tempête, 4

 

Le capitaine MacWhirr navigue sur les mers de Chine. Je le vois, bien costaud, barbu ou mal rasé, tenir debout, pas un mot de trop. Pas une imagination de trop, mais ces événements réels que sont les faits marquants de la mer, récifs, courants.

Il en est qui ne se heurtent jamais aux choses, les regardent pourtant, les tripotent et considèrent. Rage de dents, acouphènes de folie, la maladie, de son aiguille, te pénètre, laps après laps, sans espérance – mais après, quand tu n’as plus mal, tu ne sais plus te figurer ce qu’a été la longue durée de l’agonie ni son intensité, tu nies, oublies, tu es de bonne foi. Fabrice s’endort à Waterloo ou se retrouve dans un autre Waterloo, un de fraternité et de chaleureuses idées. Toujours dans une autre image, que tu rêves à la place de celle qui jamais ne se laisse habiter. On dit que tu as de l’imagination. C’est ce que MacWhirr ne connaît pas, pas du tout. Les mers de Chine sont étroites : pas la place d’aller y voir autre chose que des faits marquants, des courants, des récifs et la pointe d’une île. De toute façon, ça suffit, images, déplacements et métaphores : une honte, MacWhirr donnerait raison à qui pense les poètes capables de te foutre une république en l’air, d’abord ils s’attaquent aux rythmes, formes, normes et contrats et donc, de proche en proche, aux lois de la cité. Les déplaceurs de sens.

En tout cas quand Jukes pour parler de la chaleur explique qu’il a la tête dans une couverture de laine, MacWhirr est furieux. Pour quelles raisons Jukes ou n’importe qui aurait-il eu la tête langée dans une couverture ? Alors, pour quelle raison imager ainsi la chaleur ? Pour quelle raison cette couverture de laine ? Qu’est-ce que tu sais de la chaleur provoquée par une couverture de laine qui envelopperait ta tête ?

Les eaux glissent, bien sûr elles peuvent un peu te secouer mais au bout du compte tu rapportes un salaire, de quoi nourrir tes enfants. Un capitaine doit savoir un minimum de choses sur les tempêtes circulaires, les ouragans, les cyclones et les typhons. Le capitaine MacWhirr a su ce qu’en disent les livres puis il a oublié. Bien sûr, comme un qui part au boulot sur les flots pour nourrir ses enfants restés à terre, les eaux fortes l’ont chahuté mais la colère démesurée, sans limite, il ne l’a jamais connue. L’horreur, la mort, l’irrémédiable terreur que recèlent certaines gaines de vie ? Il n’en rit pas, il n’a rien du cynique ou du provocateur. Simplement, il ignore.

Aujourd’hui sur le pont il fait chaud, beaucoup trop chaud. Dans la chambres des machines la température atteint 47°. Le mécanicien regarde l’horizon et le ciel puis le ciel et l’horizon ; et l’horizon se dresse puis se recouche, tranquille. Le soleil de tout petit diamètre est devenu brun et une flopée de nuages verdâtres et lamentables sont infiniment immobiles, groupés là. Il fait plus chaud que tout et une immense vague, lente, oblige Jukes, sur le pont, à poser la main par terre. Suivie d’une autre vague dont on dit qu’après tout elle n’est pas si terrible. Dans la nuit, MacWhirr lit un livre sur les tempêtes. Demi-cercles, quadrants, courbes isométriques, saute du vent et analyse du baromètre, autant dire : parlottes et vues de l’esprit. Il y aurait un gouffre, pas sûr, s’il y avait un gouffre, et c’est pas sûr, il est devant et pour le nommer il y a les mots et les chapitres, les détours, pour le nommer comme pour l’éviter il y a les mots, on parle parle t’ordonne de courir à l’envers, pas regarder, quitte à dépenser une fameuse dose de charbon, quitte à te dérouter, à faire 300 milles de plus. Parler, écrire des chapitres et faire les détours, c’est tout un. La chair redevient verbe et MacWhirr (mal rasé mal dormi), qui semble ne pas souffrir de la chaleur, n’est pas d’accord. L’Évangile ne peut pas aussi mal nous conseiller et même si elle le faisait. Lui MacWhirr, sans imagination, continuerait droit sur le gouffre, par bon sens et mesure, avec ou contre les Évangiles, on s’en va pas au nord quand on veut aller au sud, parlottes, on ne fuit pas devant le grain. Il continue à glisser sur les eaux, le capitaine, va nourrir ses enfants qui sont à terre, leur écrira sa lettre mensuelle : le temps se maintient. On ne va pas faire un détour pour un trop gros calme et le baromètre qui descend. D’ailleurs, MacWhirr supporte assez bien la chaleur.

