Archives de catégorie : Récits

tempête, 4

 

Le capitaine MacWhirr navigue sur les mers de Chine. Je le vois, bien costaud, barbu ou mal rasé, tenir debout, pas un mot de trop. Pas une imagination de trop, mais ces événements réels que sont les faits marquants de la mer, récifs, courants.

Il en est qui ne se heurtent jamais aux choses, les regardent pourtant, les tripotent et considèrent. Rage de dents, acouphènes de folie, la maladie, de son aiguille, te pénètre, laps après laps, sans espérance – mais après, quand tu n’as plus mal, tu ne sais plus te figurer ce qu’a été la longue durée de l’agonie ni son intensité, tu nies, oublies, tu es de bonne foi. Fabrice s’endort à Waterloo ou se retrouve dans un autre Waterloo, un de fraternité et de chaleureuses idées. Toujours dans une autre image, que tu rêves à la place de celle qui jamais ne se laisse habiter. On dit que tu as de l’imagination. C’est ce que MacWhirr ne connaît pas, pas du tout. Les mers de Chine sont étroites : pas la place d’aller y voir autre chose que des faits marquants, des courants, des récifs et la pointe d’une île. De toute façon, ça suffit, images, déplacements et métaphores : une honte, MacWhirr donnerait raison à qui pense les poètes capables de te foutre une république en l’air, d’abord ils s’attaquent aux rythmes, formes, normes et contrats et donc, de proche en proche, aux lois de la cité. Les déplaceurs de sens.

En tout cas quand Jukes pour parler de la chaleur explique qu’il a la tête dans une couverture de laine, MacWhirr est furieux. Pour quelles raisons Jukes ou n’importe qui aurait-il eu la tête langée dans une couverture ? Alors, pour quelle raison imager ainsi la chaleur ? Pour quelle raison cette couverture de laine ? Qu’est-ce que tu sais de la chaleur provoquée par une couverture de laine qui envelopperait ta tête ?

Les eaux glissent, bien sûr elles peuvent un peu te secouer mais au bout du compte tu rapportes un salaire, de quoi nourrir tes enfants. Un capitaine doit savoir un minimum de choses sur les tempêtes circulaires, les ouragans, les cyclones et les typhons. Le capitaine MacWhirr a su ce qu’en disent les livres puis il a oublié. Bien sûr, comme un qui part au boulot sur les flots pour nourrir ses enfants restés à terre, les eaux fortes l’ont chahuté mais la colère démesurée, sans limite, il ne l’a jamais connue. L’horreur, la mort, l’irrémédiable terreur que recèlent certaines gaines de vie ? Il n’en rit pas, il n’a rien du cynique ou du provocateur. Simplement, il ignore.

Aujourd’hui sur le pont il fait chaud, beaucoup trop chaud. Dans la chambres des machines la température atteint 47°. Le mécanicien regarde l’horizon et le ciel puis le ciel et l’horizon ; et l’horizon se dresse puis se recouche, tranquille. Le soleil de tout petit diamètre est devenu brun et une flopée de nuages verdâtres et lamentables sont infiniment immobiles, groupés là. Il fait plus chaud que tout et une immense vague, lente, oblige Jukes, sur le pont, à poser la main par terre. Suivie d’une autre vague dont on dit qu’après tout elle n’est pas si terrible. Dans la nuit, MacWhirr lit un livre sur les tempêtes. Demi-cercles, quadrants, courbes isométriques, saute du vent et analyse du baromètre, autant dire : parlottes et vues de l’esprit. Il y aurait un gouffre, pas sûr, s’il y avait un gouffre, et c’est pas sûr, il est devant et pour le nommer il y a les mots et les chapitres, les détours, pour le nommer comme pour l’éviter il y a les mots, on parle parle t’ordonne de courir à l’envers, pas regarder, quitte à dépenser une fameuse dose de charbon, quitte à te dérouter, à faire 300 milles de plus. Parler, écrire des chapitres et faire les détours, c’est tout un. La chair redevient verbe et MacWhirr (mal rasé mal dormi), qui semble ne pas souffrir de la chaleur, n’est pas d’accord. L’Évangile ne peut pas aussi mal nous conseiller et même si elle le faisait. Lui MacWhirr, sans imagination, continuerait droit sur le gouffre, par bon sens et mesure, avec ou contre les Évangiles, on s’en va pas au nord quand on veut aller au sud, parlottes, on ne fuit pas devant le grain. Il continue à glisser sur les eaux, le capitaine, va nourrir ses enfants qui sont à terre, leur écrira sa lettre mensuelle : le temps se maintient. On ne va pas faire un détour pour un trop gros calme et le baromètre qui descend. D’ailleurs, MacWhirr supporte assez bien la chaleur.

Premièrement : ne pas omettre le désir secret du gros bonhomme planté là, qui a lu le chapitre sur les tempêtes pendant la nuit, qui ne sue pas, qui dit qu’il y a de toute façon tant de mauvais temps de par le monde, que la seule chose à faire est de les traverser, impassible et avec le moins d’imagination possible, on ne peut pas omettre, là, le désir du gros bonhomme d’être dedans le grain, le gouffre. Voyons voir ce fameux grain qu’on dit sans savoir mais qu’on parlotte parlotte. Ceux qui pensent qu’il faut subtilement rester à des 50 milles du gros grain en nommant subtilement le gros grain qui n’existe pas. Du moins tu ne peux pas savoir s’il existe puisque tu es, toi, à 50 milles de là.

Deuxièmement : il y a les Chinois. Il sont sur le pont, maltraités en premier lieu par les éléments et en second lieu par les hommes d’équipage. La chose qu’on comprend, c’est qu’ils ont de l’or, l’or juste qu’ils ont gagné, ils se disputent parce que les boites à or ou à dollars se brisent et hommes et dollars sont jetés ici et là, par dessus bord aussi bien, à un moment on attache les hommes et rassemble l’or et on verra bien – s’il y a quelque chose à voir. On se doute bien que cette histoire de masse d’hommes et de masse d’or dans la tempête, ce n’est pas tout à fait rien.

Troisièmement : on ne se déroute pas. Chaque fois dire  que cette fois on est dedans et pourtant, c’est à venir, encore. On y est. Bon sang, dit Jukes (hurlant contre le bruit), bon sang, cette fois nous sommes en plein dedans, le vent nous vient devant, la mer aussi. Jukes regarde le ciel, il n’y a plus d’étoiles : peut-être sont-elles dans ses yeux. Peut-être, encore mieux, sont-elles, les étoiles, dans les yeux du capitaine. Celui-ci hurle qu’il faut garder le cap, quoi qu’il en soit. Un début de début d’événement et ce n’est qu’un début. Les étoiles dans les yeux de MacWhirr, c’est pour mieux regarder. Si tu crois qu’on peut parler, c’est non.

