tempête, 3

Une jeune femme, un peu la pietà de Michel-Ange, aussi jeune qu’une pietà, plus heureuse, quoique. Son homme qui tourne mal, beau type brun, élancé, emporté et dont on comprend, si mes souvenirs sont bons, qu’il est désœuvré et qu’il a des idées ou illusions. Leur enfant minuscule. L’inquiétude dans laquelle est la jeune femme, pietà d’autrefois, l’euphorie qui lui revient toujours, c’en est une que tu fais tomber, qui se relève systématiquement, répétition incessante de la chute – et la joie qui succède. Jeune couple avec enfant, jolie maison, quelque ennui, une grand-mère qui observe ou accompagne, discrète. L’homme, c’est de la ville qu’il rêve, des usines, du boulot qu’il n’y a qu’à se pour que, des distractions, séductions ; une femme brune, cheveux courts si je me souviens bien, débarque là-dedans, suscitant l’idée qu’on peut être plus actif et malin que ça, plus libre et géant plus que ça, ailleurs qu’à la place où on est.

Qu’il parte avec elle. Elle le veut et il veut qu’elle le veuille, il embrasse la femme brune de la ville, dans le secret embrasse la ville et la virilité qu’elle lui donne, plonge dans un désir confondu, fille brune violente, ville et jeu. Il lutte, probablement lutte et la pietà s’attriste, berce l’enfant, pleure souvent.

Puis renaît à la vie comme on sait faire aussi, si mes souvenirs sont bons, à peine l’homme égaré (brun, grand, enfantin, fendu, au visage, d’une tristesse verticale) lui propose-t-il une ballade sur le lac, une fête là-bas, une journée de fête. La pietà, petite fille.

La fête, nous on sait. Pas elle, pas lui : presque lui ne sait pas, il est bel et bien divisé en deux.

Ils prennent le bateau et il y a le pressentiment du chien, finalement ils sont deux à savoir, le chien et la partie de l’homme qui n’a pas d’autre solution que celle de noyer son ennui de cette façon fatale. L’homme : tout penaud, pas fier de lui du tout mais c’est un effort à faire, premier ou dernier, ça commence comme ça, couper dans la morosité, la mollesse, noyer dans les eaux sombres et une fois pour toutes la blondeur, la blancheur, le doux ennui et tout ce qu’il devient, lui, en sa compagnie.

A se foutre à l’eau.

Le chien a deviné qui les suit à la nage. Le chien a deviné les meurtres à venir, l’un contre elle si joyeuse, l’autre contre lui si embourbé dans la peur de disparaître. Dans la peur de de ne pas savoir faire venir, ici, où il est, la joie, des joies. Sans un mot, l’homme ramène le chien à la berge, sans un mot et cette journée d’amour, soupçon, elle commence bizarrement.

Là, à cet endroit, on peut se demander si dans l’inquiétude, chagrin ou mini soupçon, elle ne s’y retrouve pas un peu, la jeune pietà de Michel-Ange. Un peu. A peine.  Du moins sait-elle peut-être, vaguement, quelque chose de ce qui l’attend. L’homme triste et sombre à mes côtés. Comme si de tout temps c’était fichu. Silence donc, il rame.

La fête a eu lieu.

Je passe parce que le moment raté où il veut la tuer, après quoi oui il ira avec la fille brune et violente à la ville, ce moment je l’ai oublié.

C’est un moment raté : c’est le moment où la pietà comprend pour de bon et la vie lui revient, pulsion tenace de vie. Elle échappe, ne veut plus rien savoir de l’homme, elle pleure et lui, de voir qu’elle a vu ce qu’elle a vu de lui, la division la plus secrète, la plus obscène (finalement il prenait possession d’elle, l’avalait comme les eaux allaient l’avaler, le plus secourable des hommes devenu monstre de dangerosité), lui de voir qu’elle a vu ce qu’elle a vu : c’est la honte, comme s’il montrait ses fantasmes ou le noyau au fond du noyau de ses rêves, comme s’il se déchirait, comme si la petite copie qu’il y avait alors, spectre, fantôme, imitait la forme initiale en grimaçant, comme si les deux qu’il était restaient là plantés, ni en campagne ni en ville mais dans cet espace fait exprès pour pourrir de honte, il suffisait qu’elle eût vu ce qu’elle avait vu pour qu’il se dégoûtât, exposé, cupide, creux, boyaux et ventre, le tout en double, multiple et multiplié et les mains pour tuer avancent crochues et le désir, le désir bi-face, gueule de travers, les dents, double ligne. Bref.

De voir qu’elle a vu, fait marche arrière. Il veut les morceaux rabibochés.

Je pense à ma grand mère Emma excusant l’inexcusable pour le plaisir d’excuser : il a eu un mauvais moment.

Il voudrait quand il a raté le moment voudrait se recomposer devant elle et que ça n’ait pas eu lieu. Qu’elle n’ait pas vu le moment ; ça suffirait. Mais elle pleure et refuse.

On passe.

Elle finit par accepter, je ne sais plus comment, faire confiance de nouveau, croire en l’un qu’il peut être, ou en l’autre – un autre à recomposer, rafistoler.