Premièrement : ne pas omettre le désir secret du gros bonhomme planté là, qui a lu le chapitre sur les tempêtes pendant la nuit, qui ne sue pas, qui dit qu’il y a de toute façon tant de mauvais temps de par le monde, que la seule chose à faire est de les traverser, impassible et avec le moins d’imagination possible, on ne peut pas omettre, là, le désir du gros bonhomme d’être dedans le grain, le gouffre. Voyons voir ce fameux grain qu’on dit sans savoir mais qu’on parlotte parlotte. Ceux qui pensent qu’il faut subtilement rester à des 50 milles du gros grain en nommant subtilement le gros grain qui n’existe pas. Du moins tu ne peux pas savoir s’il existe puisque tu es, toi, à 50 milles de là.

Deuxièmement : il y a les Chinois. Il sont sur le pont, maltraités en premier lieu par les éléments et en second lieu par les hommes d’équipage. La chose qu’on comprend, c’est qu’ils ont de l’or, l’or juste qu’ils ont gagné, ils se disputent parce que les boites à or ou à dollars se brisent et hommes et dollars sont jetés ici et là, par dessus bord aussi bien, à un moment on attache les hommes et rassemble l’or et on verra bien – s’il y a quelque chose à voir. On se doute bien que cette histoire de masse d’hommes et de masse d’or dans la tempête, ce n’est pas tout à fait rien.

Troisièmement : on ne se déroute pas. Chaque fois dire  que cette fois on est dedans et pourtant, c’est à venir, encore. On y est. Bon sang, dit Jukes (hurlant contre le bruit), bon sang, cette fois nous sommes en plein dedans, le vent nous vient devant, la mer aussi. Jukes regarde le ciel, il n’y a plus d’étoiles : peut-être sont-elles dans ses yeux. Peut-être, encore mieux, sont-elles, les étoiles, dans les yeux du capitaine. Celui-ci hurle qu’il faut garder le cap, quoi qu’il en soit. Un début de début d’événement et ce n’est qu’un début. Les étoiles dans les yeux de MacWhirr, c’est pour mieux regarder. Si tu crois qu’on peut parler, c’est non.

L’important, c’est que vous entendiez les bruits, vous, les grondements de bêtes fauves, les cliquetis des gamelles qui basculent, le cliquetis des verres qui se brisent, les hurlements d’équipage et les cris des coolies. Notre MacWhirr ne peut pas se chausser, les bottes glissent d’un côté et de l’autre de la cabine. Cependant, les ténèbres couvrent les ténèbres. Les deuxièmes ténèbres, nouvelles venues, palpitent, une peau, frémissent. C’est alors, après ce voile tremblant posé sur les airs, que la vraie chose arrive. Difficile sans image : il y a celle (image) du bouchon qui déborde. Dans le flacon, la colère était tenue, maintenant elle jaillit, gicle à l’avant et le résultat, outre la déflagration, est l’éparpillement des hommes. Une tempête s’en prend à l’homme personnellement. C’est sa fonction. Une tempête est un courroux personnel contre l’homme, contre les hommes. Résultat : la tempête-courroux isole les hommes, les rend tout à fait solitaires – et propres à mourir. Comme ils le sont mais ils oublient toujours. La tempête leur rappelle comment vont les choses, une par une, comment vont les hommes, un par un : tout seul au fond du gouffre quand on ne peut pas passer. Pour passer il faut des jambes bien solides, comme le capitaine. Malgré les jambes solides on ne tient plus très bien aux hommes qu’on aime ; MacWhirr et Jukes se séparent, Jukes qui lutte de chaque muscle de son corps est emporté dans les airs, les zéphirs, le Notos, les vents, les brises, il vole, ça c’est fait, mais il vole seul, Jukes.

Les ténèbres donc avec leurs doubles voiles, le voile du dessus plus palpitant que l’autre, plus obscur, aussi. Les dents neigeuses des vagues, le dos de la mer comme d’un monstre et au-dessus nulle étoile, mais ce bleu éclatant des nuages ; de chaque muscle tenir à quelque chose, pied du mât, la barre. On voit dans la noirceur des récifs, celui d’un rocher, on voit filer les canots de sauvetage, Jukes le dit au capitaine, au creux de l’oreille du capitaine, les canots viennent de filer, monsieur et monsieur répond : bien, bien ils viennent de filer, voilà une information.

Le trésor perdu des Chinois, là-bas, les caisses d’or dégringolent et s’ouvrent, l’or se répand, en dollars, les bagarres des hommes qu’on descend en groupe forcé dans la cale, on se doute que ce n’est pas tout à fait rien. Que quelque chose nous rappelle ou va nous rappeler à la bonté. On ne peut pas le dire comme ça, pas en présence, en tout cas, d’un grand gaillard ou escogriffe qui n’a jamais eu la moindre imagination – alors la bonté. Le grand gaillard répond, quand tout clame, c’est à dire quand la mer de Chine est en proie au typhon et escalade les navires et s’escalade elle-même : passez donc, tenez le cap.

