Noémie Lefèbvre, radieux compagnon

à Toulouse je suis venue voir mon fils qui ne va pas très bien ou plutôt mon fils radieux dans cette façon de ne pas aller très bien dans le monde comme il va et qui prépare un long départ, j’ai reçu vendredi le numéro 3 de l’Impossible et dans un café de la rue Parghaminière samedi je relis Nos territoires de Noémie Lefèbvre, cependant un homme seul écrit des vers à côté en terrasse, cependant 4 jeunes filles aux talons démesurément hauts affirment haut et fort que c’est un scandale ce vote PS, elles disent Ils ont pas le monopole de l’humanité quand toute la misère du monde vient te piquer tes allocations que t’as plus droit à rien et pourtant t’as pas un rond et tu demandes 5 euros à ta grand-mère pour le cinéma

 et plus tard mon fils infiniment radieux me dira Ne caricature pas mais j’ai entendu les filles parler haut et fort et un homme qui attendait quelqu’un écrivait sur un cahier et Nasser s’est présenté Je m’appelle Nasser et il a composé un poème il a dit et je crois qu’il me parlait Tu as manqué d’amour de mère j’ai dit Il n’y a plus de problème, il a dit Je ne suis pas ivre mais c’est vrai que j’aime l’ivresse et puis il est parti mais avant il a dit Tu dois aimer les livres moi aussi j’aime la littérature Artaud et Stendhal

 j’aurais voulu malgré le bruit des 4 filles aux gros talons penser aux territoires de Noémie Lefèbvre qui explique qu’elle est partie du sien et qu’elle y est revenue ce jour-là avec sa nièce à qui il serait bon d’expliquer qu’il faut les quitter Nos territoires pour, je ne me souviens plus, y revenir ou pas, revenir c’est peut-être moi qui ajoute, je me souviens de tout le reste, d’Emma Bovary de Marcel Duchamp du camp tout près de l’autoroute mais pas de revenir, je voulais penser aux territoires, à partir et revenir parce que si je suis à Toulouse c’est pour mon fils radieux qui se prépare à partir pour revenir et je n’oublie pas que moi-même je suis partie d’un territoire à l’âge de partir et j’y suis revenue et n’ai pas du tout trouvé le même ou alors il était déplacé il ne parlait pas la même langue il n’avait rien à voir mais surtout Nos territoires, j’étais toujours en terrasse, j’avais appris qu’on pouvait ne pas les quitter, je me promettais bien de parler de ceux qui ne les ont pas quittés et sont devenus aussi subtils que ceux qui sont partis puis revenus, je les ai rencontrés ces quelques-uns, ils fabriquaient ici des petites maisons, des lieux, des pensées et il avaient quelques fois des parcours ahurissants et beaucoup d’amour et ils fabriquaient des chambres d’agriculture indépendantes et ils avaient des façons de consoler les leurs et ils étaient restés, ils revendiquaient calmement, sans arrogance, le droit de partir celui de partir revenir et celui de rester

 mon fils qui va partir bientôt propose qu’on aille s’acheter des livres, je trouve sur la première table L’état des sentiments à l’âge adulte, je trouve dedans Victor Hugo et Mariama Sagna, une vision radieuse et une spéciale façon de dire et le week-end devient incroyable, Noémie Lefèvre m’accompagne jusqu’au bout et sur le chemin du retour au lieu de chercher à dire quelque chose sur le livre radieux qui est devenu mon compagnon je décide que j’en copierai un extrait, un extrait du moins mais dommage que je puisse pas tout recopier.

 «  Tu vois j’aurais dit à quelqu’un si j’avais quelqu’un à qui le dire, se détacher et pas déranger sont comme deux tendances opposées qui font de la vieillesse un naufrage où la solitude est volontaire et combattue à la fois, s’impose en courants contraires qui vont t’emporter de ci de là sur ton petit navire d’abandon qui n’a encore jamais navigué, entouré de profondeurs et de légèreté, loin de murs ville pont on y verrait soudain clair à mourir, trop pour ne pas y aller, comme un djinn qui aurait une dernière fois survolé les cités et soufflé les chandelles de l’éclairage public et laissé à leur folie les gens comme ils sont, innocents dans les moiteurs nocturnes, on partirait au-dessus des grands espaces maritimes, et de l’aube au couchant on verrait les changements de lumière, du matin si brutal et resplendissant au midi insolent et aux heures qui s’allongent en bleus moins brillants, presque immobiles, finissant en agonie de soleil, adieu la vie adieu les animaux et adieu les grands pouvoirs, Victor Hugo et Mariama sur le lit dérivant au-dessus de l’océan africain, puis le Samu est arrivé »

 

Pages 176-77

L’Etat des sentiments à l’âge adulte

Noémie Lefèbvre