de le faire.

A l’aube du 23 mars 1892, jour de l’exécution de la sentence, dans la cellule de celle qu’on appelle Aloysia, les gardiens ne découvrent rien ni personne, ni ombre ni chuchotement. La tête de Valentina roule dans la sciure.

La femme sans visage n’était pas devant comme dans mon rêve mais légèrement en surplomb, elle servait de guide mais de guide trompeur, borne d’en haut, illusoire. Un demi corps de lézard tressaute sous les pierres. Nous avançons, les lauriers roses et les fougères préhistoriques nous frottent aux épaules, nous sommes suivis par de petits membres épars, masculins, féminins, morts et vivants et joyeux, ils marchent derrière nous, pas gênés, ils sont nos fiers enfants, ils l’affirment, quand même furent-ils coupés brutalement, quand même furent-ils nés ainsi, l’œil à l’oreille, la jambe à l’épaule. 

Aloysia quitte Castres pour Paris. A quinze ans elle a déjà vécu de longues journées d’usine. Elle a emporté avec elle la coiffe avec quoi elle est née, la lettre rédigée par sa mère catalane, le bol des légendes et des guérisons. Elle possède de petits poings encolérés. Quand elle rencontre Elise dans la nuit de Pantin, c’est l’aubaine. Elle s’installe rue des Pyrénées dans l’appartement du deuxième étage. A Elise qui a lutté sur les barricades une enfant paraît dans la nuit de Pantin sous le nom d’Aloysia. Qu’à cela ne tienne. A Elise l’amour venait facilement. Elise porte assistance aux enfants transformables et affamés.

Cependant Aloysia est dans le paysage (un bosquet de roses s’embrouille, la terre est capricieuse, les feuilles de fougères entravent le pied du rosier, pointées deux branches s’évadent, craquent en tombant, poussées par le poids des fleurs, l’une l’autre, parallèles). Aloysia est le paysage. Des flocons s’échappent, volètent. Aloysia les prend. Elle devient les flocons. Elle a ramassé de vieilles choses dont elle s’est ornée, ravaudée. Des lettres, des tas de paperasses, des vieux journaux. Elle a mis tout ça contre sa poitrine. Que quelque chose fuie et c’est la fuite entière. Elle préfère ne pas crier. Il s’agit de rester calme, de calmement fomenter la croissance (la conquête, le salut). Elle ne veut pas faire peur à ceux qui approchent. La plupart de ceux qui approchent, elle ne les voit pas. Ils fondent dans le paysage qu’elle est, au milieu des fougères. Les herbes grasses, poussées trop vite, piquent la plante des pieds. Elle travaille à apprendre à distinguer. D’abord les femmes, ça, ça va tout seul. Aloysia-le-paysage est heureuse. On fait des entraînements toutes ensemble et Aloysia-le-paysage devient de nombreuses Aloysia c’est à dire de sombres paysages – avec des zébrures dans le ciel comme en orage et des fentes dans les grottes qui logent les géants. On fait un effort de rassemblement puis un effort d’accroissement. Ogresse, la petite figure d’Aloysia qui connaît chaque mort par son prénom a faim. Si on la prenait par les coudes pour la traîner n’importe où (bûcher, mur des fédérés, place des guillotinés), elle hurlerait et chaque temple tomberait. De fait elle fuit. Elle fuit en sifflant, file. Elle a faim. Elle veut. Elle prend. L’enfant-joie qu’elle a fabriquée de toutes pièces, que personne n’y touche. C’est un duel à mort.

 

 

pêche un poisson au sommet d'un ormeau

Il : Poséidon

Aussitôt il enferme l’aquilon dans les grottes d’Eole

Et tous les souffles qui font fuir les nuages.

Il envoie le Notus. Le Notus s’envole, les ailes mouillées,

Couvert au visage d’une ténèbre de poix.

Sa barbe est lourde de pluies, de ses cheveux blancs l’eau coule,

Sur son front siègent les brouillards, ses plumes et son sein ruissellent.

De sa large main il presse les nuées suspendues

Et le fracas se fait ; des averses serrées tombent de l’éther.

La messagère de Junon, de toutes les couleurs,

Iris, absorbe les eaux et les offre aux nuages, en pâture.

Les moissons sont terrassées et pleurées des paysans

Gisent les offrandes ; le travail d’une longue année est perdu.

La colère de Zeus n’est pas contente du ciel ;

Son frère bleu azur l’aide de ses eaux alliées.

Il convoque les fleuves ; ils entrent au toit de leur maître,

 « Pas besoin de long discours,

Leur dit-il. Versez vos forces,

Voici le travail. Ouvrez vos maisons, allégez-vous,

Lâchez les rênes à vos flots ».

Il ordonne ; eux se retirent et ouvrent les bouches des fontaines,

D’une course sans frein elles roulent jusqu’aux plaines des mers.

Il frappe la terre de son trident. Qui,

Sous le mouvement, tremble et ouvre le chemin des eaux.

Vagabonds les fleuves se ruent à travers champs

Et prennent tout, arbres, troupeaux, hommes,

Toits, autels et objets sacrés.

Si une maison a tenu bon, a su résister,

Debout, à un si grand mal, l’eau en couvre

Le sommet ; prisonnières ses tours s’enfoncent dans l’abîme.

