Phaéthon chez Ovide

« ta mère, tu la crois sur tout,

Espèce de fou, tu es gonflé de l’image d’un faux père ! »

Phaéthon rougit, réprime sous la honte la colère

Puis raconte à Clymène, sa mère, l’insulte d’Epaphus.

« ça va te faire mal, ma mère, mais moi, libre,

Moi, fougueux, je me suis tu. J’ai trop honte :

On a pu me traiter, je n’ai pas pu nier.

Si je suis vraiment de souche céleste,

Donne-moi la marque de ma naissance, attache-moi au ciel. »

Il dit. Il enlace le cou de sa mère,

Et sur sa tête, sur celle de Mérops, sur les noces de ses sœurs,

La supplie de lui offrir le signe de son véritable père. 

On ne sait pas si ce sont les prières de Phaéthon ou la colère

De l’accusation portée contre elle qui émeuvent le plus Clymène : au ciel

Elle tend ses bras et regarde la lumière du soleil :

« Par cet astre aux rayons qui tremblent merveilleusement,

Par cet astre qui nous entend et nous voit, enfant, je te le jure,

De lui que tu regardes, de lui qui tempère le monde,

Le soleil, tu es fils. Si je dis des mensonges, qu’il m’empêche

De voir ; que cette lumière dans mes yeux soit la dernière.

Mais ce n’est pas un gros effort de connaître la maison de ton père.

La maison d’où il se lève est voisine de la nôtre.

Si tu le veux, va, apprends par toi-même. »

Il s’élance aussitôt, joyeux des paroles de sa mère,

Phaéthon, et il prend dans la pensée tout le ciel.

Par ses terres d’Ethiopie, par celles de l’Inde, posées sous les feux

Brillants, il passe et arrive, infatigable, au lieu d’origine de son père.

Le palais du Soleil était là-haut, sur les colonnes de l’air,

Clair, d’or qui palpite et d’un cuivre de feu.

L’ivoire resplendissant couvrait le faîte du toit,

Les doubles portes irradiaient d’une lumière d’argent.

L’art surpassait la matière ; c’est Vulcain qui

A brodé les eaux qui entourent les terres du milieu,

Le globe terrestre et le ciel suspendu sur le globe.

L’onde possède des dieux bleus, Triton l’harmonieux,

Protée le changeant, et, pressant de ses bras

Le dos atroce des baleines, Egéon.

Doris et ses filles, les unes on les voit nager,

D’autres sur un rocher sèchent leurs cheveux verts,

D’autres voyagent sur un poisson. Toutes n’ont pas même visage,

Mais presque, comme c’est chez les sœurs.

La terre porte des hommes et des villes et des forêts et des bêtes,

Des fleuves, des nymphes et d’autres divinités des campagnes.

Au-dessus, est posée une image du ciel qui luit

Et les constellations, six sur la porte de droite, six sur celle de gauche.

Quand l’enfant de Clymène au seuil montant

Arrive, entre sous le toit de ce père possible,

Il précipite sa marche vers le visage de celui-ci

Mais très vite s’arrête. De plus près il ne supporte pas

Sa lumière. Vêtu d’un habit pourpre il était assis,

Phoebus, sur un trône brillant d’émeraudes claires.

A droite et à gauche, étaient le Jour, le Mois, l’Année,

Les siècles et, posées à espaces égaux, les Heures.

Le Printemps était là, avec sa couronne fleurie,

L’Eté nu était là, qui portait des guirlandes d’épis,

L’Automne était là, sale de raisins piétinés

Et l’Hiver glacial, hirsute de cheveux blancs.

Là, au milieu, effrayé par la nouveauté des choses,

Se tenait le jeune homme. Le Soleil, de ses yeux qui voient tout, l’aperçoit.

«Quelle est  la cause de ton voyage, dit-il, pourquoi venir à cette hauteur,

Mon enfant, Phaéthon, qu’un père ne peut pas renier ? »

Celui-ci répond : « Oh lumière commune du monde immense

Phoebus mon père, si tu me laisses l’usage de ce mot,

Si Clymène ne cache pas sa faute sous une image mensongère,

Donne-moi des preuves, père, pour que je me croie ton vrai

Fils, de mon esprit retire l’erreur».

Il dit. Le père dépose les rayons qui brillent

tout autour de sa tête, lui demande d’avancer

Et l’embrasse : « on ne dira que tu n’es pas mon fils,

Tu en es digne, Clymène a dit ta vraie naissance.