L’important, c’est que vous entendiez les bruits, vous, les grondements de bêtes fauves, les cliquetis des gamelles qui basculent, le cliquetis des verres qui se brisent, les hurlements d’équipage et les cris des coolies. Notre MacWhirr ne peut pas se chausser, les bottes glissent d’un côté et de l’autre de la cabine. Cependant, les ténèbres couvrent les ténèbres. Les deuxièmes ténèbres, nouvelles venues, palpitent, une peau, frémissent. C’est alors, après ce voile tremblant posé sur les airs, que la vraie chose arrive. Difficile sans image : il y a celle (image) du bouchon qui déborde. Dans le flacon, la colère était tenue, maintenant elle jaillit, gicle à l’avant et le résultat, outre la déflagration, est l’éparpillement des hommes. Une tempête s’en prend à l’homme personnellement. C’est sa fonction. Une tempête est un courroux personnel contre l’homme, contre les hommes. Résultat : la tempête-courroux isole les hommes, les rend tout à fait solitaires – et propres à mourir. Comme ils le sont mais ils oublient toujours. La tempête leur rappelle comment vont les choses, une par une, comment vont les hommes, un par un : tout seul au fond du gouffre quand on ne peut pas passer. Pour passer il faut des jambes bien solides, comme le capitaine. Malgré les jambes solides on ne tient plus très bien aux hommes qu’on aime ; MacWhirr et Jukes se séparent, Jukes qui lutte de chaque muscle de son corps est emporté dans les airs, les zéphirs, le Notos, les vents, les brises, il vole, ça c’est fait, mais il vole seul, Jukes.

Les ténèbres donc avec leurs doubles voiles, le voile du dessus plus palpitant que l’autre, plus obscur, aussi. Les dents neigeuses des vagues, le dos de la mer comme d’un monstre et au-dessus nulle étoile, mais ce bleu éclatant des nuages ; de chaque muscle tenir à quelque chose, pied du mât, la barre. On voit dans la noirceur des récifs, celui d’un rocher, on voit filer les canots de sauvetage, Jukes le dit au capitaine, au creux de l’oreille du capitaine, les canots viennent de filer, monsieur et monsieur répond : bien, bien ils viennent de filer, voilà une information.

Le trésor perdu des Chinois, là-bas, les caisses d’or dégringolent et s’ouvrent, l’or se répand, en dollars, les bagarres des hommes qu’on descend en groupe forcé dans la cale, on se doute que ce n’est pas tout à fait rien. Que quelque chose nous rappelle ou va nous rappeler à la bonté. On ne peut pas le dire comme ça, pas en présence, en tout cas, d’un grand gaillard ou escogriffe qui n’a jamais eu la moindre imagination – alors la bonté. Le grand gaillard répond, quand tout clame, c’est à dire quand la mer de Chine est en proie au typhon et escalade les navires et s’escalade elle-même : passez donc, tenez le cap.

La vague : elle est impossible et surgit pourtant et contrairement à MacWhirr et Jukes je ne la vois pas. Les vents poussent gigantesques, l’atmosphère elle-même bondit, se rue, venue des profondeurs du globe, sur le navire où sont les hommes – qui à la barre, qui dans les soutes et les deux, capitaine et second, sur le pont. Il faut noter que le capitaine a la voix calme. La voix est toute proche. Il faut noter que les deux hommes, MacWhirr et Jukes, s’enlacent, s’étreignent. La colonne surgie des bas fonds va se briser sur eux qui se tiennent joue contre joue, oreille contre joue et lèvre sur lèvre et main sur la cuisse. C’est tout ce qu’il y a quand on est dans le gouffre : l’autre. C’est tout ce qu’il doit y avoir. Et quand on se détache, bien forcés, le vent d’en haut et le vent d’en bas se joignent et ils finissent tous les deux ici, dans la tête, les vents assourdissants, dans la tête de Jukes dans celle du capitaine qui jusque-bien calme passait dans le gouffre comme on saute à cheval – par dessus un canyon. Un instant la voix calme s’inquiète, la voix qui ne s’inquiète jamais s’inquiète, elle appelle, elle lance un appel hurlant pour couvrir le vacarme : Jukes, Jukes !  

(L’appel hurlant dans ma nuit personnelle, quand le gouffre c’est, à 2:00 du matin, l’immense conscience des temps, des épaisseurs antérieures et post-postérieures si bien que tel héros, penseur ou poète à changer le monde n’est qu’un mini-sillon, fente bientôt recousue – et la nuit dure, pas sûr qu’on puisse reposer les pieds ou les pattes par terre un de ces jours s’il y a un jour.)

Tempête. C’est un peu comme si on était détachés, alors. Il reste nos fonctions, capitaine et second et l’inquiétude qu’il y a dans la voix du capitaine qui par définition est une voix qui ne s’inquiète pas redouble le truc de la tempête qui surgit alors même qu’elle est impossible. C’est l’impossible qui a lieu une deuxième fois. MacWhirr s’inquiète : une deuxième vague nous écrase, MacWhirr s’inquiète et le rempart qui tenait le gouffre sous nos coques et pieds et nous gardait à quelques mini encablures de lui, le gouffre, s’effondre. Ce qui reste ? Nos fonctions. Lèvre sur lèvre, main sur la cuisse, tête de Jukes entre les mains de MacWhirr et l’appel, l’appel. Le type qui disait : allons tout droit, faisons face, s’inquiète maintenant, celui qui ne faisait pas de détours doute – et c’est la dégringolade. Ce qui reste ? Nos fonctions. Jukes se révolte. Il est le second, MacWhirr le capitaine et la tempête gagne toujours qui sépare les hommes des hommes, ceux-là se sont tenus enlacés, ils se sont étreints et ils se séparent : Jukes se révolte contre la hiérarchie et le commandement. La tempête impossible a lieu. Elle gagne toujours. On est bien offusqué, réduit à aller à la mort, seul, un par un. D’ailleurs les Chinois se disputent pour les ors qui gigotent, se dispersent, se confondent. On les a bien accrochés, Chinois et coffres, pour qu’ils ne soient pas écrasés. Pourtant ils se démembrent, se battraient au sang pour un dollar, la grosse tempête pour la grosse lutte des hommes et c’est ainsi que ça gagne toujours. Que ça s’attaque à l’homme, sépare l’un de l’autre, divise.

Et pourtant. C’est ça, la tempête, le furieux renversement. L’impossible devient possible puis, retour à la phase n° 1, c’est ça, on saute par dessus le gouffre, on n’a pas touché le fond et les pattes on les pose quelque part, animal qu’on est devenu, l’impossible redevient impossible. Il n’y a pas de place ici pour la stratégie des tempêtes, il n’y a pas de place pour les discoureurs, il n’y a pas de toujours, pas de jamais, il suffit de faire face, faire face est le seul moyen de passer au travers.

Enfin : on avait dit bonté, c’est sans doute justice qu’il faut dire et après qu’on a chahuté dans les remous, ce qui se passe est de l’ordre de l’autorité, MacWhirr redevient MacWhirr. Il dit qu’il préférerait ne pas perdre le navire. Et qu’il faut être le plus juste possible.

Ce qui se passe est de l’ordre de l’autorité et de la justice, d’une justice qui a survécu aux gouffres, d’une justice imparfaite comme sont les justices qui survivent aux gouffres. Pas de parlottes : les Chinois sont des Chinois à qui vous redistribuerez avec équité les dollars ramassés, qui ont roulé des coffres éventrés. Répartissez à part égale entre les Chinois à qui on a arraché l’âme sur l’entrepont (et ça tombe bien, ils n’avaient pas d’âme, comme le capitaine MacWhirr n’en a pas, dénué qu’il est d’esprit et d’imagination), les dollars qui leur reviennent. 

tempête, 3

Une jeune femme, un peu la pietà de Michel-Ange, aussi jeune qu’une pietà, plus heureuse, quoique. Son homme qui tourne mal, beau type brun, élancé, emporté et dont on comprend, si mes souvenirs sont bons, qu’il est désœuvré et qu’il a des idées ou illusions. Leur enfant minuscule. L’inquiétude dans laquelle est la jeune femme, pietà d’autrefois, l’euphorie qui lui revient toujours, c’en est une que tu fais tomber, qui se relève systématiquement, répétition incessante de la chute – et la joie qui succède. Jeune couple avec enfant, jolie maison, quelque ennui, une grand-mère qui observe ou accompagne, discrète. L’homme, c’est de la ville qu’il rêve, des usines, du boulot qu’il n’y a qu’à se pour que, des distractions, séductions ; une femme brune, cheveux courts si je me souviens bien, débarque là-dedans, suscitant l’idée qu’on peut être plus actif et malin que ça, plus libre et géant plus que ça, ailleurs qu’à la place où on est.