Entre la mer et la terre, il n’y avait plus de limite

Tout était océan, l’océan était sans rivage.

L’un s’installe sur la colline, l’autre, sur le bec d’une barque,

Agite les rames là où hier il labourait.

L’un sur ses moissons et sa maison engloutie

Navigue ; l’autre pêche un poisson au sommet d’un ormeau.

On jette l’ancre, avec un peu de chance, dans une prairie verte,

Les coques courbes frottent les vignes englouties

Et là où les chèvres graciles ont jadis brouté l’herbe,

Des veaux de mer sans forme posent leur corps.

Sous l’eau les Néréides admirent bois, villes et maisons.

Les dauphins vivent dans les forêts et se cognent

Aux chênes, ils en agitent les plus hautes branches.

Nage le loup au milieu des brebis, l’onde porte les lions fauves,

Porte l’onde les tigres et ni au sanglier ses forces de foudre

Ne servent, ni au cerf ses jambes rapides.

Depuis longtemps, l’oiseau errant cherche une terre où se poser,

Sur la mer il laisse tomber ses ailes lasses.

L’immense liberté de l’océan a couvert les collines

Et de nouveaux flots frappent les pointes des montagnes.

 

 

Peut-être à la fanaison…

The Weeping Meadow

De la prison de Navalcarnero, je reçois ce 5 septembre la lettre que Goio a écrite le samedi 13 août. Il a collé au milieu du papier à lettres rose la photo d’une avalanche de pluie. Je prends conseil de la pluie, surchargée et robuste, a–t-il écrit à côté. Une pluie d’inclinaison. Goio numérote les lettres et les feuillets, il écrit à côté de la date deux feuillets et une coupure. Ou : trois feuillets et une gaze. Deux feuillets et un collage. Il ne demande rien, dit Carmen, que des lunettes à double foyer, du sport, des livres et du papier à lettres. Sur le deuxième feuillet je lis au milieu de la page hommes et femmes fanés et 10.000 kilomètres de fil de fer barbelé et 11500 soldats et 260 chiens et à Berlin encore trente-cinq morceaux sont debout et sur l’autoroute entre Nafaroa et Gipuzkoa, Zugasti (A-15), est un morceau de ce mur de Berlin mais je te parle avec prudence, Marie, je te parle Marie au pied de la lettre, je te parle au pied du mur de la cellule, au pied de quatorze murs et au dessus de toutes les clôtures Mexique Cisjordanie Bostawa Sahara occidental Txipre Uzbekistan Ceuta-Melilla je me souviens de Lhasa de Sela à l’hiver 2010 qui chantait Je n’ai pas de peur à personne et personne n’a de peur à moi et maintenant la Grèce a fait sa première section de 15 kilomètres, 30 mètres de largeur, 7 de profondeur, 120 kilomètres en tout cousus de fil de fer barbelés et détecteurs thermiques.

Hommes et femmes fanées. De grandes tiges de filles usées. 7 septembre 2011, je crois que tu ne connais ni l’usure, ni, fidèle à Lhasa de Sela, la peur, les lettres témoignent de nuits mémorielles et tu déambules, Goio, enfermé à Navalcarnero, dans les rues des pays et dans les rues de Tolosa et tu déambules au Salvador et dans les ruelles de Cervera et tu déambules aujourd’hui le doigt sur la poussière et le béton des murs partout où ils montent, les suivant géographiquement, une autre fois tu déambules par tes montagnes, l’usure tu n’en fais rien ni de près ni de loin mais tu trafiques quelque chose : peut-être caches-tu ton jeu, peut-être à la fanaison t’y entends-tu plus que tu ne dis.

Enquête

 

Par la rédaction de Mediapart

D’après une enquête menée par le Syndicat des enseignants Unsa auprès de 4898 jeunes enseignants, les moins de 35 ans sont globalement très attachés à leur métier. Les trois quarts disent ainsi «s’éclater» dans leur métier (56,5% répondent «plutôt», 19,1% «énormément»). Mais, et c’est tout le paradoxe que souligne bien cette étude, ils sont aussi très frustrés dans l’exercice quotidien de leur fonction. Par rapport à leurs attentes, «leur regard sur la formation n’en est que plus dévastateur», analyse Joël Péhau, secrétaire national du SE Unsa. Ainsi, deux tiers estiment que leur formation les a «peu ou pas préparés» à leur métier (47,6% répondent «plutôt pas», 20,9% «pas du tout») . Ils se disent ainsi singulièrement démunis devant la difficulté scolaire. A la question : «Faire progresser un enfant en difficulté, je sais faire», 41,3% répondent «plutôt pas» et 3,2% «pas du tout»

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A l’école, ensemble

 

Quand je pense au prof devant une classe comme je sais les classes, offrant (dans le vacarme même, portant la voix, sur- articulant les maladies intimes de l’âme, celles  de Julien Sorel ou de Gregor Samsa, les lamentations d’Ariane et les jeux de construction syntaxique dans lesquels ses douleurs se disent), offrant dans le vacarme ou le silence ennuyé, toujours parlant trop fort, ou parlant trop, ou parlant seul, malgré tout, un moment de grâce, quelque chose dont se saisir : j’ai le cœur serré.