La vague : elle est impossible et surgit pourtant et contrairement à MacWhirr et Jukes je ne la vois pas. Les vents poussent gigantesques, l’atmosphère elle-même bondit, se rue, venue des profondeurs du globe, sur le navire où sont les hommes – qui à la barre, qui dans les soutes et les deux, capitaine et second, sur le pont. Il faut noter que le capitaine a la voix calme. La voix est toute proche. Il faut noter que les deux hommes, MacWhirr et Jukes, s’enlacent, s’étreignent. La colonne surgie des bas fonds va se briser sur eux qui se tiennent joue contre joue, oreille contre joue et lèvre sur lèvre et main sur la cuisse. C’est tout ce qu’il y a quand on est dans le gouffre : l’autre. C’est tout ce qu’il doit y avoir. Et quand on se détache, bien forcés, le vent d’en haut et le vent d’en bas se joignent et ils finissent tous les deux ici, dans la tête, les vents assourdissants, dans la tête de Jukes dans celle du capitaine qui jusque-bien calme passait dans le gouffre comme on saute à cheval – par dessus un canyon. Un instant la voix calme s’inquiète, la voix qui ne s’inquiète jamais s’inquiète, elle appelle, elle lance un appel hurlant pour couvrir le vacarme : Jukes, Jukes !  

(L’appel hurlant dans ma nuit personnelle, quand le gouffre c’est, à 2:00 du matin, l’immense conscience des temps, des épaisseurs antérieures et post-postérieures si bien que tel héros, penseur ou poète à changer le monde n’est qu’un mini-sillon, fente bientôt recousue – et la nuit dure, pas sûr qu’on puisse reposer les pieds ou les pattes par terre un de ces jours s’il y a un jour.)

Tempête. C’est un peu comme si on était détachés, alors. Il reste nos fonctions, capitaine et second et l’inquiétude qu’il y a dans la voix du capitaine qui par définition est une voix qui ne s’inquiète pas redouble le truc de la tempête qui surgit alors même qu’elle est impossible. C’est l’impossible qui a lieu une deuxième fois. MacWhirr s’inquiète : une deuxième vague nous écrase, MacWhirr s’inquiète et le rempart qui tenait le gouffre sous nos coques et pieds et nous gardait à quelques mini encablures de lui, le gouffre, s’effondre. Ce qui reste ? Nos fonctions. Lèvre sur lèvre, main sur la cuisse, tête de Jukes entre les mains de MacWhirr et l’appel, l’appel. Le type qui disait : allons tout droit, faisons face, s’inquiète maintenant, celui qui ne faisait pas de détours doute – et c’est la dégringolade. Ce qui reste ? Nos fonctions. Jukes se révolte. Il est le second, MacWhirr le capitaine et la tempête gagne toujours qui sépare les hommes des hommes, ceux-là se sont tenus enlacés, ils se sont étreints et ils se séparent : Jukes se révolte contre la hiérarchie et le commandement. La tempête impossible a lieu. Elle gagne toujours. On est bien offusqué, réduit à aller à la mort, seul, un par un. D’ailleurs les Chinois se disputent pour les ors qui gigotent, se dispersent, se confondent. On les a bien accrochés, Chinois et coffres, pour qu’ils ne soient pas écrasés. Pourtant ils se démembrent, se battraient au sang pour un dollar, la grosse tempête pour la grosse lutte des hommes et c’est ainsi que ça gagne toujours. Que ça s’attaque à l’homme, sépare l’un de l’autre, divise.

Et pourtant. C’est ça, la tempête, le furieux renversement. L’impossible devient possible puis, retour à la phase n° 1, c’est ça, on saute par dessus le gouffre, on n’a pas touché le fond et les pattes on les pose quelque part, animal qu’on est devenu, l’impossible redevient impossible. Il n’y a pas de place ici pour la stratégie des tempêtes, il n’y a pas de place pour les discoureurs, il n’y a pas de toujours, pas de jamais, il suffit de faire face, faire face est le seul moyen de passer au travers.

Enfin : on avait dit bonté, c’est sans doute justice qu’il faut dire et après qu’on a chahuté dans les remous, ce qui se passe est de l’ordre de l’autorité, MacWhirr redevient MacWhirr. Il dit qu’il préférerait ne pas perdre le navire. Et qu’il faut être le plus juste possible.

Ce qui se passe est de l’ordre de l’autorité et de la justice, d’une justice qui a survécu aux gouffres, d’une justice imparfaite comme sont les justices qui survivent aux gouffres. Pas de parlottes : les Chinois sont des Chinois à qui vous redistribuerez avec équité les dollars ramassés, qui ont roulé des coffres éventrés. Répartissez à part égale entre les Chinois à qui on a arraché l’âme sur l’entrepont (et ça tombe bien, ils n’avaient pas d’âme, comme le capitaine MacWhirr n’en a pas, dénué qu’il est d’esprit et d’imagination), les dollars qui leur reviennent. 

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