Qu’il parte avec elle. Elle le veut et il veut qu’elle le veuille, il embrasse la femme brune de la ville, dans le secret embrasse la ville et la virilité qu’elle lui donne, plonge dans un désir confondu, fille brune violente, ville et jeu. Il lutte, probablement lutte et la pietà s’attriste, berce l’enfant, pleure souvent.

Puis renaît à la vie comme on sait faire aussi, si mes souvenirs sont bons, à peine l’homme égaré (brun, grand, enfantin, fendu, au visage, d’une tristesse verticale) lui propose-t-il une ballade sur le lac, une fête là-bas, une journée de fête. La pietà, petite fille.

La fête, nous on sait. Pas elle, pas lui : presque lui ne sait pas, il est bel et bien divisé en deux.

Ils prennent le bateau et il y a le pressentiment du chien, finalement ils sont deux à savoir, le chien et la partie de l’homme qui n’a pas d’autre solution que celle de noyer son ennui de cette façon fatale. L’homme : tout penaud, pas fier de lui du tout mais c’est un effort à faire, premier ou dernier, ça commence comme ça, couper dans la morosité, la mollesse, noyer dans les eaux sombres et une fois pour toutes la blondeur, la blancheur, le doux ennui et tout ce qu’il devient, lui, en sa compagnie.

A se foutre à l’eau.

Le chien a deviné qui les suit à la nage. Le chien a deviné les meurtres à venir, l’un contre elle si joyeuse, l’autre contre lui si embourbé dans la peur de disparaître. Dans la peur de de ne pas savoir faire venir, ici, où il est, la joie, des joies. Sans un mot, l’homme ramène le chien à la berge, sans un mot et cette journée d’amour, soupçon, elle commence bizarrement.

Là, à cet endroit, on peut se demander si dans l’inquiétude, chagrin ou mini soupçon, elle ne s’y retrouve pas un peu, la jeune pietà de Michel-Ange. Un peu. A peine.  Du moins sait-elle peut-être, vaguement, quelque chose de ce qui l’attend. L’homme triste et sombre à mes côtés. Comme si de tout temps c’était fichu. Silence donc, il rame.

La fête a eu lieu.

Je passe parce que le moment raté où il veut la tuer, après quoi oui il ira avec la fille brune et violente à la ville, ce moment je l’ai oublié.

C’est un moment raté : c’est le moment où la pietà comprend pour de bon et la vie lui revient, pulsion tenace de vie. Elle échappe, ne veut plus rien savoir de l’homme, elle pleure et lui, de voir qu’elle a vu ce qu’elle a vu de lui, la division la plus secrète, la plus obscène (finalement il prenait possession d’elle, l’avalait comme les eaux allaient l’avaler, le plus secourable des hommes devenu monstre de dangerosité), lui de voir qu’elle a vu ce qu’elle a vu : c’est la honte, comme s’il montrait ses fantasmes ou le noyau au fond du noyau de ses rêves, comme s’il se déchirait, comme si la petite copie qu’il y avait alors, spectre, fantôme, imitait la forme initiale en grimaçant, comme si les deux qu’il était restaient là plantés, ni en campagne ni en ville mais dans cet espace fait exprès pour pourrir de honte, il suffisait qu’elle eût vu ce qu’elle avait vu pour qu’il se dégoûtât, exposé, cupide, creux, boyaux et ventre, le tout en double, multiple et multiplié et les mains pour tuer avancent crochues et le désir, le désir bi-face, gueule de travers, les dents, double ligne. Bref.

De voir qu’elle a vu, fait marche arrière. Il veut les morceaux rabibochés.

Je pense à ma grand mère Emma excusant l’inexcusable pour le plaisir d’excuser : il a eu un mauvais moment.

Il voudrait quand il a raté le moment voudrait se recomposer devant elle et que ça n’ait pas eu lieu. Qu’elle n’ait pas vu le moment ; ça suffirait. Mais elle pleure et refuse.

On passe.

Elle finit par accepter, je ne sais plus comment, faire confiance de nouveau, croire en l’un qu’il peut être, ou en l’autre – un autre à recomposer, rafistoler.

On va faire de lui un autre homme, d’aspect. On rafistole. Coiffeur. Il a perdu un peu de sa tristesse et il y a là une reconquête à faire, c’est à la fois très pratique, être tombé et se relever avec une reconquête à faire, on t’y aide, de façon à ce que tu te sentes un mec bien, un mec mieux, un peu en tout cas, assez peut-être, pourquoi pas. Chez le coiffeur il va se passer un événement, l’événement de toujours, de mieux en mieux, de mec mieux en mec toujours mieux.

L’événement : un type grossier, pas un qui a voulu tuer quelqu’un, un type à qui tout est permis et rien donné s’approche un peu trop de la pietà qui a séché ses larmes. Le type s’approche, fait des des mines pas du tout séduisantes lui qui cherche à séduire facile, vulgaire. Vraiment le pauvre type n’a pas une chance, il s’y prend très mal et ne comprend rien. L’homme anciennement divisé et sombre, sombre, va lui casser la gueule. La jeune pietà joyeusement les sépare, bref ils s’aiment ces deux-là, avec le désir qui sait ce qu’il cherche, dans l’instant, et ce qu’il exclue, contre quoi il se rassemble (le désir) et s’entend. Comme il se fortifie d’un salopard qui drague dans les salons de coiffure.

Le jeune couple retrouvé fait la fête, je passe.

Ils rentrent, heureux je crois me souvenir.

Sur le lac.

C’est le retour, un drôle de retour.

Jusque-là il y a eu un renversement, non du bateau et de la jeune femme qui devait être avalée par les flots, mais de la situation. Les amoureux rentrent après quelques métamorphoses.

Elle, elle dort tant elle est tranquille, ne pense plus du tout qu’il a voulu la tuer et pourrait encore vouloir parce que quand on a voulu ça, eh bien en quelque sorte le germe est planté, celui du renversement.

La situation s’est retournée. Retour, il veille sur elle, certes il a bu, certes a joué et je ne me souviens plus sur combien de trucs il a tiré, combien de trucs il a visé, fête foraine, il a trouvé des cibles, a un peu bu, n’empêche il est là dans la bateau du retour, sur le lac qui sépare la campagne de la ville, l’ennui des excitations, il est là, solide et rasé de près et souriant et à peine fatigué et elle, elle dort paisiblement contre lui.

Paisiblement, il faut le dire vite.

Tout ce qu’il y avait à l’intérieur à l’aller, la tempête fantastique qu’il y avait en lui : l’image décollée de lui-même et comme d’un geste, d’un geste des deux mains sur le cou fragile de la gosse, pietà qui s’y attend – tu t’y attendais, ne dis pas autre chose – il voulait tout basculer.

Paisiblement, il faut le dire vite.