Je suis celle qui hurle que m’émeut le moment où Ariane, délaissée sur l’île où l’oublia Thésée, après qu’elle l’a traité de sale bête, se tait pour donner la parole à Ovide qui nous fait le coup du paysage, de l’hiver, du lieu qui permet la parole et les larmes :

C’est le temps où la terre est semée d’une vitre

De neige, et cachés sous les feuilles, les oiseaux pleurent.

A l’infirmerie du collège Largenté, Sœur Saint François me donnait refuge et des pastilles pulmol. La tachycardie attrapée là bas jamais disparue, les vies de saints en images et récits, Bernadette avait de l’asthme et j’en eus, elle voyait apparaître la dame en bleue et je craignais de voir apparaître quelque chose derrière les rideaux. Redoutant l’appel je croyais l’avoir entendu et je vivais fébrile, malade, cœur et poumons, grandiose en secret.

Le même chagrin trente-cinq ans après, devant toute hostilité scolaire. Devant tout ratage scolaire et même devant toute réussite.

C’est écrit pour et avec ceux avec qui à l’école je crois je n’y arrive pas (Yedmel, Rémi S.) ou qui avec l’école n’y arrivent pas du tout. Ceux que l’on voit s’attrister progressivement, passer de l’humour potache ou cynique à une tristesse noire. Ceux qui y restent des années de plus, y abîment leur corps. Avec et pour ceux qui ne peuvent pas se lever le matin (Marie O., D.) Avec ceux qui y souffrent courageusement, y gardent enthousiasme de façade (L., Thomas P.)

C’est écrit avec le désir de faire de l’école un lieu habitable, ré-habitable.

MADADAYO Akira Kurosawa[FMP poster= »http://www.marie-cosnay.fr/wp-content/themes/twentyten/images/fond_film.jpg » width= »480″]http://www.marie-cosnay.fr/wp-content/uploads/2011/09/filmcoupeopti.flv[/FMP]

SOPHOCLE

ANTIGONE

 