Pour que tu doutes moins, demande en cadeau ce que tu veux.

Je te le donnerai, tu le prendras. Sois témoin de mes promesses,

Marais par lequel jurent les dieux et inconnu de mes yeux. »

A peine a-t-il fini que Phaéthon demande le char paternel,

Pour un jour le droit de conduire les chevaux ailés.

Le père regrette d’avoir juré. Trois fois, quatre fois

Il secoue sa tête claire. « Téméraires, dit-il,

Mes paroles, dictées par les tiennes. Si je pouvais ne pas donner

Ce que j’ai promis. Je l’avoue, c’est  la seule chose, enfant, que je te refuserais.

Je dois te dissuader : ton voeu n’est pas prudent,

Tu demandes beaucoup, Phaéthon, un cadeau

Qui ne convient ni à tes forces ni à tes années d’enfance.

Ton sort est mortel ; ce que tu demandes n’est pas mortel.

Plus que ce que les dieux peuvent toucher

Tu le veux, ignorant ; libre à chacun d’avoir confiance en soi,

Mais personne n’est assez fort pour s’installer sur le char de feu,

Sauf moi ; même le maître du vaste Olympe

Qui lance de sa main terrible la foudre féroce

Ne conduira pas mon char – et qu’avons-nous de plus grand que Jupiter ?

La route du début est escarpée et avec peine, frais au matin,

Mes chevaux la gravissent ; au milieu, la voilà, très haute dans le ciel,

D’où, moi-même, souvent, de voir la mer et les terres,

J’ai peur et ma poitrine éperdue tremble d’effroi,

A la fin la route descend, elle a besoin d’une conduite sûre :

Celle qui dans ses eaux du dessous m’accueille,

Téthys elle-même, craint toujours que je n’y sois précipité.

Ajoute que le ciel est pris dans un tournoiement sans fin,

Qu’il tire les hautes étoiles, les fait rouler en vif tourbillon.

Je fais effort contraire et l’élan ne me vainc pas qui vainc les autres,

Il m’emporte à l’opposé du cercle de la terre qui va.

Imagine que je te donne le char : que fais-tu ? Peux-tu aller

Contre les pôles qui tournent, sans que l’axe leste du ciel ne t’entraîne ?

Peut-être, là-bas y a-t-il des bois sacrés et des  villes de dieux,

Rêves-tu, et des sanctuaires riches d’offrandes ?

Mais non : on fait le chemin à travers des pièges et des figures de bêtes.

Si tu tiens la route et n’es entraîné par aucune erreur,

Il te faudra quand même passer par les cornes du Taureau qui fait face,

Par l’arc d’Hémonie, par la bouche du Lion fauve,

Par celui qui plie ses bras en une longue courbe,

Le Scorpion, et par celui qui les plie dans l’autre sens, le Cancer.

Mes bêtes à quatre pattes, excitées par les feux,

Ceux de leur poitrine et ceux qu’elles soufflent par la bouche et les naseaux,

Tu ne peux pas les diriger. A peine me supportent-elles quand

Leurs esprits ardents les échauffent. Leur cou refuse la bride.

Toi, ne fais pas de moi l’auteur d’un cadeau de mort,

Mon fils, attention, tant qu’il est temps, change de vœu.

Pour croire que tu es enfant de mon sang,

Tu veux des preuves sûres ? Ma crainte est une preuve sûre,

Par une peur de père je prouve que je suis père. Vois

Sur mon visage ; si tu pouvais enfouir tes yeux dans ma poitrine

Et découvrir dedans mes angoisses de père !

Tout ce que le monde a de riche, regarde !

De tous les grands biens du ciel de la terre et de la mer,

Demande quelque chose, tu ne souffriras aucun refus.  

Je te supplie de renoncer à une seule, qui a pour nom Punition

Et non Honneur. C’est une punition, Phaéthon, que tu demandes en cadeau !

Pourquoi, prends-tu mon cou dans tes bras câlins, inconscient ?

Ne doute pas. Je l’ai juré par les ondes du Styx, il te sera donné

Tout ce que tu désires ; mais désire avec plus de sagesse. »

Il avait fini ses conseils. Mais à ces paroles l’enfant résiste,

Chérit son projet et brûle du désir du char.