Le lac moutonne. L’homme est debout à tenter de rétablir les choses mais le lac secoue drôlement. Les cieux bougent, les arbres se couchent. Comme je ne me souviens plus très bien, je regarde la scène sur Youtube, via Google, Murnau Aurore Tempête, ça commence par le vent sur la ville, les manèges tournent et les rideaux volettent et le vent siffle tandis que l’homme fier et rasé de près tient contre lui la jeune femme blonde qui dort sur le lac, retour, il a oublié qu’il a voulu la tuer, complètement oublié, et la ville s’emporte, les rideaux et les manèges et les silhouettes courent, les silhouettes courent en tous sens, petites bribes de choses que les airs sifflants veulent bien vous laisser, choses noires et debout, la colère est terrible, c’est alors qu’on se dit : tiens, on assiste au renversement d’un renversement, tempête. Tempête. Les eaux maintenant, celles qui devaient avaler. Les dents des vagues que provoque la tempête sont d’argent boursouflé, gonflent et elle, le fille innocente se dit-on, pense-t-on, comme ça, dort toujours. Innocente ? elle qui avait deviné tout ça, quelque part, aller et retour et comme on n’échappe pas à la querelle de soi et de soi, les deux tristes dégueulasses qu’on est toujours, soi contre soi. Retour. Pourtant il faut le voir, lui, debout, sous la poudre qu’est devenu l’air, il faut voir le grain de l’air voilé, il faut le voir, lui, s’agiter et tenter de rétablir la barre et ce n’est que quand l’éclair coupe en deux le ciel qu’elle, pietà, se réveille, et la suite : elle tombe, est perdue, noyée et pour de bon. Puis le chagrin de tous, et sa culpabilité à lui.

C’est le moment du renversement du renversement, peut-être qu’on n’échappe pas aux pulsions de mort et au plaisir d’au-delà du plaisir. Et puis : le doigt de la tempête, quelque chose a fait tourner d’un côté, quelque chose (des ciels, des villes, des dents des vagues) a fait tourner de l’autre.

Elle est tombée à l’eau.

Eh bien ce n’est pas ça. Ce n’est toujours pas ça, on croit le renversement du renversement et la fille, pietà de Michel-Ange, aussi jeune et belle, on la croit morte à souhait.

Eh bien non. Elle vit. C’était une noyade ratée.

C’est donc bien qu’on échappe.

Tempête. L’aurore, Murnau.

tempête, 2

 

Menditte. Mercredi 7 mai. Paysage 2010. Dater pour le plaisir, toucher le temps passer. Après le col d’Osquich, ne saurai pas y retourner, ça commence comme ça le paysage, tempest in my mind, toute la géographie avec moi qui tout le temps dégringole et ce sera en voiture si seulement tu, voiture, j’avais imaginé un récit avec voiture perchée sur une route de montagne à deux doigts d’une frontière, tout ça bien abstrait, en tout cas la voiture est en rade, les personnages, c’est peu dire que je les aime, en rade aussi, l’un avec migraine, au lit, l’autre en cure de sommeil, le 3ème se promène amnésique ni fille ni garçon ou bien un peu les deux, passons.

Les personnages en rade, c’est bien moi, ça. Les déplacements aussi tant qu’on y est mais ce n’est peut-être pas le déplacement qui bloque. Autre chose : de gros pics de joie, les mêmes que ceux que te donne la vie d’Henry Beyle racontée par lui-même. Peur que ça n’aille plus qu’avec la chimie, tout va avec la chimie, que la tête te tienne, chimie, que la joie te, chimie, que le cœur ne batte ni trop fort ni trop lent, chimie encore. Mais cette fois chimie ou pas, l’ombre était passée, soupçonner la peur de raconter + le plaisir d’après, plaisir de l’avoir fait, envers et contre, avoir raconté. La route ah la problématique des routes (de l’enfance à aujourd’hui), la problématique des espaces et de ceux qui y marchent et courent, y font des affaires, des fuites et débrouillardises, de Billy the Kid à ce garçon moldave rencontré par hasard et qui était en panne d’Europe.

Rouler. Roulions. Amusant parce qu’une fois parti c’était parti, même si m’inquiète toujours (col d’Osquich), alors que le désir accompagne, le moment de sa disparition, en réalité la route était l’élément n°1, l’élément essentiel pour la fabrication d’un assemblage désirable (image) et je pensais : sans doute en raison même de son lien de proximité au désir, la route m’est difficile à emprunter – alors que pour d’autres, pour ne pas les nommer, c’est le contraire : rester n’est pas possible.

Dans les mascarades, en Soule, spectacles collectivement créés, réunissant professionnels et amateurs, jeunes du village et moins jeunes, il y a les personnages rituels et parmi les personnages rituels le pitxu est clown et bohémien. Les rémouleurs ont la parole. Ils possèdent ragots et récits et disent aux maîtres, selon le niveau de politisation du village, ce que vivent les pauvres, les miséreux, comme dit le roi Lear. Ils mettent les points sur les i, aiguisent les couteaux, parlent du monde vaste et du petit et des géographies et chez Vittorini en Sicile c’est la même chose, le rémouleur évoque la douleur du genre humain offensé et les petitesses, chacun des tours joués et ce qu’il y a de bien pire, la grande offense, la grande douleur du monde, aiguiser et parler, aiguiser la langue bien pendue et aiguiser les couteaux avec lesquels tu.

On ne parle jamais trop autour de la chose essentielle ; elles reviennent comme elles savent le faire les histoires, reviennent floues comme si elles étaient des géographies, des paysages, reviennent comme ça, abstraites un peu, 2 histoires de silence. La 1ère histoire c’est un meurtre et le meurtrier un petit gars du village, l’assassiné un salopard du village, et le corps en vitesse est fichu derrière le bar. Les villageois sont interrogés mais pas un pour dire le corps caché et c’est pas qu’on en voulait au salopard ni qu’on aime le meurtrier.

Quand on parle c’est toujours pour dire autre chose. Le pas essentiel, et qui l’est, au fond.

Bon sang, encore une histoire de géographie, de cols, de douceurs et verdures froissées, ici c’est brûlé et là rose, mince, ce rose. Pour ça que tu la fermes, t’es pas à hauteur. Et que l’autre, tout autre, tu le planques, en ton sein, en quelque sorte, qui que tu sois.

On a dit qu’on échappait à ce qu’on disait, qu’on était autre chose que ce qu’on disait quand on disait, quand on parle, si on parle.

Les choses énormes que tu fais (énormes, appuyant sur le cours des siècles, bloquer entrées et issues ou bien les ouvrir comme on le fait des veines malades pour que toujours toujours le sang irrigue le muscle), les choses énooooormes de risquer ta vie – tu construis un radeau jour après jour récupérant un clou un bout de bois dans le siècle 21 dans la 2ème décennie du siècle 21 où tu habites, avec impression que tu as vécu, vitesse de la lumière, aller-retour, express, tous les autres siècles jusque-là, tu es au siècle 21 où on soigne et finance et investit et spécule sur le sur ou post-humanisme, l’homme ajouté, le robot ajouté, tu es au siècle 21 et sur la plage tu construis ton radeau, clou à clou et à moitié chemin de ton espoir, milieu de la Manche on te fait faire demi-tour, tu récitais les poèmes sur ton bateau, sur ton bateau qui est très réussi tu récitais les poèmes – j’ai pensé que les choses folles que tu fais (imagine : tu as 15 ans, passes en Syrie, héros d’une de ces histoires qu’on a trop lue, mince), j’ai pensé que les choses énormes étaient absolument muettes et si tu entrouvres la bouche tu dis sur les pavés la place de ton pied, la place exacte pour ton pied.