 Du temps et des mots

Au tout début de la pièce, au vers 7, Antigone annonce à sa sœur ce que dans la scène suivante, à partir du vers 162, Créon viendra annoncer aux hommes rassemblés, à savoir ce qu’il a édicté pour réagir à la tuerie Etéocle / Polynice et à l’attaque de Thèbes. Etéocle sera enterré, honoré. Le corps de Polynice pourrira sans tombeau, à l’extérieur de la ville. Plus tard, à la fin de la pièce, le devin Tirésias (celui qui se fâchera avec Œdipe dans Œdipe Roi, à peu près quinze ans plus tard, la chronologie de l’écriture ne respectant pas celle du mythe) finit par dire ce qu’il ne voulait pas dire, ce qu’il taisait, ou terrait, au fond de son cœur (vers 1060), ce qu’il ne savait pas jusqu’alors peut-être, à savoir que la catastrophe, du fait de la loi mise en place par Créon, ne manquerait pas de frapper lourdement celui-ci.
Voilà deux petits exemples d’une chronologie bouleversée par la parole, – l’un étonnant car il nous oblige à penser quelque chose du drame qui a lieu hors du drame (Antigone a-t-elle entendu une rumeur, Créon a-t-il déjà fait une annonce …), étonnant car il nous rend suspecte cette chronologie bouleversée, nous surprend et intrigue notre attention d’auditeur ou de lecteur. L’autre exemple est moins surprenant puisqu’il est bien entendu que les devins devinent. Mais ce n’est pas tout. Le chœur des vieillards lui-même, aux vers 110-146, chante le périple de Polynice à Thèbes (arrivée, départ, mort) sans respect de la chronologie, comme si l’échec précédait l’attaque, le départ l’arrivée.
Comment comprendre cette chronologie renversée, qu’en faire dans l’interprétation de la pièce ? On pourra dire, par exemple, que la prescience d’Antigone signale que « l’ennemie » de Créon est connue dès le début, qu’il n’y a pas de surprise, que si Créon édicte cette loi, il sait déjà à qui il la destine. On pourra dire que le conflit est tout de suite posé, les antagonistes trouvés. On pourra penser aussi que le temps mis en problème signale qu’une des raisons du drame est de vouloir faire table rase du passé, de le faire d’une façon maladroite, violente, voire idiote. On peut penser que Créon ne respecte pas l’enchaînement des trois temps (passé, présent, futur), et que niant le passé il le renforce, l’expose, sous la forme du corps mort de Polynice. Pour d’autres raisons, et différemment, Œdipe, épousant sa mère, n’avait pas, lui non plus, respecté la chronologie des générations. Créon et Antigone avec lui (elle annonce avant de savoir, elle meurt avant d’épouser, elle est connue comme ennemie avant d’avoir agi) feraient par leur comportement, tous les deux, allusion à ce qui s’est passé, déjà, – ils recommenceraient l’histoire passée.
Pour interroger ces temps mêlés dans les paroles d’Antigone, de Tirésias et du chœur (les trois exemples retenus), faisons un détour. Plus encore que la chronologie, les personnages semblent, en certains points, bouleversés. Les uns peuvent être assimilés à d’autres. Lorsque le garde vient annoncer à Créon que quelqu’un a transgressé ses ordres, il détaille l’affolement qui les a saisis, lui et les autres gardes (vers 259 et suivants). Créon (vers 280) répond au chœur de se passer de commentaires. Sinon, il serait (comme les gardes) saisi de colère lui aussi1. Créon, quand la catastrophe est –presque- à son terme pour lui, et qu’il cherche son fils Hémon dans le tombeau d’Antigone, se demande s’il n’est pas lui aussi devin (vers 1212). Il se souvient probablement des paroles de Tirésias et il les sent brûlantes de proximité. On l’a vu, Antigone a quelque chose elle aussi d’un devin : elle annonce avant Créon les édits de Créon. Le garde, quand il vient trouver Créon (avec un discours plein de négations et d’interrogations, aux vers 224 et suivants, un peu à la manière des tout premiers discours d’Antigone), le fait avec angoisse. Il s’empresse de dire qu’il n’a pas commis l’acte (vers 239). Mais il vient en coupable, et il est bien étonné de s’en retourner sain et sauf. Il en remercie les dieux, ce n’était pas gagné. Il est lui aussi coupable, il est en tout cas dans la faute que l’on pourrait penser qu’il a commise, et ainsi identifiable à Antigone. Enfin, et ce sera le dernier exemple, Créon, aux vers 1043-1044, lors de la scène avec Tirésias, dit « je sais bien / qu’aucun homme n’a la force de souiller les dieux ». Une phrase pareille, ainsi que toute la suite, dit la proximité, malgré les apparences, qu’il y a entre lui et Antigone, l’énormité de leur malentendu et de leur folie commune.
Si l’histoire des Labdacides raconte, dès l’origine, un problème de génération (Laïos ne doit pas avoir d’enfant), un problème de chronologie dans les générations (Oedipe devient l’époux de sa mère), si dans ce drame les paroles de certains protagonistes (Antigone, Tirésias, le chœur) devancent les faits ou rendent confus leur enchaînement, il est vrai aussi que la place accordée à l’un ou l’autre des protagonistes n’est pas fixe, unique, stable. Les rôles seraient interchangeables, ou presque. On pourrait même dire que les fautes commises ne sont pas plus le fait de l’un ou de l’autre des grands protagonistes du drame. Les malheurs ne sont qu’à imputer au drame qu’est une vie humaine, sans réparation, sans remède possible. Personnages labiles, mobiles, aux places incertaines (vers 332-375).
Mais ce n’est pas tout. Un petit détour : Dionysos est évoqué au début et à la toute fin du drame. Il est appelé victorieusement, au début, par le chœur, puisque la ville célèbre sa victoire sur les Sept qui sont venus l’attaquer. Puis, il est de nouveau évoqué à propos de la folie de Lycurgue (folie de ne pas connaître le dieu, folie réglée par la folie du dieu). Enfin, plus longuement, aux vers 1116-1152, on l’appelle pour purifier la ville, sa ville, la ville de sa mère. « Mille-noms, trésor de la jeune fille cadméenne, / enfant aux grondements sourds / de Zeus, toi qui parcours l’Italie ». Il est appelé poluônume, « mille noms ». Il a l’habitude de visiter les rues de Thèbes, accompagné de « mots immortels », « ambrotôn epeôn » (vers 1133). Dionysos voyage, est originaire de Thèbes mais n’y réside pas, parcourt des pays, est appelé de noms différents. Lui aussi est mobile, aux places et aux noms incertains. Malgré ces lieux et ces noms incertains, changeants, les mots sont immortels. Ce sont eux les véritables protagonistes du drame. Des mots, entre les uns et les autres, ont eu lieu. Antigone continue de chanter, puis d’argumenter, pour ne pas mourir2. Les personnages qui vont mourir ou pour qui le drame a lieu, a eu lieu ou aura lieu, pour qui le drame n’aura pas de terme (voir la succession des malheurs à la fin), ont parlé. Eux si semblables (si opposés et pourtant si semblables) ont combattu par la parole. Et il est toujours possible de faire comme eux et de participer, depuis le petit coin de temps et du monde que l’on habite, au dialogue qu’ils ont engagé, – corps en perte, corps luttant et errant, fautif de rien d’autre que de la perte promise qui les définit. L’auteur donne donc à entendre des personnages « avant-coureurs » ou « doubles » d’autres personnages3, qui profèrent, pour certains d’entre eux, une parole qui sait avant, qui n’appartient pas à un temps fixe et limité, mais qui, mobile, vaut pour tous et pour tous les temps4. Tout se passe comme s’il n’y avait qu’un seul temps, celui du drame (recommencé), qu’un terrain, celui des mots (immortels). Et il n’y a qu’un sujet, un seul, celui qui dit et celui qui est dit. C’est pour lui que se joue le drame.