On va faire de lui un autre homme, d’aspect. On rafistole. Coiffeur. Il a perdu un peu de sa tristesse et il y a là une reconquête à faire, c’est à la fois très pratique, être tombé et se relever avec une reconquête à faire, on t’y aide, de façon à ce que tu te sentes un mec bien, un mec mieux, un peu en tout cas, assez peut-être, pourquoi pas. Chez le coiffeur il va se passer un événement, l’événement de toujours, de mieux en mieux, de mec mieux en mec toujours mieux.

L’événement : un type grossier, pas un qui a voulu tuer quelqu’un, un type à qui tout est permis et rien donné s’approche un peu trop de la pietà qui a séché ses larmes. Le type s’approche, fait des des mines pas du tout séduisantes lui qui cherche à séduire facile, vulgaire. Vraiment le pauvre type n’a pas une chance, il s’y prend très mal et ne comprend rien. L’homme anciennement divisé et sombre, sombre, va lui casser la gueule. La jeune pietà joyeusement les sépare, bref ils s’aiment ces deux-là, avec le désir qui sait ce qu’il cherche, dans l’instant, et ce qu’il exclue, contre quoi il se rassemble (le désir) et s’entend. Comme il se fortifie d’un salopard qui drague dans les salons de coiffure.

Le jeune couple retrouvé fait la fête, je passe.

Ils rentrent, heureux je crois me souvenir.

Sur le lac.

C’est le retour, un drôle de retour.

Jusque-là il y a eu un renversement, non du bateau et de la jeune femme qui devait être avalée par les flots, mais de la situation. Les amoureux rentrent après quelques métamorphoses.

Elle, elle dort tant elle est tranquille, ne pense plus du tout qu’il a voulu la tuer et pourrait encore vouloir parce que quand on a voulu ça, eh bien en quelque sorte le germe est planté, celui du renversement.

La situation s’est retournée. Retour, il veille sur elle, certes il a bu, certes a joué et je ne me souviens plus sur combien de trucs il a tiré, combien de trucs il a visé, fête foraine, il a trouvé des cibles, a un peu bu, n’empêche il est là dans la bateau du retour, sur le lac qui sépare la campagne de la ville, l’ennui des excitations, il est là, solide et rasé de près et souriant et à peine fatigué et elle, elle dort paisiblement contre lui.

Paisiblement, il faut le dire vite.

Tout ce qu’il y avait à l’intérieur à l’aller, la tempête fantastique qu’il y avait en lui : l’image décollée de lui-même et comme d’un geste, d’un geste des deux mains sur le cou fragile de la gosse, pietà qui s’y attend – tu t’y attendais, ne dis pas autre chose – il voulait tout basculer.

Paisiblement, il faut le dire vite.

Le lac moutonne. L’homme est debout à tenter de rétablir les choses mais le lac secoue drôlement. Les cieux bougent, les arbres se couchent. Comme je ne me souviens plus très bien, je regarde la scène sur Youtube, via Google, Murnau Aurore Tempête, ça commence par le vent sur la ville, les manèges tournent et les rideaux volettent et le vent siffle tandis que l’homme fier et rasé de près tient contre lui la jeune femme blonde qui dort sur le lac, retour, il a oublié qu’il a voulu la tuer, complètement oublié, et la ville s’emporte, les rideaux et les manèges et les silhouettes courent, les silhouettes courent en tous sens, petites bribes de choses que les airs sifflants veulent bien vous laisser, choses noires et debout, la colère est terrible, c’est alors qu’on se dit : tiens, on assiste au renversement d’un renversement, tempête. Tempête. Les eaux maintenant, celles qui devaient avaler. Les dents des vagues que provoque la tempête sont d’argent boursouflé, gonflent et elle, le fille innocente se dit-on, pense-t-on, comme ça, dort toujours. Innocente ? elle qui avait deviné tout ça, quelque part, aller et retour et comme on n’échappe pas à la querelle de soi et de soi, les deux tristes dégueulasses qu’on est toujours, soi contre soi. Retour. Pourtant il faut le voir, lui, debout, sous la poudre qu’est devenu l’air, il faut voir le grain de l’air voilé, il faut le voir, lui, s’agiter et tenter de rétablir la barre et ce n’est que quand l’éclair coupe en deux le ciel qu’elle, pietà, se réveille, et la suite : elle tombe, est perdue, noyée et pour de bon. Puis le chagrin de tous, et sa culpabilité à lui.

C’est le moment du renversement du renversement, peut-être qu’on n’échappe pas aux pulsions de mort et au plaisir d’au-delà du plaisir. Et puis : le doigt de la tempête, quelque chose a fait tourner d’un côté, quelque chose (des ciels, des villes, des dents des vagues) a fait tourner de l’autre.

Elle est tombée à l’eau.

Eh bien ce n’est pas ça. Ce n’est toujours pas ça, on croit le renversement du renversement et la fille, pietà de Michel-Ange, aussi jeune et belle, on la croit morte à souhait.

Eh bien non. Elle vit. C’était une noyade ratée.

C’est donc bien qu’on échappe.

Tempête. L’aurore, Murnau.

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