La 2ème histoire m’a échappé, c’est comme ça avec les histoires : je rêve de les attraper mais pour ça il faut attraper les hommes qui les racontent, on raconte tant d’histoires à côté du silence, j’ai écrit silence comme j’aurais écrit soleil, voilà.

C’est pas tout, ça. Parce qu’il y avait le col, les brebis et les vallonnements et pas du tout l’enfance ni même le rêvé de l’enfance mais l’étrange étranger le plus complet, il y avait la route et superposée à celle-là une autre, une route de tempête par dessus la première, tempête, c’est à dire bouleversement et on ne sait jamais ce que donnent les bouleversements. Chez le roi Lear, tu as vu, ce qui lui tombe dessus, avec des tonnes de flotte et des vents déchaînés, c’est la compassion, inattendue, alors là, tempête, sur une route de Soule, sur la toile paraissait soudainement la chose claire, phosphorescente, la chose que tu cherchais. 2010, Xiberoa. Paysage. 

 

tempête, 1

Le roi, qui a été frustré par la plus jeune de ses filles, sa préférée, Cordelia, qui n’a pas reçu d’elle le mot d’amour absolu, je vous aime, père, plus que tout au monde, décide de tout perdre. Il se dissémine, se disperse, s’éparpille. Il offre à la nuit son ancienne puissance, sa tyrannie. La nuit devient ouverte, rugissante ; dedans, il y a des ours, des vagues. Lear devient fou ou bien tout le monde observe qu’il va devenir fou. On ne peut pas souffrir autant. Autant de pluie sur ses épaules, et le rhume qu’il aura, et à son âge. Mais dit le roi, ou à peu près, c’est pas grand chose, cette pluie qui cisaille les os. Le pire, c’est ce qu’on fait aux autres os. Pourtant tout le monde s’inquiète, le roi est fool, dément, les deux, ou il va l’être. Kent, le compagnon de toujours, tente de le mettre à l’abri. Mais c’est l’orage qu’il faut au roi. Ce qu’il lui faut : la transformation. Transformation des os ; battent et palpitent. Le cœur est un vieil os, un ex-os. C’est après le premier mouvement qui fait du roi Lear ce malheureux prêt à affronter la gueule de l’ours, qui fait du corps du roi un corps nu, livré et délicat, un tyran dépossédé de la parole, c’est après ce premier mouvement de frustration de fille (le rien de Cordelia), d’ingratitude filiale, dit Lear, qu’on plonge dans le deuxième mouvement.

A l’ingratitude filiale, à l’homme puissant qui accepte ou plutôt souhaite se et tout perdre, succède l’homme sans possession, couronne de cheveux, jambes graciles ou bien costaud et plissé, ventre gras, dans tous les cas battu de vents et d’averses : le deuxième mouvement c’est de faire venir de l’extérieur les sollicitations, des images jamais rencontrées jusque-là. De les faire venir vers l’intérieur, que ça coïncide un peu. Ça marche. Les images rencontrent la pitié ou la conscience de Lear : les pauvres, oui, il y a des pauvres, des miséreux. Ils vivent dehors, sur les trottoirs, dans les forêts. Leur haillons ne les protègent de rien par temps de tempête et ils ne mangent pas à leur faim et jamais jamais jusque là le roi ne s’en est préoccupé. Mon luxe, va te faire voir. Ou plutôt partage-toi.

Ce moment de chute, dégringolade, tu avais la puissance et n’as plus rien qu’une feuille de vigne quelque part et des tombereaux d’eau sur les épaules, si souvent dans les fragilités te serres sur toi-même et regardes tes pieds, éventuellement les pavés où ils se posent, dans tous les cas craignant le pire, t’accroches aux paroles des autres même si ce sont des paroles en lambeaux mais t’y accroches parce qu’elles bouillonnent et excitent comme il faut ce qu’il faut et parce que ce sont les paroles des autres, eh bien non : le moment de chute de Lear est accompagné d’une connexion, on va dire super rapide, super forte et émouvante, entre les miséreux en haillons criblés de trous et de fenêtres (on les voit) et la capacité à les voir, recevoir. Quelque chose à l’intérieur leur a déjà fait une place. Et s’indigne que le luxe, le faste, soit toujours du même côté, que jamais personne n’ait eu l’idée de partager.

L’ingratitude filiale, le refus d’une fille (suivi de la saloperie des deux autres, Goneril et Rejane) entraîne Lear sous les vents, en désastre. Son cœur bat, qui était un os. Lear a le choix entre la mer et les ours. Et au lieu qu’il devienne le salaud total de la paranoïa, l’amertume incarnée, le rétrécissement, le vieux fou apprend les autres, le monde, et désire plus de justice sociale. Tempête.

Immense dans la perte comme dans le pouvoir, l’immensité que met en lumière la pluie qui tombe drue, verticale, l’immensité qui est signalée, nous est signalée (attention, tempête !), est une immensité qui s’est déjà perdue et se perdra d’une autre façon : en aspirant à des cieux, comme dit le roi, plus justes. Il faut se guérir du faste, ou que le faste se guérisse de lui-même. L’immensité, regardez-la : de se disperser mais de se disperser autrement que jusque là elle n’a fait. Non par goût de la dépense ou principe de plaisir qui va chercher sa mort. Mais sens de l’équité. Que l’orage t’a révélé. 

rêves d’automne à la fin de l’hiver

J’en étais là, confusément, à la veille de l’opération consistant à recoudre les tendons de l’épaule de celle dont on disait : elle tient debout, elle tient debout alors même qu’elle est tombée, comme elle tient debout, comme elle tient toute seule, et debout.

Elle faisait la fière et moi des rêves.

Le 1er, le 1er des rêves.

Ce sont de petits rêves, des touches de rêves, des rêves touchés d’insomnie, de réveils palpitants

Le 1er, il y a 2 personnages
D me ferme dans les toilettes. Il ne fait pas exprès, il a emporté la poignée avec lui, il faut dire que la poignée ne résiste pas à la force qu’il a. Il dit : je vais chercher un tournevis je cherche ce qu’il y a à entendre d’autre dans tourne, tourne) mais il ne revient pas, j’attends longuement, je l’appelle, le cri est éraillé, la voix s’écorche. Je m’étouffe. Il y a un 3ème personnage : la voiture. Une voiture jaune. Elle est entrée dans les toilettes avec moi et c’est moi avec elle qui étouffe. En plus, la voiture est froissée. Le pli de la carrosserie est pris. Pris le pli jaune, plissée, pliée la lèvre jaune de la voiture. J’étouffe. Et puis elle prend, à peine, comme c’est possible, ses aises. Elle se délie. Il y a du jeu. C’était notre 1ère étape. Maintenant j’attends que D ouvre la porte.

Le 2ème rêve, on me peint de jaune. Quand on passe le pinceau, petites coulées de peinture et qu’on en est au jaune, je suis finie.

Le 3ème rêve : je suis assise, passagère de la voiture que conduit le conducteur (?). On voit ou je vois une chose atroce. Crois avoir mal vu. Demande qu’on arrête la voiture. Je n’ai pas mal vu : on tranchait l’oreille d’un jeune homme au couteau. Au cutter. Il y a cette plaie et ce jeune homme brun, recroquevillé de douleur. Le trancheur d’oreille est sale, barbu, effrayant comme un forçat chez Victor Hugo ou Charles Dickens. Je lui ordonne de nous rendre le jeune homme, oreille coupée. Le jeune homme nous précède jusqu’à la voiture. Nous ? Nous sommes 4, le conducteur, le jeune homme douloureux, D que l’atteinte de l’autre à l’oreille atteint, lui, à la jambe, D est l’image du jeune homme sans oreille, il boite bas. Un autre boite bas : un chien. Le chien du jeune homme. Il s’assied à mes pieds ; tout ce monde est douloureux.