Mais convoquer Dionysos pour insister sur l’importance des mots dans cette tragédie serait insuffisant. Les « mots immortels » qui accompagnent Dionysos sont ceux du culte, de la légende et de la tradition. D’autres mots sont à l’œuvre, ceux avec lesquels les personnages se battent, s’affrontent. L’exemple du garde est particulièrement clair. Aux vers 223-237, il est obligé de venir annoncer une catastrophe à Créon et son discours est alors plein d’interrogations et d’hésitations. Un peu plus tard, après avoir arrêté Antigone (au vers 388 et suivants), il adoptera un pseudo discours savant (« chez les hommes », « ma pensée », « la joie hors d’attente », « j’ai raison ») qui le montre assez sûr de lui devant le même Créon. Puis, encouragé, il se lance dans le récit de l’événement. Le chœur, au vers 376, s’est exclamé, en reconnaissant Antigone que mène le garde : « comment, alors que je la vois, dire le contraire ? ». Le chœur voudrait pouvoir dire le contraire de ce qui est. Le réel dément l’image qu’il veut se faire des choses. Les mots seraient-ils condamnés à dire le réel, bien qu’ils tentent le contraire ? Le garde, lancé par l’exclamation du chœur, va commencer, aux vers 415 et suivants, le récit « d’autre chose » : récit d’un moment surnaturel (« colère du ciel », « cercle brillant du soleil », « typhon », « cheveux du bois », « douleur du ciel », « maladie des dieux »). Le garde répond au désir du chœur : comment ne pas raconter le réel insupportable que nous avons devant les yeux, à savoir qu’Antigone, dernière reine de la famille des Labdacides, est prisonnière pour avoir enfreint l’édit de Créon ? Et il parvient à raconter « autre chose », puisque sa manière de décrire les éléments en colère fait de l’événement une nouveauté, un prodige, une sorte de fiction.
Plus tard, une autre occurrence de la fiction déchaînée interviendra, avec Tirésias, des vers 999 à 1021. Les mauvais augures, les sacrifices qui ne brûlent pas, les cuisses qui dégouttent de graisse, les oiseaux mangeurs de chairs deviennent prophétie très précise : quelqu’un de ta famille va mourir, dit Tirésias à Créon lorsqu’il voit que le chef de Thèbes n’est pas sensible au discours surnaturel. Le réel rattrape Créon. Tirésias, après avoir raconté longuement les bruits inconnus d’oiseaux et les présages de l’horreur, annonce de façon très rapide et ferme la « vérité » qui attend le chef de Thèbes : la mort d’un des siens. Mouvement opposé au mouvement qui entraînait le garde dans le récit de la tentative d’enterrement de Polynice par Antigone. Le réel tombe brut, en quelques vers. Ce réel-là est nécessaire : il aide à faire avec les règles de la tragédie, tout est noué, on va au but fatal sans hésitation. Le réel (notamment dans nos exemples d’Antigone bravant l’interdit prononcé par Créon, ou du sort d’Hémon) est l’arrêt, la mort, l’endroit où tout cesse5. Contre lui, lui faisant face, le défiant, les mots cherchent à durer, à flamboyer parfois.
Du réel, et du combat contre le réel, les mots savent donc rendre compte. Dans le domaine de la pensée ils s’aventurent aussi. Ils exposent, argumentent, débattent. Les exemples sont nombreux. Le garde, un peu plus sûr de lui quand il vient devant Créon pour la deuxième fois, raisonne. Créon justifie longuement son édit, clairement et posément, devant les vieillards assemblés. Il recommence à défendre ses positions, à partir du vers 639, devant son fils. Il tient un discours qu’il tente de rendre cohérent, logique et apte à convaincre. Il emprunte aux sophistes. Il sait ce que c’est que d’être un bon roi. Il sait quelles sont les intempérances à craindre des citoyens, des femmes en particulier. Il prend des précautions, enveloppe d’un grand nombre de justifications la décision qu’il veut annoncer. Antigone, elle aussi, mime le discours argumentatif au moment où elle est conduite à la mort, comme si la raison pouvait quelque chose contre l’inéluctable où elle va. Le discours, dans tous ces exemples, sert à combattre – combattre l’autre, père, fils, chef, femme, soi-même, mort. Parfois, le discours est en échec. C’est ce que l’on peut penser de la scène qui oppose Créon à son fils Hémon. Chacun des deux dispose d’un discours qui sait. Le discours bien bâti de l’un, l’autre peut le retourner, le prendre à son piège. C’est que le discours est un système clos sur lui-même, et comme tout système clos, peut être facilement caricaturé ou perverti. « Une cité n’est pas la chose d’un seul homme ! », dit Hémon à son père. « Non ? La cité n’appartient pas à son chef ? », répond Créon, qui ne comprend son fils que partiellement. Hémon s’engouffre dans la brèche, et poursuit : « Ce serait bien si tu commandais seul une terre déserte ! ». Et ils continuent tous deux dans les dérives du sens, prenant plaisir à mal se comprendre. Echec du langage, échec de la pensée ?
Les mots sont le socle commun entre les personnages. Ils sont la norme, la seule norme. On peut les utiliser, les mettre à l’œuvre, tenter des extravagances, les retourner, les excéder, les nier. Voici pourquoi les différents discours, comme nous l’avons vu, sont si imbriqués et s’annoncent les uns les autres : le discours est unique, il a même racine. La racine de ce discours unique est le travail fait avec les mots, le travail des mots. Que le discours soit unique ne signifie pas que l’un vaille autant qu’un autre ni qu’il soit porteur de sens ambigus. Mais les mots sont la seule norme, celle dont chacun peut se servir, même pour errer ou se tromper. Ils sont ce que chacun tisse, noue, construisant syntaxe, lien, mouvement, durée, – et humanité. Les mots, socle commun, sont la seule norme et la seule humanité. Et que le discours ait semblé en échec à plusieurs endroits du texte (les scènes opposant Antigone et Créon, Hémon et Créon) ne prouve pas l’échec de la parole ni de la pensée, mais indique le renouvellement nécessaire, l’inépuisable répétition à quoi elles nous condamnent.

