de Chandler à Manotti

Un homme habillé comme un clown arrive plein de vivacité en bas de l’immeuble où je me protège de la pluie mais quand on mesure deux mètres, pèse deux tonnes, quand on est habillé comme un clown avec plastron, nœud papillon, costume rouge aux gros boutons voyants, la vivacité ça s’appelle autrement, en tout cas ça se présente autrement, c’est plein de râle et de ténacité et c’est, la vivacité, incontrôlable. Le clown s’appelle Moose ou Malloy c’est selon, il affirme haut et fort en bas de l’immeuble (où est témoin, héros qu’après métamorphose joyeuse je deviens, Philip Marlowe) qu’il avait un amour, que son amour chantait au cabaret, que c’était ici-même, que la voix de son amour est inoubliable. Qu’il n’y a rien qui l’empêchera de retrouver celle qui portait cette voix et avait les cheveux roux. Le grand bonhomme amoureux a fait 7 ans de bagne et après 7 ans de bagne s’est endimanché pour retrouver la fille, il ouvre les portes de l’ancien cabaret, personne ne lui répond, c’est qu’on doit le trouver bon pour Bedlam avec ses nippes et sa taille démesurée et son amour d’adolescence et à un moment il est bien obligé de retourner sur un homme qu’il interroge l’arme que celui-ci, se croyant agressé, a tirée du tiroir de son bureau. Mince, le gros bonhomme a tiré, a tué, il ne voulait pas. Il a toujours une chanteuse rousse à trouver et il poursuit donc. L’homme tué est un homme noir et on ne peut pas dire que la police se mette vraiment aux trousses du tueur : on l’oublie un peu, on le perd de vue, le gros tueur, quand on est lecteur et non témoin comme l’est Philip Marlowe. Sur le chemin de Philip Marlowe embarqué dans l’histoire de la chanteuse rousse, il y aura bientôt un contrat, un mort et une fille rousse, une autre, pas vraiment jolie celle-là mais quelque chose de plus. Philip Marlowe le privé qui passe et ne s’arrête pas passe encore une fois – devine qu’à l’intérieur de l’espèce de boite qu’est la fille rousse, si on peut dire, se cache une boite plus petite. Derrière la fille rousse qui l’aide et lui court après, il y a une autre fille, richissime blonde et belle à souhait et au milieu, des histoires, des histoires d’émeraudes rarissimes, de mage oriental, de hachich, de politiciens véreux, de fric et de flics impuissants. Des boites s’ouvrent pour en laisser voir d’autres, on monte au sommet du mat d’un bateau et au bout du compte, au bout du compte, après d’impossibles et folles quêtes et ces poupées russes que sont les femmes et les salopards, la richissime blonde chez Philip Marlowe rencontre le clown tueur d’occasion qui ne connaît pas sa force mais son amour. Le clown devant la femme inaccessible bondit, il voit, voit qu’en face de lui c’est elle, déguisée en blonde, c’est la fille rousse autrefois, c’est son amour à la voix de cabaret, celle qu’il cherche. Il a le temps de comprendre que c’est elle qui l’envoya au bagne, 7 ans auparavant, il voit le minuscule pistolet qu’elle brandit et malgré la carrure du clown et le coussin que Marlowe envoie pour amortir le choc, 5 petites balles font vaciller l’homme énorme ; énorme il est touché par celle qu’il cherchait. Elle ne voulait pas, non ne voulait pas qu’on la sache venue de là, chanteuse de cabaret, aimée d’un pauvre gars gros et bon pour Bedlam, elle qui mariée aujourd’hui et convenable est pleine d’émeraudes. Le gars bon pour Bedlam, 5 petites balles dans le corps, décide de mourir sans lutter. Rien d’autre à faire. Marlowe, il lui faut raconter. Il le fera devant la première fille, rousse, rien à voir avec la chanteuse d’antan, pas jolie, celle pour qui on dit l’histoire, tellement plus que jolie.

Je lis des romans policiers, je lis Chandler, je lis DOA, je lis Dominique Manotti, qui montre dans Bien connu des services de police comment 2005 nous est tombé dessus, comment bossent les mecs de la BAC, qui a décidé et comment quel récit collectif tiendra nos sociétés en crise, dans la peur de quels boucs émissaires, comment 2007 a succédé à 2005, qui voulut nettoyer les pauvres au Karcher et comment ce fut fait, Dominique Manotti  ne dit pas ce qui  suivit mais on s’en souvient, elle ne dit pas comment on fera maintenant pour retaper, retisser, défaire et refaire. Il reste à raconter. C’est presque une autre question mais le roman policier fait ça à merveille. Littérature qui s’adresse, dénonce et œuvre. Littérature, n’en déplaise à quelques-uns. A qui il arrive de montrer de toutes petites silhouettes, rousses fragiles complexes. Et de très grosses, d’énormes, de pleines d’amour qui ignorent leur force et qui, étranglant quand elles étreignent, sont étranglées.