Le 4ème rêve. Roulent (en voiture) un homme et une femme et cette femme porte les seins nus, très nus, très lourds, très nus.

C’était les rêves en voiture.

On était à la veille de l’opération de celle dont on dit, alors qu’on dit des hommes qu’ils ne tiennent pas et ne peuvent pas, qu’elle tient debout, qu’elle n’est jamais dans une aussi belle énergie que lorsqu’il y a des tendons à recoudre, des sommeils à forcer.

Par ailleurs il y avait une histoire de père, c’est celui qu’Enée portait sur son dos (à croire que lui non plus, debout, ça n’allait pas de soi) mais la question qu’ils posaient tous les 2, Enée et le père, était différente. 

(Octobre 2013)

sa grand mère mourait

Rêvé d’une maison dont les portes étaient couvertes d’une couche supplémentaire de bois ou de plâtre, si c’est du bois ça s’effrite, se décolle, bois ou plâtre par dessus, couche de bois ou de plâtre, on pouvait ou pourrait gratter, avec l’ongle les ongles une spatule, il fallait le faire, c’était un désespoir que ce soit si collé, attaché, plâtre, bois, on passait là devant, on voulait faire tomber d’un coup, un coup, on passait devant, avec le chagrin. Rêvé de la maison de Kiev, pièces aux faisans d’ors de luxe ridicule, toilettes dorées brodées. Les révolutions se succédaient, les places étaient prises, on se dressait levait libérait on en avait, du mal, après, on se levait dressait libérait, on en avait du mal, après, et de l’autre côté, un autre côté, le côté, comme dirait Caroline, des Comedes et des 115 et des gosses à dormir dans la rue et le côté des gosses futurs internationaux champions de la culture et de l’art, internationaux de bouche pleine, et de l’autre côté on jouait à être l’autre côté, à attendre et commenter  – cependant dans les écoles ça se bousculait, les pauvres avec les pauvres et les internationaux de riches bouches les uns sur les autres à s’en fiche plein le nez les poches, cependant on faisait la liste des médicaments non remboursés et Louis témoignait qu’à l’hôpital ce jour-là il était le seul européen les riches vont en clinique mais à l’hôpital une fois qu’ils t’ont admis après que t’as attendu des heures et debout aux urgences en pleine hémorragie eh bien ils s’occupent bien de toi, les infirmières disent que les gens portent plainte, sont procéduriers, ne s’attaquent pas au chirurgien mais à toi l’infirmière levée à 4:00 pour être là à 6 :00 depuis ta banlieue triste et l’hiver.

 Les révolutions se succédaient, tombaient, tombaient les palais les ors les toilettes brodées les salles d’animaux empaillés les salles aux animaux vivants et cependant je regardais, envoyée par R, la photo de la maison d’Emma, jamais sans pleurer, la maison des lapins et premières peurs, la maison du lange mon petit lange perdu que j’ai écrit l’ange après, bien après, la maison du berceau orange, ange encore, dentelles et comment ça s’appelle quand dans le tissu il y a ces petits boutons de soie blanche, de l’organdi ? J’ai ce mot, organdi, qui va bien à la maison des poupées et du berceau pour la poupée construit en osier et organdi par André père de mon père le constructeur, Noël avec la cheminée où il tombait tout droit, il on ne sait qui il, ma mère ne veut pas de Père Noël alors quelqu’un d’autre, il père qui nous faisait la joie de venir par là, tomber, descendre par là, elle notre joie qui nous tombait tout droit dessus avec sa force d’énergie et ses multitudes diaprées tachetées avec ses fracassantes folies, descendait par là, par la cheminée un père qui savait descendre, un père alias notre joie. Il y avait un dessin toujours le même, la crèche la Marie le Jésus et Joseph avec les animaux pas empaillés du tout, ceux-là, réchauffés, réchauffant. Emma clignait de l’oeil faisait semblant la sévérité, se mettait en quatre complice, c’était Emma la complice et les merveilles de la chambre rouge interdite, rideaux rouges rouges et qui tombaient tout droits, eux aussi, la chambre rouge de l’ancien malheur de la mort d’André, l’impossible deuil d’Emma, le visage de la non perte, de la perte jamais, aujourd’hui je pense pensant à Emma à un mot jamais pensé pensant à elle, dépression – mais alors éléphantesque dépression, dépression à hauteur des rigolades des variétés infinies d’Emma aux 99 visages, Emma et merveilles de la chambre rouge interdites d’un oeil, et de ce côté, là, au bout du couloir, autorisée, à peine, la chambre de R aux livres cachés et petit lit, vue sur les primevères et soleil et la route, celle que R a empruntée, R le parteur et mon père le constructeur, frère et frère. La chambre de R, s’allonger sur le lit et lire Les Temps modernes, la peine au coeur super proche de la joie qui descend par la cheminée. La maison d’Emma a été vendue hier.

 Autour du mort. Je dis autour du mort et raconte l’aventure d’autour du mort. Les blagues de la mort, la phénoménale crise de rire que peut être la mort. On en devine un peu quelque chose. La rigolade et l’aventure, la putain d’épopée. On en devient l’épopée soi-même, le mort et celui à côté du mort. On a refait la crise de rire de quand il, père, et elle, joie, descendaient par la cheminée, mon père le constructeur fils d’André le constructeur et son frère le parteur riaient de plus belle, riaient de plus belle dans la chambre de la clinique où Emma mourait, où, plutôt, faisait semblant de mourir Emma comme elle avait fait semblant de tout – ah pas de chanter, pas fait semblant de chanter Emma ou je n’ai pas entendu – ce jour-là après les récits et les secrets et les petites blagues aux infirmières Emma a vu entrer dans sa chambre de future morte Marthe sa soeur Marthe et elle a fait semblant de mourir, a mordu ses joues, creusé ses joues bien au-dedans, a pris illico la couleur de la mort, raidie déjà : oooooooooooooooh elle en est à la toute fin – et je m’agite quand R m’arrête d’un oeil complice, elle fait semblant semble dire R de l’oeil complice fait semblant de mourir pour la peine de sa soeur Marthe pour la répétition de la peine de sa soeur Marthe et pour l’infinie des possibilités, parce que c’est un peu vrai aussi qu’elle est morte ce jour et un autre encore, il n’y a rien de si univoque qu’est-ce que vous croyez, elle fait semblant de mourir quand on n’est pas morte et même, même, quand ce n’est pas possible d’être morte puisqu’Emma puisque nous et c’est la vérité c’est impossible d’être morte(s) même quand on est bel et bien morte(s), elle joue, elle en aurait fait, elle en aura fait, du théâtre. Quand Marthe éplorée quitte la chambre les couleurs reviennent et Emma revient à elle. Un mauvais moment, dit-elle, elle pour qui c’était toujours comme ça, un mauvais moment, rien d’autre, rien de plus, la mort ou l’oiseau envolé ou la perte du lange de l’enfance, un mauvais moment, la mort de Caroline le canari, un mauvais moment, les pères de mes enfants échappés, un mauvais moment. Il y avait du drame pourtant, on ne comprendrait rien si on quittait un instant un instant seulement l’idée qu’il y avait du drame, ait eu du drame, les terres du drame, de la tragédie, on se mord les joues dans les terres de la fin et du drame. Drame d’André qui ne pouvait plus parler. Emma l’évoquait à l’envers : je veux dire inspirant comme imitant la maladie, André muet du cancer du fumeur devenant ventriloque dans les rouges de la chambre rouge, drame, et les petits corps d’organdi, du drame, mais à côté du drame, avec, et passionnément, il y avait du jeu. Le jeu. Emma morte pour de bon, enfin il paraît, enfin c’est ce qui se dit, Emma morte allongée visage maquillé dans la chambre mortuaire, devant elle nous tous, devant elle nous tous dans l’attitude qui sied à la chambre mortuaire. Moi, l’enfant L dans les bras, qui m’empêche à la fois d’y croire et de ne pas y croire (qui m’empêche de réveiller tout ça à coup de grands cris et d’engueulades). Soudain devant Emma qui fait semblant (Emma ton jeu de morte, on l’a pris au sérieux), soudain devant Emma maquillée surgit un flic qui doit attester qu’Emma est Emma, le flic même à qui ma soeur la veille a cassé la gueule parce qu’il la contrôlait ne comprenant pas qu’Emma allait mourir, ne comprenant pas qu’il ne fallait pas fallait pas la retarder, pas une seule une seconde de retard quand Emma va mourir, cassé la gueule, cassé la gueule et soudain il surgit dans la chambre mortuaire d’Emma, le flic à la gueule de travers, cocard sur l’oeil, encocardé par ma soeur la veille – et voilà, dit mon père, et voilà, c’est malin, ma fille vous l’avait dit pourtant, il ne fallait pas la contrôler, sa grand-mère mourait. 