Lire

On trouvera en fin de volume un bref apparat critique où apparaissent les points les plus difficiles de l’établissement du texte et où sont exposés les choix faits. La lecture de la majorité des manuscrits est notée MSS. Les manuscrits, dont le plus ancien, le Laurentianus (L), date de 950 et dont les autres vont du treizième au quinzième siècle, appartiennent à une seule famille. D’autres notes, après l’apparat critique, tentent de rendre intelligible le travail d’interprétation à la base de la traduction proposée, et proposent quelques pistes de lecture. Les questions posées par la pièce de Sophocle ont été souvent et différemment interprétées. Parmi les auteurs qui s’y sont intéressés, Hegel, Heidegger et Lacan sont les plus connus. Conflits entre famille et état, entre loi divine et loi humaine, entre sexe masculin et féminin. J’interrogerai au fil des vers quelques uns de ces thèmes, tentant d’expliquer ainsi, au fur et à mesure qu’ils paraissent, les problèmes syntaxiques et le sens qu’ils découvrent, sans penser pour autant pouvoir trouver au drame une orientation générale ni un sens supérieur à tous ceux qui le composent.

Traduire

Après le travail philologique accompli sur ce texte, travail qui a peut-être eu tendance à le normaliser (Richard Jebb, Hugh Lloyd-Jones, J.C Kamerbeek, puis Marc Griffith) mais qui par son précieux souci d’exactitude a permis d’opposer à des arguments de nouveaux arguments, le texte a été réhabilité dans sa singularité par Jean et Mayotte Bollack. Le travail de J. et M. Bollack laisse au texte toutes ses chances car il ne cherche pas à découvrir un sens immédiatement clair et ne suppose pas systématiquement que les opacités sont dues à des défauts de transmission.
Après ces différents travaux accomplis sur le texte de Sophocle, voici, me semble-t-il, un nouvel espace de lecture et d’écriture : comment faire pour que cette lecture du texte devienne événement d’écriture, comment tester cette volonté de sens, de sens dans sa singularité ? A partir de la nécessité de « sauver » la lettre dans sa rigueur, à partir d’un consensus sur le sens, s’ouvrent des chemins différents : la traduction n’est pas déductible d’une interprétation, même si elle suppose cette interprétation. Elle est subjective, et renvoie à d’autres perceptions de la langue, de la culture, du rapport entre mot et diction, entre mot et scène, elle dit quelque chose de l’individu, de sa singularité. La « refondation » du texte par les Bollack, comme geste, a ouvert, en fait, à une pluralité.

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Editions et commentaires

Mark Griffith, Sophocles, Antigone, , Cambridge Greek and Latin Classics,
1999.
R.C Jebb, Sophocles. The plays and fragments, Part III, the Antigone, Cambridge, 3ème édition 1990.
Hugh Lloyd Jones et Nigel Wilson, Sophoclea. Studies on the text of Sophocles, Oxford, 1990 (A) ; Sophoclis fabulae, Oxford, 1990 (B) ; Sopholes. Second thougths, Göttingen, 1997.
Hugh Lloyd Jones, Sophocles, Antigone, volume 2, the Loeb classical Librairy, Cambridge, 1994.
Jan Coenraad Kamerbeek, The plays of Sophocles, t III, The Antigone, Leyde, 1978.
Paul Mazon, Sophocle, t 1, texte établi par Alphonse Dain, Les belles lettres, 1955.

Jean Bollack, La mort d’Antigone, la tragédie de Créon, PUF, 1999.
Jean et Mayotte Bollack, Antigone, enjeux d’une traduction, Campagne Première, 2004.

Présentation

Les passages lyriques (la parodos, premier chant du chœur qui entre en scène, et les stasimons, chants du chœur en place) sont en italiques. Les anapestes (passages en récitatif), sont en caractères romains, comme les passages dialogués. Quelques didascalies figurent en retrait du texte. Le prologue (scène d’ouverture), l’exodos (scène finale), et les différents épisodes sont indiqués.

Merci

A Myrto Gondicas et Pierre Judet de la Combe pour leurs conseils et leur travail de relecture.
A David et Lorenzo pour leur patience.

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HYPSIPYLE

Euripide et compléments

I. Comment

De l’histoire d’Hypsipyle, il demeure quelques fragments écrits par Euripide. Je traduisais ces fragments. La question qui se posait, dans l’éventualité d’une mise en scène de la tragédie : fallait-il compléter ces fragments, et comment ? Je voulais que ça continuât à parler entre les fragments conservés.

J’ai emprunté des passages à d’autres pièces d’Euripide. J’ai traduit ces passages, scènes de retrouvailles, scènes de mères en pleurs. Je les ai trouvées dans Ion, les Phéniciennes, Hécube et Phaéthon2. Après, j’ai fait des phrases. J’ai imaginé le ciment entre les blocs restants, les blocs restants de la pièce d’origine et les divers autres morceaux d’Euripide convoqués ici. J’ai suscité des « compléments ». La question n’était ni d’écrire « à la manière de » ni en rupture avec. Une manière était aussi artificielle qu’une autre. Je voudrais simplement que ça parle entre les morceaux retrouvés. Bien sûr le décalage sera montré, parfois je fais le choix de conserver quelques fragments tels quels, tronqués. Parce que, c’est une surprise, avec un mot par vers on comprend parfois de quoi il s’agit.