une phrase magnifique

Mardi, piscine et noyade. Résurrection. Les lignes sont encombrées de nageurs rapides. Je suis devant, je gêne ou crois que je gêne. Je me précipite. Brasse longue d’habitude, sous l’eau. Il me faut trouver un autre rythme pour éviter les bras, derrière, qui me touchent les pieds. Pas de problème : je trouve ou crois trouver. Quel plaisir, lever le nez plus souvent, imiter les vrais, j’exulte, plus de Copé, personne d’autre d’ailleurs, souffler, inspirer, souffler, inspirer. Vite. J’oublie de souffler. Je bois de l’eau. Pas trop. Je tousse. Mais non. Plus rien. Ici (poitrine, gorge), plus rien. Pas un cri pas un air. Plus un air ne passe. Je tends les bras. Pas sur le dos. Allongée je mourrai. Je meurs d’ailleurs. Ma dernière pensée : les enfants ne vont pas savoir avec quel ridicule je meurs. On en rirait pourtant si seulement ils. Mais non. Ne sauront pas, ne riront pas. Ça dure. Un nageur voit ma détresse, main droite hors de l’eau. Je ne me souviens plus qu’on me hisse dehors. C’est long. Relevez-vous. Debout. Debout. Je ne peux pas tousser. Changer de moment, je pense : un moment à changer. Pourtant c’est moi et c’est le moment. Cherche à respirer. Le maître-nageur explique. C’est l’eau dans les poumons, il y avait déjà de l’air et vous n’avez pas soufflé, alors … Redressez-vous. Je montre : pas un son et je frappe sur ma poitrine. Ça siffle. Ça coupe. Je tremble. Un petit son. Un air minuscule, ici, très fin canal. Attroupement. Je pleure : c’est que ça va mieux. La migraine me tombe dessus, entre les deux yeux. Je parle. Vous parlez, dit le maître-nageur. J’explique tout de suite qu’autrefois j’avais peur de ça, mourir dans l’eau. Je remercie et demande qu’on m’excuse. Stendhal : le ridicule de mourir dans la rue. J’avais tellement peur de ça, je dis encore. Tout le monde en a peur, dit le maître nageur, tous les nageurs en ont peur. Ah ? Oui, retournez dans l’eau. Oui. J’y retourne. Je souffle, je souffle. Le maître nageur dit de souffler, souffler et je souffle, souffle. Je fais 5 allers et 5 retours, 250 mètres, je tremble, j’ai mal à la tête et je veux rentrer. Je suis sous la douche chaude. Le maître nageur me fait un signe. Il dit : qu’est-ce que vous avez vécu aujourd’hui ? Je fais un geste évasif, paumée. Un incident, il dit. Vous avez vécu un incident. C’est une phrase magnifique. Résurrection

éléphantesque

20 décembre, cette heure où si on est de maladie on la sent nous tomber sur le paletot. Il faut tordre l’autre moitié de la journée, y aller en traître, se raconter l’histoire avec ruse, ça commence maintenant et bonjour le deuxième matin, la chose à faire c’est retirer les lunettes, elles glissent sur le nez, sont cause qu’entre le monde et moi il y a cette casse, fracture, 20 décembre et cette idée qu’a eue le soleil de percer comme au printemps, la seule chose à faire maintenant c’est retirer les lunettes pour effacer les arêtes des choses, la poussière sur les choses et tout ça, les miettes, ce qui se dépose, le dépôt, les veines du bois irrégulières, l’impossible équilibre des étagères, la liasse de courrier non ouvert, les factures et les rappels et les publicités papier glacé, tout ça.

C’était l’heure de la prise de risques, celle de bascule, on était à une demi-journée du soir et le soir menaçait, la nuit, je dirais la nuit. 14:57 : trois fois j’ai pris le téléphone. 14:57 : cette troisième et dernière fois le téléphone était toujours muet, petit plateau noir qui ne vous sert rien, sauf l’heure. Sans lunettes j’ai balayé le devant de la porte, les grandes feuilles du yucca éléphantesque étaient tombées sur l’escalier, tout me déplaisait, leur couleur morte d’hiver, les escaliers, mes gestes maladroits et agacés et l’heure – qui suivait l’heure.

On a beau se dire quelle chance ce temps ouvert ; et cette désespérance, le luxe.

Mais la peur bleue de voir venir le soir et ce qu’il fera, le soir, aux muscles, vertèbres, poumons. Cœur, qu’on entend trop puis trop peu. Tintamarre. 20 décembre, le chagrin, ça y est, lunettes ou pas, installé. La migraine, c’est après les larmes – pas les larmes, les flots, fleuves.

Éléphantesque – pourquoi j’ai pensé alors à une gravure de Dürer, j’ai remis mes lunettes, ça a pris un temps fou, l’ordinateur annonçait, quand j’ai trouvé, 15:38, c’est pas un éléphant sur la gravure mais un rhinocéros, c’est pour ça que je n’avançais pas, un rhinocéros empaillé après qu’il a été naufragé. Qui fut, sous sa forme inanimée, offert au pape. François 1er a visité le rhinocéros et je ne sais comment Dürer l’a dessiné, vif ou mort, avant ou après, c’est 1515 la date du rhinocéros, rhinocéros date célèbre, avoir cherché un éléphant m’exaspérait, avec tout ça l’heure avançait, je me précipitais sur mon rhinocéros, l’imprimais en un bon format car pour la bonne chance de la soirée je devais trouver quelque chose avant 17 heures, rhinocéros puisque rhinocéros, cette obsession de l’heure c’est la forme que prend la maladie, maladie majeure sur fond d’hiver majeur lui aussi, 2013, avant 17 heures il me faut quelque chose, même un rhinocéros, rhinocéros et Dürer, j’étais passé des feuilles mortes (tranchantes, des épées) que je balayais devant la porte de la maison au rhinocéros de Dürer et de François 1er et c’était une bonne victoire, j’ai craint un instant d’en rester là, j’ai effleuré encore le carré, carré noir éteint et muet du téléphone, 16:06, me suis levée pour ranger le courrier en deux piles, celle à jeter sans ouvrir et celle à ouvrir plus tard, toujours poussant un œil sur la bête caparaçonnée de Dürer à quoi mon yucca du jardin m’avait menée, dans la pile à ouvrir plus tard j’ai posé après hésitation un avis de passage du facteur qui est une factrice et qui avait écrit dans l’encadré info facteur : « la serrure de la boite à lettres n’ouvre pas la boite à lettres », j’ai hésité, j’avais juste le temps, on était plusieurs lendemains après l’avis du passage de la factrice à mauvaise clef de boite à lettres, le temps d’aller chercher à la poste mon salut d’avant 17 heures, j’ai démarré, marché dans les feuilles (des armes) du yucca éléphantesque que j’avais balayées et poussées sur le côté du jardin, j’ai redémarré, remarché dans les feuilles re-dispersées, ouvert la lettre, c’était un dossier, j’ai cherché le lien avec mon rhinocéros et j’ai trouvé ; 17:01 et je trouvais. 

maladie

Ce tour qu’a ma maladie. Un espace dingue d’inhumanités, des forces contraires. Au milieu de mon âge, en forêt obscure, j’avais bifurqué, le chemin menait dans les ruelles des Enfers, des ombres jouaient au tarot, d’autres, de mauvaise foi, voulaient de leurs mains d’ombre construire des saloons et des mairies et des tribunaux, nous voilà aux Enfers, sacrée bifurcation, j’avais bien choisi mon chemin, de tout temps je me dirigeais aux Enfers, il y avait ici des enfants-nymphes, nés et morts le même jour, d’autres trouvés à la surface écumeuse d’un océan, chevelure plus vivante qu’eux, filante chevelure, des amants éplorés, des jeunes gens fusillés pour que d’autres vivent et des inconsolables de tout poil – ah j’avais bien choisi la ruelle après que j’avais bifurqué, à moitié de mon âge.

Les ombres on s’y voyait dedans, en transparence. Dans les yeux des ombres, on se voyait, plus petit que jamais, fantôme, modèle réduit, minuscule enfantelet – cheval battu, battu, et c’était toi et c’était l’autre, le mort de toujours, le mort d’avant, et alors au milieu de ton âge tu tombais en pâmoison devant l’image dans la pupille du mort. Te voilà aux Enfers, bienvenue. Amoureuse de qui est passé par la mort, la connaît et la quitte, il paraît, pour tes beaux yeux. Dans les vallées d’angoisse, les vallées tout court, les villes où l’ex-mort s’installe avec toi, maladroit comme on est dans ce cas, tu ne regardes que lui : il est immense, l’ex des Enfers, tu décides de lui donner de l’éclat, tu le briques le lustres lui demandes pardon, tu t’es fiancée à un mort c’est un très ancien mort et un très ancien problème ou plutôt une très ancienne passion, c’est dans les glaciers de la mémoire, te voilà dans la ville, la maison, sur le bitume avec ton mort géant, dans ses yeux on voit l’enfant ancien déjeté, battu à mort, on ne sait comment, une obsession : toi-même. C’est alors que ça se corse parce qu’on ne peut pas faire sans ce qu’il voit, lui : crois-tu qu’il voie cette chose qui se reflète dans sa pupille, qui s’y est installée, cette chose d’enfance battue qui est là, posée sur le cristal de sa pupille et qui est un peu toi et qui n’est en réalité vraiment nulle part, ni toi ni lui ni là mais autrefois ? Non. Il veut voir comme c’est beau, loin des marais pestilentiels. Il se hisse sur toi, le mort, l’ex-mort immense. Il s’appuie. Il ne voit rien du tout. Il ne voit qu’une chose. Que vous êtes tous foutus. Que vous l’étiez bien avant qu’il ne mourût.

HB l'ogre au-dessous de 0

HB a presque 23 ans quand il connaît un accès fou de passion. Impossible alors de lire, même l’Avare. Impossible d’éprouver de la joie, même en présence de M(élanie), tout est éteint si ce n’est cette furieuse passion montée (qui est une passion d’ambition). HB est capable alors de toutes les infamies, il peut le crime, j’aurais eu plaisir à battre M.

2 jours plus tard un dégoût morne s’abat sur lui. (Dégoût, aussi, quand une fois qu’une idée a filé on cherche à y revenir, la répéter pour la saisir). Le cerveau est paralysé, le sommeil empêché, dégoût de parler et d’écouter. Dégoût de la lenteur de M qui après qu’elle a fait attendre ses propos 2 minutes ne dit rien de frappant. (Cette tristesse est à moi, elle est moi-même mais M, en face, la double, la grimace).

A la fin du mois de janvier 2006, le temps est magnifique et : commencement d’énergie, aucun mot n’est trop fort, ardent, profond, comique. Force, volonté impétuosité, colère, pensée.

Est-ce le café, se demande HB ?

HB n’aime pas Voltaire. A 23 ans, au mois de mars, il cherche à comprendre la pensée de Mme de Staël : qu’est-ce que le bonheur ? Eh bien le bonheur pour Mme de Staël c’est l’espoir sans la crainte, l’activité sans l’inquiétude, c’est l’abri des grandes peines, c’est l’amour sans l’inconstance. C’est en quelque sorte le café sans la caféine et ça n’a rien à voir avec la joie : la joie, c’est avec l’exténuation. La joie commet des crimes, arrache des têtes, chute nette et brusque, se précipite. Le bonheur de Mme de Staël c’est déjà celui de ces sociétés riches qui viennent, c’est l’élan sans l’assaut, c’est la guerre sans la guerre (Colin Powell) et c’est le sexe sans le sexe. Avec HB, on va tout au contraire du bonheur : le sexe avec le sexe, aussi impossible (inconnaissable) que pour Del Dongo et Clélia – dans le noir, le fameux amour. C’est la guerre avec la guerre éprouvée – et impossible à voir, sur aucun champ de bataille, chose introuvable (voilée de fumée). Des jambes tombent, rompues, des corps sont déjetés et des nuages de fumée camouflent le tout (HB même à la chasse quand il tire sur un renard ne voit pas un renard). La souffrance que c’est, le désir de dire quand même, d’aller quand même, la jouissance que c’est, d’espérer. Chez HB, il n’y a pas de bonheur mais ces moments d’assauts violents, de profond comique et des exploits. L’évasion de Fabrice, l’ennui mortel et l’ambition à crimes de Julien.

On se dit : qu’elle va, la joie, jusqu’à se frotter à l’impuissance, comme dirait HB, de sentir. Qu’elle va avec une autre question (cependant que l’hiver avance, des taches font fluctuer la lumière et J’aime Je n’aime pas), qu’elle va (cette joie de sursauts et de balancements) avec un questionnement, qu’à 50 ans comme à 23 ans on pose, de la même façon : quel est mon caractère ? Page 30 édition folio (1973) de la Vie d’Henry Brulard : ai-je eu le caractère gai ? En opera d’inchiostro, en œuvre de lettres, on ne va jamais aussi loin que quand on ne sait pas où on va. Brulard, 7 lettres, un cœur d’homme.