Après coup : faire quelques hypothèses et essayer de comprendre.

II. Avant

Hypsipyle a été vendue en esclavage à Némée après qu’elle a été chassée de son île de Lemnos. Les Lemniennes sentaient mauvais, victimes d’une malédiction d’Aphrodite. Les hommes les ont trompées avec des femmes Thraces. Les premières ont décidé de se venger en tuant tous les hommes de l’île. Hypsipyle a sauvé son vieux père Thoas, fils de Dionysos et d’Ariane, l’a envoyé sur la mer dans une petite corbeille dérivant sur les flots.

Un peu plus tard, les Argonautes, à la recherche de la Toison d’or, font escale à Lemnos. Les femmes décident de leur laisser vie sauve à condition qu’ils s’unissent à elles. L’escale dure un peu. Hypsipyle s’unit à Jason. Elle a de lui deux enfants.

Lorsque plus tard, les femmes ont connaissance de la trahison commise par Hypsipyle quand elle a sauvé son père, elles la chassent, l’envoient dériver à son tour sur la mer. Hypsipyle sera repêchée par des marchands. Ou des pirates. Et vendue à Némée.

Le drame, pour Hypsipyle : elle a perdu Jason, qu’elle aime toujours, à l’heure qu’il est, dans le palais de Némée. Elle a perdu ses deux enfants, dont elle ne sait rien à l’heure qu’il est, dans le palais de Némée. Elle est nourrice du petit Opheltès, fils de la reine de Némée. Quand commence la tragédie, elle le berce devant les portes, à l’extérieur. Elle lui parle. C’est le matin.

La perte des enfants : une souffrance qui va aux cris. Et le plaisir des cris est insatiable. Les cris ne cessent pas. Bientôt, à Némée, dans la vie de cette femme qui crie, un mythe surgit. Il fait irruption devant le palais où Hypsipyle prend plaisir à pleurer en berçant dans ses bras le tout petit Opheltès. Le mythe, c’est Amphiaraos. Il part à Thèbes régler une vieille histoire. Il va tenter, avec six autres chefs, de rétablir Polynice sur le trône que son frère Etéocle usurpe, après une affaire de famille bien connue3. Amphiaraos est devin, sage, c’est un homme, il va mourir devant Thèbes, il le sait. Bien qu’elle connaisse le destin de son mari, sa femme, corrompue par le désir d’un collier divin que possède Polynice et qu’il lui offrira, a supplié qu’il parte tout de même. Amphiaraos n’a pas fait d’histoires. Bien qu’il soit sur le point de mourir, Amphiaraos veut sacrifier pour le succès de son armée. Pour les libations aux dieux, il lui faut une source d’eau pure. Il insiste pour qu’Hypsipyle l’accompagne à la source. Elle va guider le devin, et pose l’enfant à terre. Un oracle, pourtant, précisait que l’enfant ne devait pas être posé à terre avant qu’il ne sache marcher. Un serpent l’étouffe. Le petit enfant Opheltès est mort.

Eurydice, la reine de Némée, mère de l’enfant Opheltès, veut condamner Hypsipyle. Amphiaraos intervient. On décide que seront institués des jeux en l’honneur du petit mort.

Tout à l’heure, pendant le prologue, pendant qu’Hypsipyle berçait en pleurant l’enfant, deux jeunes étrangers sont arrivés devant les portes du palais de Némée. Ils ont demandé l’hospitalité. Le maître, Lycurgue, est absent du palais, a répondu Hypsipyle. Ils allaient passer leur chemin quand elle a insisté. Le devoir d’hospitalité est sacré. Les deux jeunes gens sont beaux, ils ont l’âge qu’auraient les enfants d’Hypsipyle.

Quand la catastrophe de la mort du petit enfant s’abat sur le palais, les cris réveillent les deux jeunes gens dans leur chambre d’hôtes. Ils vont participer aux jeux institués en l’honneur de l’enfant mort. Il se trouve qu’ils sont vainqueurs. Il se trouve qu’on annonce leur noms : Thoas et Euneos, fils de Jason et…

Hypsipyle retrouve ses garçons.

III. Autour

Le petit. Etre posé à terre est normalement une protection. La terre est protectrice. Lui, le tout petit, n’a rien à faire avec la terre tant qu’il ne marche pas. Il n’est pas un enfant de la terre. Il n’est peut être pas fait comme les autres enfants. Il est dans les bras. Dans les bras d’une mère qui parle et pleure. C’est un enfant en l’air et pour la parole.

On ne voit pas, d’Hypsipyle à lui, de gestes tendres comme ceux qu’elle aura tout à l’heure quand elle touchera ses enfants à elle. En outre, c’est grâce à lui (par son nom, fêté aux jeux) qu’on retrouve les enfants d’Hypsipyle (dont les corps s’illustrent aux jeux).

Lui n’a pas de corps mais il a un nom qui va être glorifié. Eux, les petits d’Hypsipyle, ont des corps, des corps qui sont là depuis le début, ils ont paru lors du prologue. Et ils sont nommés à la fin, à peine, juste de quoi permettre la reconnaissance.

En tout, le petit s’oppose aux deux enfants : il n’a pas de corps et ils ont surtout des corps. Il a un nom et eux, à peine. Il meurt, ils sont vivants (et vigoureux : ils sont vainqueurs aux jeux). Il est seul, ils sont deux. Il a deux mères, ils n’en ont aucune.

Peut-être Opheltès est-il l’enfant « de parole » de toutes les mères. Un enfant pour la parole. Un enfant où la parole et la lamentation peuvent s’accroître. Il est, dans les bras, près de la bouche qui parle, la marque, le signe, le témoin que ça peut parler.

Bercer l’enfant. L’enfant bercé va mourir. Le plaisir des cris redouble. Il est ce qui ouvre la possibilité de la parole, des cris, du chant plaintif. En pleurant la mort de cet enfant de parole, Hypsipyle va retrouver (grands, jeunes et accomplis) ses deux vrais enfants de chair, heureux, en pleine lumière, loin de tragédie. Le petit enfant mort est celui, derrière les siens, qu’Hypsipyle pleure éternellement.

La mère. Deux mères se font face. Eurydice et Hypsipyle. Eurydice perd un enfant déjà perdu puisqu’ Hypsipyle s’en occupait. Elle le perd et elle a moins le droit que quiconque, semble–t-il, de pleurer. Elle doit juger, prendre une décision et ne peut pas se laisser aller aux larmes. La tragédie nouvelle, inventée, la tragédie de l’enfant Opheltès, retrouve le vieux motif, celui de Procné qui pleure son fils, Itys, itys qu’elle a elle-même tué pour se venger d’un mari. Retrouve le motif du deuil d’une mère.

On perd Opheltès, on le perd par la faute d’une mère, et c’est une mère qui va pleurer et la même, à l’opposé, qui va juger et condamner. Hypsipyle pleure. Eurydice condamne, ou tente de condamner.

Hypsipyle, malgré sa faiblesse et sa déchéance, a un pouvoir : celui de la parole et de la plainte, et on le verra, le pouvoir de faire (et de défaire) les hommes.

La tragédie d’Opheltès est nouvelle, même si elle retrouve un motif ancien. Cette nouveauté se lit par rapport à deux choses qui ont du lien entre elles. D’une part, les mythes anciens (les armées argiennes en marche vers Thèbes, fond de l’histoire d’Œdipe, fond de l’histoire de Jason et des vieux Argonautes). D’autre part : les hommes. Les mythes et les hommes, voilà ce qu’il y avait, avant.

On vient d’une histoire où les femmes ont voulu tuer tous les hommes. Hypsipyle a failli. Elle a sauvé un homme (son père) plutôt qu’elle ne l’a tué. Au début de la tragédie, elle accueille Amphiaraos, qui vient faire l’homme dans les parages, en lui montrant la source. Amphiaraos est lui-même condamné par une femme, la sienne. Hypsipyle fait un geste pour lui. Avec la conséquence que l’on sait. Les femmes pourraient tuer les hommes. C’est un monde de femmes. Hypsipyle sauve les hommes.

Et la tragédie, dont on pourrait dire que la perte, la perte de l’enfant, est le motif premier (ici, on ne cesse de le rappeler : la perte par Hypsipyle de ses deux enfants est la perte préalable) fait un détour, montre le paysage, puis retrouve son thème fameux de la perte pure, avec la mort du tout petit Opheltès, après que les hommes les armes les conquêtes et les mythes sont passés par là.

Les hommes. Autour d’Hypsipyle, ils sont tous absents – présents. Jason perdu est présent dans les chants. Le chœur dit même que ça fait X années qu’Hypsipyle les fatigue avec Argo, avec le souvenir d’Argo. Hypsipyle a fait des enfants avec Jason. On pense que les deux autres enfants de Jason sont aussi ceux de Médée, et qu’Hypsipyle a toujours eu le bon rôle. Elle a eu le bon Jason, puis l’a laissé, après, se débrouiller au plus mal avec Médée, qui a haï d’amour ses enfants fils de Jason, et les a tués. Le parallèle entre Hypsipyle et Médée est frappant. On se dit : heureusement pour Thoas et Eunéos, dans l’histoire il y a le petit Ophéltès, enfant de paroles, enfant de mort. L’amour pour Thoas et Eunéos peut ainsi être un amour de vie. N’empêche, on entend, derrière l’histoire d’Hypsipyle et Jason, celle de Jason et Médée, et ce qu’il en est advenu.

Toujours le bon rôle pour Hypsipyle : elle a sauvé son père Thoas. Bien sûr derrière ce salut, il y a la perte de ses enfants. Elle accueille Amphiaraos. Et derrière cet accueil, il y a la perte du petit enfant. Derrière chaque salut d’homme se cache un danger, un danger pour un enfant.

Hypsipyle qui a le pouvoir de détruire les hommes (et qui devrait, à un moment de sa vie, pour respecter la loi dictée, les détruire) les sauve, par pitié, par bienveillance. Bienveillante et catastrophique. Perdue et qui a perdu. Prisonnière, esclave et bientôt sauvée par un dieu.

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